18 novembre 2017

Le droit de choisir la mort

J'ai déjà parlé d'Olivier Kaestlé sur ce blogue. Si vous ne connaissez pas le bonhomme, vous manquez quelque chose. Je vous encourage à écouter son podcast "Tant qu'il y aura des hommes", à consulter son blogue ou encore ses chroniques sur le site "10-4". Il démolit les arguments des féministes radicales avec beaucoup plus de verve et de talent que moi. Sans parler de son audace d'agir à visage découvert, ce que votre humble serviteur est beaucoup trop chicken pour faire.

Olivier a récemment publié un papier à propos de l'histoire d'Éloïse Dupuis, cette témoin de Jéhovah qui est morte pour avoir refusé de recevoir une transfusion sanguine. Fait rarissime (pour ne pas dire inédit), je suis totalement en désaccord avec lui là-dessus. Pas seulement avec lui en fait, mais avec la vaste majorité des gens qui ont émis des opinions similaires sur le sujet. Mais comme son texte expose son point de vue avec une clarté impeccable, je vais m'en servir pour réagir.

Sans rancunes, évidemment. Si on ne peut plus argumenter amicalement entre antiféministes, que devient le monde? ;-)

Voici donc des extraits de la chronique d'Olivier:

Connaissez-vous la loi P-38 ? (...) Au moins, cette loi permet d’intervenir quand les patients semblent dangereux. Est-ce vrai dans tous les cas ? Il semble bien que non, puisqu’un témoin de Jéhovah peut refuser une transfusion sanguine, même si cette initiative demeure la seule option disponible afin de lui sauver la vie.

La liberté de religion avant le droit à la vie…

Je ne suis pas d'accord avec cette analyse.

D'après ce que je comprends de la loi P-38, elle concerne les gens qui souffrent de problèmes psychiatriques. Je pense que tout le monde sera d'accord pour affirmer qu'une personne qui souffre d'une maladie mentale n'est pas apte à prendre des décision éclairées sur les traitements dont elle a besoin. Il est alors tout à fait justifié de l'hospitaliser, de la traiter et de la médicamenter sans son consentement.

Mais le parallèle avec Mme Dupuis est sans fondements, à mon humble avis. Selon tous les témoins, Mme Dupuis ne souffrait pas de maladie mentale. Elle souhaitait respecter les dogmes de sa religion. Ce faisant, elle ne mettait personne en danger à part elle-même.

À mon sens, ceci n'est pas une question de liberté religieuse, c'est une question de disposer de son propre corps et de sa propre vie en toute liberté. Dans ce cas précis, le rôle des professionnels de la santé était tout d'abord de déterminer si Mme Dupuis souffrait d'une maladie mentale qui l'empêchait de prendre une décision éclairée et ensuite, de l'informer des conséquences de sa décision. Après ça, la décision finale lui revient.

La religion n'est pas une maladie mentale. Je me suis toujours opposé à cette affirmation lorsqu'elle sortait de la bouche de multiculturalistes qui tentaient de me convaincre que les agressions islamistes n'ont rien à voir avec l'Islam et tout à voir avec la santé mentale des terroristes. L'affirmation est fausse. Une personne peut être fanatiquement religieuse tout en étant parfaitement saine d'esprit.

Les islamistes qui massacrent des non-croyants ne sont pas fous, ils croient tout simplement que c'est ce que leur dieu ordonne. Les témoins de Jéhovah qui refusent des transfusions sanguines ne sont pas fous, ils croient vraiment que c'est ce que leur dieu attend d'eux. Les chrétiens qui passent des heures à genoux à égrainer des chapelets et à dialoguer avec leur ami invisible ne sont pas fous, ils croient avec ferveur qu'ils sont entendus.

C'est con, c'est stupide, c'est ignorant et c'est faux, mais c'est ce qu'ils croient avec conviction. On peut argumenter avec eux, on peut ridiculiser leurs croyances idiotes, on peut s'en moquer, on peut essayer de les convaincre qu'ils ont tort, mais on ne peut pas les forcer à ne pas y croire. On ne peut pas faire ça. La liberté de penser s'applique à tout le monde, aux plus grands génies comme aux pires abrutis.

Une personne majeure qui ne souffre pas d'une condition psychiatrique débilitante n'a donc pas à recevoir un traitement médical contre son gré, peu importe ses justifications et ses convictions.

J'irai encore plus loin, je crois qu'une personne majeure et saine d'esprit qui souhaite mourir devrait avoir le droit de disposer de sa vie comme elle l'entend, au moment qu'elle souhaite et qu'il est du devoir d'un médecin de l'aider à mourir sans souffrance et avec dignité, peu importe ses motivations:

Le droit de mourir dans la dignité

Mourir dans la dignité

Le droit de mourir

Commission de pleutres

Une lumière au bout du tunnel?

Mourir est un DROIT

Quelle religion veut te faire souffrir?

Ils se fichent de ta liberté et de ta dignité!

Non seulement ce choix suicidaire s’est-il fait récemment sans que le personnel médical d’une patiente condamnée ne puisse intervenir, mais il vient d’être cautionné par le rapport du coroner Luc Malouin, qui considère comme la chose la plus normale du monde de laisser mourir un témoin de Jéhovah sous prétexte qu’il est majeur et vacciné et qu’il faut respecter ses convictions religieuses.

Je suis entièrement d'accord avec les conclusions du coroner. Peu importe la religion ou les convictions du patient, s'il est sain d'esprit et qu'il choisit de refuser un traitement en toute connaissance de cause, alors qu'on lui fiche la paix.

Pour moi, ce n'est pas une question de liberté de religion, c'est une question de liberté de disposer de son corps et de sa vie comme on l'entend.

Rien ne nous appartient plus intimement que notre propre corps. Si on ne peut plus être maître de notre propre corps, alors on n'est rien de plus que l'esclave des autres.

Le rapport du coroner devait statuer sur le cas d’Éloïse Cloutier, une jeune mère décédée en raison de sa sottise idéologique; elle s’était entêtée pendant plusieurs jours à refuser toute transfusion sanguine qui aurait pu lui sauver la vie avant de trépasser.

Suis-je d'accord avec les convictions de Mme Dupuis? Bien sûr que non. À mes yeux, ses convictions religieuses sont complètement ridicules et elle a sacrifié sa vie inutilement.

(J'ai déjà publié un billet qui racontait une de mes fascinantes conversations avec des témoins de Jéhovah. Si vous croyez que je suis ouvert à leurs élucubrations, la lecture de ce billet devrait vous convaincre du contraire.)

Mais en bout de ligne, ce n'est pas à moi de décider de son sort. Cette décision lui revient à elle. Et elle l'a prise.

C'est dommage, c'est triste, c'est tragique... mais c'était son choix.

J'essaie de me consoler en me disant que cette femme n'est plus là pour polluer l'esprit de ses enfants avec ses croyances religieuses ridicules. Il y a peut-être de l'espoir pour eux. Peut-être qu'en vieillissant, ils tourneront le dos à cette religion qui leur a coûté une relation normale avec leur mère.

En vertu de la loi P-38, si la même femme avait décidé d’attenter à ses jours sous l’impact d’un moment de dépression, le même personnel serait intervenu et aurait tenté l’impossible pour la sauver. La décision de mourir aurait pourtant été la sienne, alors pourquoi aurait-il fallu ne pas la respecter ? Et pourquoi donc faut-il alors rester les bras croisés quand le même suicide est autorisé par son auteur au nom de motifs religieux ?

La réponse est toute simple: parce que la croyance religieuse n'est pas une maladie mentale. C'est pas plus compliqué que ça.

Car c’est bien d’un suicide dont il s’agit, la jeune femme sachant pertinemment qu’elle se condamnait elle-même alors qu’elle pouvait survivre. Qu’il ait été envisagé dans un moment de dépression, ou sous l’impact de convictions religieuses obscurantistes, voire fanatiques, le résultat est le même. 

Ce n'est pas le résultat qui importe ici, mais l'état de la personne qui est appelée à prendre cette décision.

Est-elle apte ou non à décider de son sort? Est-elle consciente des conséquences de son choix? Voilà les deux seules questions qui méritent d'être posées. Le reste relève de la liberté de disposer de soi librement.

Une mort évitable est survenue. Si l’on intervient auprès d’une personne dépressive qui représente un risque pour elle-même, comment ne pas faire preuve de la même vigilance envers une autre qui refuse un traitement salutaire à cause de croyances qui relèvent de la folie religieuse ?

La croyance religieuse n'est pas une folie. Les gens qui souscrivent à des idéologies ne sont pas fous. J'ai jadis été un catholique convaincu, j'ai même déjà envisagé de devenir missionnaire en Afrique! Voilà bien un épisode de ma vie dont je parle peu et que je préférerais oublier. Et j'ai déjà été un fervent féministe aussi, profondément convaincu que ma vie valait moins que celle d'une femme et que mon rôle était de les protéger et de les respecter inconditionnellement.

Mais en réfléchissant, en observant, en lisant et en vieillissant, je me suis ouvert les yeux et j'ai réalisé que ces croyances étaient de la pure foutaise. Qu'elles étaient complètement incompatibles avec la réalité.

Je n'étais pas fou à l'époque et je ne suis pas un génie maintenant... je suis un type bien ordinaire qui a eu le courage de remettre ses croyances en question. Cette démarche est accessible à tout le monde. Et je le souhaite à tout le monde, c'est pour ça que je blogue et que je plaide en faveur de la liberté, que je démolis le fanatisme religieux, le féminisme, le multiculturalisme et toutes ces idéologies ridicules qui polluent la vie des gens et le discours public.

C'est très bien et noble d'essayer d'amener les gens à réfléchir, à se remettre en question et à ouvrir les yeux. Mais ils ont le droit de refuser. On ne peut pas forcer des gens à se libérer contre leur gré.

En clair, un schizophrène mérite d’être sauvé, mais pas un fanatique religieux ? 

Ce n'est pas une question de "mériter d'être sauvé", c'est une question de santé mentale. Le schizophrène ne comprend peut-être pas la gravité de sa situation, il n'est peut-être pas apte à faire des choix éclairés à propos de ses traitements médicaux. Une médication pourrait lui être bénéfique et rétablir la situation. Sa schizophrénie est une maladie mentale.

La croyance religieuse n'est pas une maladie mentale. Il n'y a pas de médicament qui guérit le fanatisme religieux. Ces gens-là sont parfaitement sains d'esprits. Il sont donc aptes à décider s'ils souhaitent recevoir un traitement ou pas.

Où commence la maladie mentale et où finit l’errance dogmatique ? 

Ça, c'est la job d'un psychiatre. Mais à défaut d'avoir un diagnostic clair et si la personne est en apparence saine d'esprit et qu'elle n'est pas plongée dans une psychose ou une quelconque crise, alors on se doit de respecter son choix.

On veut nous faire croire qu’Éloïse Dupuis avait la jouissance de toutes ses facultés et qu’elle a pris une décision éclairée en refusant un traitement qui aurait pu lui sauver la vie et lui permettre de s’occuper de son enfant naissant ? Vraiment ?

Absolument. Tout comme moi, si j'avais décidé d'aller gaspiller ma vie à parler de Jésus aux Africains, j'aurais eu la jouissance de toutes mes facultés (et compte tenu du célibat qui vient avec, cela aurait également été ma seule source de jouissance). Mes enfants que j'adore n'auraient jamais existé et ma vie aurait été un gaspillage total. J'aurais transmis ma ferveur religieuse aux autres comme un virus et cela n'aurait nullement amélioré leur qualité de vie. Mais j'aurais été parfaitement sain d'esprit en prenant cette décision.

J'aurais été ignorant, naïf et niaiseux, mais pas fou.

Je me demande comment le père de cet enfant, qui trouve si cool que la décision de son épouse ait été respectée, expliquera un jour un choix aussi aberrant à sa progéniture. 

Comme je le disais plus tôt, cet aspect-là m'emplit d'espoir. Peut-être que le décès inutile de sa mère amènera cet enfant à remettre en question les dogmes idiots qu'on lui aura inculqués. Peut-être que ce sera la clé de sa libération et de celle de ses descendants.

On ne peut que le lui souhaiter.




Superficialité et fragilité

Mise en situation: Quelqu'un a créé une application capable d'effacer le maquillage des femmes sur leurs photos afin de montrer leur apparence "naturelle".

Si quelqu'un m'en avait parlé il y a une semaine, j'aurais tenté de simuler de l'intérêt pour être poli, mais dans mon for intérieur, je me serais simplement dit qu'il s'agit d'un autre de ces petits gadgets inintéressants, inutiles et inoffensifs, n'est-ce pas?

Si vous croyez la même chose, vous faites gravement erreur. Apparemment, ceci serait une autre tentative du patriarcat pour humilier, agresser et détruire les femmes.

Bienvenue au royaume de la superficialité et des égos fragiles.

Sargon et Shoe0nHead en ont fait d'excellents vidéos:









Jean Van Hamme : l'Alexandre Dumas de la bande dessinée? (4)



La première partie est ici.
La deuxième partie est ici.
La troisième partie est ici.

Lune de guerre (2000)

La rencontre de Hermann avec Van Hamme diffère largement de celle de ses deux prédécesseurs : si Dany est relativement connu à l'époque de « Histoire sans héros », notamment grâce à sa série « Olivier Rameau », si Van Hamme peut se vanter d'avoir lancé la carrière de Rosinski avec « Thorgal », celui-ci étant une véritable star à l'époque de la parution de « Le grand pouvoir du Chninkel », il en va tout autrement de Hermann, lorsque paraît « Lune de guerre ».

En fait, à cette époque, la renommée de Hermann n'a absolument rien à envier à celle de Van Hamme. Dans le monde de la bande-dessinée, c'est une célébrité internationale. On peut donc parler ici de « choc » plutôt que de « rencontre ».

Hermann Huppen est né le 17 juillet 1938 à Bévercé (commune de Malmédy) dans les Ardennes belges, entre la frontière allemande et la ville de Liège. De par sa jeunesse, il n'est pas particulièrement concerné par la guerre. Vivant à la campagne, sa famille ne connait pas la faim. Le réveil – tout relatif – survient pour lui en décembre 1944, lorsque les alliés repoussent l'offensive de Von Runsted en faisant subir à toute la région un terrible bombardement qui anéantit 80% de Malmédy.

« Les habitants de Malmédy fêtaient Noël dans les rues, il n'y avait plus de soldats et ce fut un horrible carnage. » (Hermann – Une monographie)

C'est à cette époque qu'il est confronté pour la première fois à la cruauté humaine qui marquera son œuvre à partir des années 80 lorsqu'il participe à la lapidation d'un malheureux gamin, réfugié allemand.

Friand de bandes dessinées, il est un avide lecteur de « Tintin » et du journal « Bravo ».

Catholique, il fréquente la messe tous les dimanches avec sa famille, très croyante et est frappé par l'image des paysans endimanchés et du curé antipathique qui ne fréquente que les notables.

Hermann travaille aux champs, braconne, fréquente un château en ruines – Rheinhardstein -, a un chien qu'il appelle « Milou » et qui disparaît un jour sans laisser de traces. Il ne découvrira la vérité que vingt ans plus tard, lorsque sa mère lui avouera qu'elle l'a fait abattre pour économiser la taxe sur les chiens.

Il déménage avec les siens à Bruxelles en 1950 et y retrouve une sœur plus « libérée ». Il entre chez les scouts avec son frère cadet. Il y reste peu de temps, y faisant l'expérience de l'injustice. Un jour, son frère – un peu espiègle – manque de se prendre une raclée de la part de l'aumônier et des chefs. Saisissant alors un bâton, il s'interpose : « Si vous le touchez, je vous vole dans les plumes. »

Dégouté de l'école, il se lance dans l'apprentissage de l'ébénisterie et finit premier de sa classe. Embauché dans une petite usine, il n'y reste  que quinze jours avant de trouver un emploi dans lequel il se trouve plus à l'aise, dans un cabinet d'architecture.  Il suit en parallèle des cours du soir de dessin d’architecture et de décoration intérieure à l’Académie des Beaux-Arts de St Gilles (Bruxelles). Un soir, alors qu'il a treize ou quatorze ans, il s'ouvre de son intention de faire de la bande-dessinée au directeur de l'établissement. Celui-ci l'en dissuade, lui conseillant de se choisir un vrai métier. Il participe au dessin des plans du pavillon Solvay pour l'exposition internationale de 1958.

A 18 ans, avec sa mère et son frère, il traverse l'Atlantique. Destination : le Canada où sa sœur vit déjà. Juste avant leur départ celle-ci leur déconseille finalement d'émigrer, mais il est trop tard. Ils embarquent sur un cargo norvégien de 4 000 tonnes – le Rutenfjell – qui mettra deux semaines au lieu des six jours prévus pour franchir l'océan.

A Montréal, il trouve un travail dans un petit bureau de dessinateurs où il trace des plans de fast-foods.

Il revient en Europe au bout de trois ans et demi et se trouve un emploi de décorateur à Bruxelles. C'est là qu'il fait la connaissance de celle qui va devenir son épouse. Elle s'appelle Adeline Vandooren et travaille dans une banque. Ils se marient en 1964. C'est par l'intermédiaire de son beau-frère Philippe qu'il va faire ses premiers pas dans la bande dessinée..

Philippe Vandooren est illustrateur attitré du journal des Scouts de France et rédacteur-en-chef de « Plein-Feu ». Il écrira le premier scénario dessiné par Hermann : « Histoire en ...able ». L'histoire va attirer l'œil de Greg qui lui propose de rentrer dans son studio. Il y fait la connaissance de Dany, Dupa (« Cubitus », « Chlorophylle », « Buddy Longway ») et Jean-Marie Brouyère (« Archie Cash », « Aymone », « L'Épervier bleu »). Il y dessine des « Histoires de l'Oncle Paul », puis à partir de 1966, Greg lui confie « Bernard Prince » contant les aventures d'un ex-agent d'Interpol qui hérite d'un yacht, le « Cormoran » dont l'équipage est constitué d'un vieux marin bourru et alcoolique – Barney Jordan – et d'un orphelin indien : Djinn.

Si le personnage principal apparaît au départ « très propre sur lui », il se laisse progressivement aller sous l'influence d'Hermann qui fait de la nature un personnage à part entière, puissant et redoutable : marécages peuplés de crocodiles et envahis de millions de moustiques dans « La frontière de l'enfer », jungle urbaine dans « Aventure à Manhattan », incendie et tempête de sable dans « L'oasis en flammes », ouragan dans « La loi de l'ouragan », gigantesque incendie et mer en furie dans « La fournaise des damnés », le « disque des aveugles » dans « La flamme verte du conquistador », jungle équatoriale et marais putrides dans « Guérilla pour un fantôme », volcan en éruption dans « Le souffle de Moloch », grottes peuplées des terribles « Kha-ayawas » dans « La forteresse des brumes », vastes étendues glacées du grand Nord dans « Le port des fous. »

A la même époque, il dessine les deux premières aventures de « Jugurtha », roi numide qui connut son heure de gloire à la fin du deuxième siècle avant J.C. Le scénariste – Jean-Luc Vernal – prend toutefois de grandes libertés avec la réalité historique en faisant d'un assassin, un héros. La série sera reprise par Franz en 1976, puis par Michel Suro en 1995.

En 1969, toujours sur scénario de Greg, il se lance dans « Comanche », l'histoire d'une jeune propriétaire terrienne du Wyoming qui tente de faire survivre le ranch « 666 » avec l'aide du vieux « Ten Gallons ». C'est alors qu'entre dans sa vie un cow-boy  solitaire répondant au nom de Red Dust auquel elle confie le poste de contremaitre.

Au fil des ans, le style d'Hermann s'affirme, devient moins lisse, moins policé, plus âpre. Fatigué des scenarii de Greg et celui-ci lui ayant confié le scénario de quelques récits, il se vexe d'un commentaire de ce dernier : « Au niveau dessin, c'est impeccable, mais je ne crois pas que vous soyez fait pour être scénariste. » Ça a fait tilt dans ma tête et je me suis dit « Ça mon vieux, c'est la phrase de trop qui va allumer la fusée. » (Ibid.)

En 1977, il crée donc seul la série d'anticipation post-atomique « Jeremiah » qui se déroule aux États-Unis, environ 20 ans après une guerre interraciale qui a tout dévasté. Les héros en sont Jeremiah, au départ jeune paysan naïf et idéaliste et Kurdy Malloy, personnage qui cache des traits positifs sous une bonne couche de cynisme. Dure et hyper réaliste, la série place ses héros dans des situations en demi teinte, loin des personnages manichéens des séries de Greg. Les décors sont somptueux et baroques. Ils soulignent la démence et la mégalomanie des leaders des différentes communautés rencontrées. Hermann dépeint un univers où les puissants s'en sortent toujours à moins de leur appliquer une justice expéditive, une « loi du Talion ». Le recours a de tels moyens valent à Hermann une réputation d'auteur infréquentable chez certains avocats et journalistes.

Rapidement, le succès de la série dépasse celui de « Bernard Prince » que Hermann abandonne en 1978. La série sera reprise par Dany en 1980, puis par Aidans en 1992 avant de connaître une dernière aventure dessinée à nouveau par Hermann sur un scénario de son fils Yves H. en 2010.

En 1975, sort le quatrième album de « Comanche » (qui, en toute logique, devrait s'appeler « Red Dust » tant le personnage-titre apparaît sous-développé) : « Le ciel est rouge sur Laramie ». Hermann impose une fin fort controversée, à mille lieues de la traditionnelle « épopée western » à Greg. « (...) un de mes cousins lors d'une réunion m'a mis les mains sur l'épaule en me disant  « écoutes, depuis que tu as fait cette histoire-là je te signale qu'il n'y aura plus aucun album d'Hermann qui entrera dans la famille. » (Ibid.)

Hermann se lasse de la série. Le scénario de « Furie rebelle » l'ennuie et il abandonne celle-ci en 1983 avec « Le corps d'Algernon Brown » dans lequel il s'amuse à multiplier les anachronismes : téléphone, prises électriques, japonais tenant un appareil photo, enseigne Toyota. Elle sera reprise par Michel Rouge en 1990, puis après la mort de Greg en 1999, par Michel Rouge sur scénario de Rodolphe.

De 1980 à 1983, il illustre – avec réticence - la série « Nic », un personnage qui n'est pas sans rappeler « Little Nemo » sur scénario de Morphée, alias Philippe Vandooren. La série ne remporte que peu de succès – excepté au Danemark (?) - . Il semble que les enfants aient apprécié le dessin et les adultes le texte : « En quelque sorte c'est un produit qui s'est trouvé assis le cul entre deux chaises... » (Ibid.)

En 1984, il se lance dans une vaste fresque médiévale : « Les tours de Bois-Maury » qui conte les errances au XIIe siècle d'un chevalier ayant atteint la force de l'âge et qui rêve de reconquérir ses terres, le fameux domaine de Bois-Maury.  « J'avais envie de recréer un moyen-âge avec des personnages les pieds dans la boue, avec de la mousse, de l'humidité... Je ne voulais pas introduire d'éléments d'élégance. » (Ibid.)

Au départ Hermann a dans l'idée de réaliser un récit court de 22 pages, en complément de l'album « Abominable », mais son agent - Ervin Rustemagić - et son beau-frère sont enthousiastes. L'époque est rude, la violence omniprésente, la nature hostile, la justice expéditive et aux mains des puissants. Pour la première fois, peut-être, Hermann s'intéresse au petit peuple. Cette série lui donne l'occasion de dessiner de superbes « trognes », de personnages hideux, crasseux, frappés de diverses maladies ou mutilations. Aymar de Bois-Maury est censé être le héros de cette série, mais il reste en retrait dans les trois premiers albums. « (...) l'homme se projette dans un futur idéalisé, une course vaine dont le but n'a dans le fond guère d'importance. »

La série se divise en deux cycles : le premier qui voit les errances d'Aymar et de son fidèle écuyer Olivier à travers le sud de la France. Suit un intermède fantastique, puis le deuxième cycle qui voit la participation d'Aymar à une croisade avec pour apothéose le dixième album. Après la mort de son héros, la série connait un onzième album – Assunta – mettant en scène le fils de celui-ci. Les albums suivants, sobrement rebaptisés « Bois-Maury » sont scénarisés par Yves H. et présentent un héritier de la dynastie différent à chaque fois. De fait « Bois-Maury » représente une « histoire sans héros ».

En 1990, Hermann est déjà l'auteur de nombreux « one-shots ». C'est alors qu'il travaille sur son plus important jusque-là : « Missié Vandisandi », une histoire qui se place dans le contexte de l'Afrique post-coloniale. L'époque est favorable à ce genre d'ouvrage, grâce, en particulier, à Jean Van Hamme qui avait réussi à intéresser deux ans plus tôt les éditions Dupuis au lancement de la collection haut-de-gamme « Aire libre ».

« L'an dernier (1996), on a pris la photo de famille de l'ONU : il y avait tous les chefs d'état. Je n'ai jamais vu pareille galerie de criminels ! Un tas de crapules, de fripouilles souriantes... » (Ibid.)

A noter la présence dans cet album d'un personnage « se définissant comme un naïf » appelé Van de Zande et qui tient des propos que Hermann reconnaît être les siens.

C'est alors que survient la première guerre du golfe. Hermann commence par mordre au discours universel du « pays qui en envahit un autre pour lui prendre son pétrole et cela dans le but d'attaquer l'Occident. » (Ibid.) Mais la réalité le rattrapera plus tard : « On s'est servi d'une motivation morale pour cacher la raison fondamentale : il ne fallait pas que le pétrole tombe dans les mains de Saddam Hussein. » (Ibid.)

En 1992, c'est le début de la guerre en ex-Yougoslavie. L'effondrement du bloc communiste en 1991 et la mort de Tito en 1980 ont rendu le pays de plus en plus ingouvernable. Chaque état réclame plus d'autonomie. En 1990, la Serbie tente de transformer le pays en confédération. En 1991, Croatie, Slovénie, Macédoine et Bosnie-Herzégovine proclament leur indépendance. Les Serbes de Croatie et de Bosnie boycottent la consultation et en appellent à Belgrade. Le président Slobodan Milošević tente d'établir une « grande Serbie » en flattant les sentiments irrédentistes de ses alliés nationalistes.

A Ilidza, près de Sarajevo, Ervin Rustemagić, fondateur des Strip Art Features, ami et agent de Hermann se trouve bloqué avec sa famille dans une cave. Sa maison est soufflée, les locaux de la SAF sont détruits avec plus de 14 000 pièces originales de célèbres artistes du monde entier. Sa propre mère est assassinée par les Tchetniks dans son lit d'hôpital. Tous ces événements seront par la suite relaté par Joe Kubert dans « Fax  from Sarajevo ».

« Tout à coup, l'énormité du mensonge m'a sauté aux yeux. Ce monde qui dit : « plus jamais ça ! » et les institutions à qui j'attribuais un certain crédit moral, comme les Nations Unies, ont montré leur visage d'ignoble hypocrisie peu de temps après dans la guerre qui a embrasé l'ex-Yougoslavie. » (Ibid.)

Ces événements conduisent Hermann à réaliser le « one-shot » « Sarajeve Tango », premier album pour lui en couleurs directes, un procédé inventé par Harvey Kurtzman en 1962 avec « Little Annie Fanny ».

« La couleur directe est une technique de bande dessinée. C'est un procédé de mise en couleurs dans lequel la couleur et les tracés de contour au noir ne sont pas séparés : chaque planche de bande dessinée est alors un petit tableau à part entière. Il n'est pas rare que les textes des phylactères soient, tout de même, réalisés à part.
                                                             
Le procédé de la couleur directe a été rendu viable par les progrès de la photogravure, de l'impression et, plus récemment, du traitement numérique des images. Ce procédé offre aux illustrateurs une très grande liberté dans le choix de leurs techniques de mise en couleur : peinture, aérographe, collages, pastel, etc. » (Wikipedia)

Hermann n'abandonnera plus ce style à l'exception unique de « La vie exagérée de l'homme nylon » sur scénario de Hans-Michael Kirstein.

« (...) il fallait tout simplement dire à ceux qui ont menti : nous savons que vous êtes des menteurs, des ordures et qu'on n'est pas dupes. Je n'ai pas d'autres prétentions. Je ne suis pas naïf à ce point là ! » (Hermann – Une monographie)

C'est aussi à cette époque que Hermann devient un artiste résolument engagé : « Si mon pays devait faire une cochonnerie vis-à-vis d'un autre, il y a des chances que je prenne les armes contre mon propre camp si j'estime qu'il a tort. » (Ibid.)

Hermann reprend sur la deuxième planche une photographie de Ron Haviv :



L'album sera envoyé à diverses personnalités. Peu prendront la peine de répondre. « Le seul qui se soit prononcé est le haïssable Michael Rose (général anglais des Nations Unies à Sarajevo) déclarant que c'était de la foutaise, il a renvoyé l'album ! » (Ibid.)

Je me permettrais d'offrir au lecteur un portrait sans doute plus contrasté du personnage avec l'article ci-après :  http://www.liberation.fr/planete/1995/01/24/michael-rose-un-baroudeur-tres-british_118749

D'autres personnalités grandes ou petites en prennent pour leur grade : Boutros Boutros-Ghali (secrétaire général des Nations Unies de 1992 à 1997), Slobodan Milošević (président de la Serbie de 1992 à 1997 puis de la Yougoslavie de 1997 à 2000, décédé dans l'attente de son procès pour crimes contre l'humanité, crimes de guerre et génocide par le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie en 2006), Lewis Mac Kenzie (général canadien commandant du secteur de Sarajevo en 1992), Yasushi Akashi (envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU en ex-Yougoslavie),  le colonel Patrice Sartre (présent dans le V.A.B à bord duquel est assassiné le vice-premier ministre bosniaque le 8 janvier 1993),  le président François Mitterrand (non-nommé mais clairement représenté affublé d'un nez rouge), les casques bleus (affublés de couvre-chefs de Schtroumpfs) et même « les veaux », c'est-à-dire nous-mêmes dans notre indifférence.

https://www.courrierinternational.com/article/1998/01/14/les-occidentaux-savaient-tout-et-ont-laisse-faire

Comme « Missié Vandisandi », « Sarajevo Tango » ne rencontrera qu'un succès mitigé, bien loin des « Jeremiah », mais il fait l'effet sur Hermann d'une véritable catharsis : « J'étais épuisé après cet album, mais soulagé : enfin, je leur avais craché dans la gueule. »

En 1997, paraît « Caatinga » récit basé sur le souvenir d'un film brésilien de Lima Barreto, sorti en 1953 : « O Cangaceiro » et de la découverte d'une vieille carte postale trouvée à Rio de la troupe de Lampião (lanterne). Le film est inspiré de l'histoire de ce bandit célèbre du « Nordeste » brésilien : le Sertão, devenu l'une des icônes les plus populaires du Brésil et qui finit abattu avec la plus grande partie de sa troupe en 1938. Le dernier cangaceiro, Corisco – l'un de ses lieutenants – fut lui-même tué deux ans plus tard.

Les cangaceiro furent des bandes de paysans pauvres, en révolte contre le pouvoir des propriétaires terriens et des « Volantes », des petites bandes formées par les agences gouvernementales de forces de l'ordre et souvent composées de villageois « victimes des cangaceiros qui se comportaient aussi comme des crapules. » (Ibid.)

Cet album se place dans la nature résolument hostile de la « caatinga », une région particulièrement aride du Brésil, vaste de 731 320 km2 et composée d'une forêt épineuse, de cactus, de buissons épineux et d'herbes adaptées à l'aridité.

Comme pour revenir sur le classicisme de « Comanche », Hermann publie en 1999 : « On a tué Wild Bill », western « réaliste » contant les aventures d'un jeune garçon – Melvin Hubbard – qui vit avec ses deux oncles, plus pochards que chercheurs d'or, du côté de Deadwood en 1876. Sa seule amie est Celinda, qui est venue s'installer avec sa famille dans la région. Un jour, Melvin est le témoin du massacre de celle-ci. Impuissant, caché dans un puits de mine, il ne distinguera que les bottes du chef des tueurs. Se précipitant à Deadwood, il n'y rencontre qu'indifférence. Les gens ont autre chose à faire. Nous sommes le 2 août 1876 et un certain Jack McCall vient d'abattre dans le dos James Butler Hickock, dit « Wild Bill ». Aussitôt arrêté, McCall est jugé et acquitté. Le journal local, le « Black Hills Pioneer » écrit alors : « Si nous devions un jour par malheur tuer un homme… nous demanderions simplement que notre procès puisse se tenir dans un de ces camps de mineurs parmi ces collines. »

Après avoir gagné le Wyoming, McCall se vante un peu trop de son exploit. Hors les autorités locales ne reconnaissent pas le résultat de son procès car Deadwood se trouve en territoire indien. Arrêté à nouveau il sera rejugé à Yankton dans le Territoire du Dakota et pendu le 1er mars 1877.

L'histoire, qui se présente en fait comme un long flash-back, s'inspire en partie des souvenirs cinématographiques de Hermann : « Little Big Man » d'Arthur Penn, « John McCabe » (« McCabe & Mrs. Miller ») de Robert Altman. L'album commence et s'achève sur une tuerie. Des motifs de la première, on ne saura jamais rien. Entre-temps, traversant un « far-west » crasseux et implacable où la mort peut frapper n'importe qui, n'importe quand, un garçon sera devenu un homme, et aura tenu la promesse faite à une petite fille.

Arrivé à ce stade, vous devez vous demander : « Mais il va nous en parler enfin de cette « Lune de guerre » ou il va continuer comme ça encore longtemps ? »

Calmez-vous petits n'enfants ! Venez vous asseoir sur les genoux de Tonton Fylouz.

La même année que « Caatinga » paraît donc « Hermann : une monographie ». Le lecteur aura deviné que cet ouvrage m'a fort servi dans la rédaction de cet article. Hermann y raconte ce coup de fil qu'il reçut peu après la publication de « Caatinga » de la part de Van Hamme : « Il m'a téléphoné après avoir lu deux fois de suite Caatinga, il m'a dit que c'était le meilleur album qu'il avait lu depuis ces cinq dernières années. Je ne fais que vous répéter ses propos. » (Ibid.)

Dans la préface à « Lune de guerre », on apprend de Jean Van Hamme que, douze ans plus tôt (on parle donc de 1986 environ), il avait proposé à Hermann « une brève liaison dangereuse ». Hermann se contente de sourire puis parle d'autre chose. « Puis, dix ans plus tard, il m'a téléphoné pour me dire que, tout bien réfléchi, il pourrait peut-être envisager la chose. (...) Tout frétillant, j'ai donc extirpé ma tomate aux crevettes du réfrigérateur (je la gardais pour lui, car il est le seul capable de bien dessiner ça) et nous avons confronté nos calendriers de stakhanovistes pour planifier nos épousailles. »

Tomate ? Épousailles ? Mais il a bu ou quoi ? Et qu'est-ce que c'est que cette allusion crypto-communiste ? Devrais-je me limiter à la lecture de « L'action nationale » ou, à la rigueur de « Voir » (pour voir tout ce qui se passe dans le monde) ?

Patience ! Laissons reprendre Van Hamme : « L'histoire que vous allez lire est authentique. En tout cas jusqu'à la planche 5 incluse. Je l'ai entendu raconter il y a une douzaine d'année au cours d'un de ces diners mondains auxquels ma femme m'emmène de temps à autre, par un convive que je ne connaissais pas et auquel je ne pourrais donc pas rétrocéder la part des droits d'auteur qui devrait légitimement lui revenir. »

L'anecdote tient en ces quelques mots : un mariage dans une auberge campagnarde, un père qui juge les tomates aux crevettes d'une fraicheur douteuse, une discussion entre celui-ci et l'aubergiste qui dégénère, la compagnie qui s'en va oubliant la mariée qui se retrouve enfermée dans les toilettes par le restaurateur. A partir de là, les versions divergent : dans celle du convive, les esprits se calment et le repas de noce reprend dans la bonne humeur.

Celle de Van Hamme, après une présentation succincte des protagonistes (29 personne et un chien, ce dernier ayant au moins la qualité de l'innocence), nous offre un extrait d'article de journal au titre aussi tragique que ridicule : « Une tomate aux crevettes fait quatre morts, cinq blessés et des millions de francs de dégâts. »

Pour savoir comment une simple tomate peut causer de tels dommages (personne ne semble avoir eu l'idée de lui faire écouter « Puberty love »), intéressons nous donc aux nombreux personnages de ce drame qui en dira long sur l'état de débilité de la race dite « humaine ».

Les premières pages de l'album y sont d'ailleurs consacrées de façon succincte. Nous sommes en présence de trois groupes. Développons les à notre manière :

Les Maillards et les autres – La noce.

Jean Maillard dit le « maître », propriétaire terrien, il fait ce que bon lui semble et ne supporte pas qu'on le contredise, il a le sang chaud et se comporte comme un seigneur médiéval. Un seigneur dirige ses terres comme il l'entend, chasse sur celles-ci et commande ses troupes à la guerre. « Mieux vaut tendre le poing comme il l'a fait que tendre l'autre joue » fait dire à Vandesande – parlant de Diamantino (héros de « Caatinga ») - Jean-François Douvry dans « Hermann – une monographie. » Mais l'offense en valait-elle la peine ? Qu'à donc à prouver ainsi Jean Maillard ? Il aurait été intéressant d'en connaître un peu plus sur les rapports entre Jean et Adrienne. Savoir, par exemple si le domaine Maillard a toujours été Maillard, ou précédemment Lentier, ou une réunion des deux. Comment peut-on imaginer qu'il y ait jamais eu de l'amour ou ne serait-ce que de la tendresse entre ces deux là, autre chose que la terre et le poids des traditions ?

Au départ, il semble maitriser la situation : plan de bataille, choix du Q.G., respect des lieux, traitement des prisonniers (« On n'est pas à Auschwitz, ici ! »), contrôle des « troupes ». C'est un homme, un vrai, un qui « a mis ses culottes » et il retire une grande satisfaction de son petit effet. Jusqu'à ce que les choses dérapent et que certaines dures réalités ne viennent ternir ce beau tableau de chevalerie, du « temps où les seigneurs se faisaient justice eux-mêmes » lui faisant petit à petit perdre la face devant son clan. Lorsque survient l'assaut final, ce n'est même plus lui qui mène la troupe.

La fin nous le montre perdu, égaré, revenu de sa folie meurtrière, mais à quel prix ? Jean-François Douvry fait dire à Zvenko (héros de « Sarajevo Tango ») (Ibid.) « (...) chez lui (Hermann) l'échec de l'action (...) se double d'une brutalité magnifiée. » Dans la deuxième planche, on nous le montre observant d'un air satisfait la tablée : « cela me paraît très bien Berger. Et comme vins ? » Qu'importe le vin pourvu qu'on ait l'ivresse, Maillard, celle de la mort et du sang innocent. Tu boiras le Calice jusqu'à la lie et tu subiras la colère de Dieu.

Dixit Luc Estang dans « Le jour de Caïn » (Paris, 1967) : « J'ai compris très tôt qu'il (Dieu) ne m'aiderait en rien et que je n'aurais à compter que sur ma seule volonté. Sachez-le, vous autres, tout ce dont vous me créditez, l'ardeur et la rudesse, la force et l'obstination, j'ai dû le conquérir. »

« Dieu dit alors: «Qu'as-tu fait? Le sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi.
Désormais, tu es maudit, chassé loin du sol qui s'est entrouvert pour boire le sang de ton frère versé par ta main.
Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus toutes ses ressources. Tu seras errant et vagabond sur la terre. »
(Genèse 4 : 9-12)

« Caïn est le symbole de la responsabilité humaine. » (Dictionnaire des symboles)

Adrienne Maillard, son épouse, née Lantier. Visage et bouche clos, yeux et oreilles grands ouverts. Chez Hermann, scénariste, la femme est d'abord jeune fille innocente avant de devenir mante religieuse, pondeuse et/ou castratrice, amazone ou garçon manqué, putain et garce. Serge Buch dans « Hermann – Une monographie » y voit « indirectement un certain manque d'assurance à l'égard du sexe dit « faible ».

Adrienne Maillard, épouse du « Maitre » apparaît – sur les 53 planches de l'album – dans un grand total d'une quinzaine de cases. Malgré son manque de présence et son quasi mutisme (ou plutôt à cause de), c'est incontestablement l'un des personnage les plus effrayant et les plus détestable du récit. La première case dans laquelle elle apparaît, dans la première planche nous la montre en retrait alors que son mari Jean trinque à la santé de Dominique, la nouvelle épousée, et son entrée dans la famille. Celle-ci lui répond, souriante, les yeux baissés dans une attitude humble : « Merci, Monsieur Maillard. » Adrienne, observe, c'est ce qu'elle fait de mieux, l'air pincé, réchauffant son verre dans ses mains, sans le porter à ses lèvres. Pour le lecteur, cette image, confrontée à ce qu'il découvrira par la suite est à la fois ironique et profondément dérangeante.

Dans la deuxième planche, alors que l'assemblée s'installe pour le déjeuner de noces, une série de cinq cases en bas de page en rajoute de manière beaucoup plus explicite : Jean Maillard se tourne, égrillard, vers sa voisine de table qui n'est autre que la très belle et très bourgeoise Suzanne Cazeville, la mère de la mariée. Celle-ci se trouve incapable – comme frappée par la foudre – de répondre à son voisin. C'est que, sous la nappe, celui-ci a fermement posé sa main sur la cuisse de madame. La case suivante nous montre Adrienne, de profil, toujours figée dans un mutisme hiératique et pincé, mais on SAIT qu'elle n'est pas dupe. La dernière case nous montre, non sans humour, les Willoughby assis à leur propre table. Jimmy se retourne pour observer, son père le sermonne : « Don't stare at people like that, Jimmy. It is extremely impolite... »


Dénotant néanmoins une certaine sollicitude, elle accompagne sa nouvelle bru dans la salle-de-bain pour y nettoyer sa robe, scellant ainsi son sort.

Si Jean Maillard représente Caïn, alors Adrienne représente son épouse Temech qui – défendant son mari – lance à Ève : « Que la vie gagne, fut-ce au prix de la mort. » (Luc Estang – Le jour de Caïn)

Louis Maillard, le fils ainé, dit « Le Grand », taciturne, dur à la tâche, il ne discute pas les ordres de son père. C'est un taiseux, qui ne parle que pour acquiescer aux ordres du « Maitre ». Au moins, s'il semble partager les opinions de son père (« Ces beaux messieurs de la ville, ça n'a rien où je pense ») tout en étant son sosie en plus jeune, il n'a pas sa cruauté de « pater familias », il semble respecter son cadet et être capable de compassion. C'est l'homme spirituel de la parabole du « fils prodigue » (Luc 15 : 11 – 32). Comme son père, il est travailleur et ne ramène pas de prostituées dans la maison.

Odile Maillard, épouse de Louis. En épousant celui-ci elle est devenue « la Grande », une « Maillard cent pour cent ». On ne connait même pas son nom de jeune fille. En rentrant dans la famille, elle a fait de ses us et coutumes son crédo. A-t-elle subi le sort de sa belle-sœur ? Probablement pas car « le Grand » s'est mérité le respect de son père. La première case où elle apparaît la montre silencieuse, à l'écart aux cotés de son mari et d'Edgar, le régisseur comme s'ils n'avaient rien à voir avec ces festivités, étrangers à la noce. Est-ce par frustration d'assister à la fête rendue en l'honneur du « fils prodigue » ? Il faut attendre la planche 28 pour l'entendre prononcer une parole. Lorsque tombera le premier homme, c'est elle qui – sans un mot, sans une larme – sortira les fusils de l'armoire – dans la maison d'un avocat américain de Genève dont ils ont fait leur quartier général, et en fera la distribution, tendant le premier – comme par défi – au responsable de cette pagaille. Elle prendra quasiment la direction des opérations, rappelant même au vieil Émilien d'emporter les grenades et le casque de leur « hôte ». Lorsque Freddy demande : « Mais... Comment on va entrer ? » C'est à elle qu'il s'adresse, et c'est elle qui répond : « Par la grande porte ! Suivez-moi ! »

Catherine Maillard, vingt-huit ans, fille de Jean et Adrienne, c'est une vraie Maillard, en adoration devant son père. Cheveux coupés très courts, comme pour lui ressembler un peu plus, « un peu le genre camionneur, mais une belle plante ». La première case dans laquelle elle apparaît nous la montre en pleine discussion avec Freddy, le contremaître, son amant occasionnel. Ça parle « affaire », ça parle « Maillard ». Dans la planche suivante, elle est la victime – elle qui se cherche un homme à sa mesure, ou peut-être à celle de son père – d'une plaisanterie innocente de la part de Laurence Brive qui l'empêche de faire plus ample connaissance avec Georges Cazeville, le frère de la mariée. Si elle participe sans piper mot au combat final, le reste du récit la montre surtout dans un rôle effacé de « ménagère » : cuisine et linge.

Jérôme Maillard, le cadet, le jeune marié, le vilain petit canard de la famille car il a osé faire des études. Ce devrait être le héros de la fête, la fête des Maillard. Mais Maillard, il l'est à peine depuis sa « trahison », comme dans la parabole du « fils prodigue ». Pire, il est suffisamment intelligent pour voir que son père le méprise : « Mon père est une brute et un salaud. Mais quelque part, je l'admire, même si je ne veux pas lui ressembler. ». Lors du fameux incident qui lance l'histoire, on le voit, aux cotés de son épouse, Berger derrière lui s'adressant à son père. Leur regard – le sien surtout – en dit long. Il sait que l'orage gronde et que le tsunami ne demande qu'à tout emporter : veau, vache, cochon, couvée. Tentant de raisonner celui-ci, il se fait envoyer sur les roses en public de la plus humiliante des façons : « Tu veux te faire marcher sur les couilles comme d'habitude, c'est ça ! ? Toi, un Maillard ! ? J'ai honte pour toi, Jérôme. Honte ! » Quoi qu'il y ait peut-être pire : se faire avouer ce que tout le monde sait depuis des mois et par nul autre que le contremaître – Freddy – un vulgaire employé qui lui crache ainsi son propre mépris à la figure, et en public encore une fois. Révélation agrémentée d'un « Pauvre con. ».

Humilié, il reste le « fils prodigue » de retour – même provisoirement – parmi les siens et son père – symbolisant Dieu – pour cela lui fait fête.  Mais tout n'est que farce et hypocrisie et comme Van Hamme nous la démontré dans « Le grand pouvoir du Schninkel », Dieu « est un maître jaloux. Jaloux et rancunier. » On peut également voir dans le rapport Jean/Jérôme Maillard une répétition de celui d'Abraham s'apprêtant à sacrifier son fils Isaac. Jean, comme Abraham, est à l'origine du « scandale », du grec σκάνδαλον, skándalon (« piège placé sur le chemin pour faire trébucher »). Jean/Abraham se montre fanatique, Jérôme/Isaac, masochiste (Genèse 22 : 8 – 10).

Agneau sacrifié, il paiera pour les fautes de son père et des autres – Freddy, surtout. Après quoi, on ne pourra plus parler de « la ferme du gaucher », sinon en ricanant.

Dominique Maillard, la jeune mariée, née Cazeville. Dans ce monde qui n'est pas le sien, c'est une victime, la première chronologiquement, du mépris du « Maitre » pour son cadet, de ses manières de rustre, de sa puissance de vie, de l'abus de sa position hiérarchique pour autoriser symboliquement le mariage d'un fils qu'il respecte moins qu'un châtelain un serf. Tout cela au vu et au su de sa châtelaine : « La dame que les romans veulent faire croire si délicate, mais qui commandait aux hommes dans l’absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu’elle apportait, cette dame n’était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être était jolie. » (Wikipedia).

On peut également voir en elle – symboliquement – Tamar, épouse de Er, puis de Onan dans Genèse : 38. Elle est promise à Schéla, troisième fils de Juda.

« 14 Alors elle ôta ses habits de veuve, elle se couvrit d'un voile et s'enveloppa, et elle s'assit à l'entrée d'Enaïm, sur le chemin de Thimna; car elle voyait que Schéla était devenu grand, et qu'elle ne lui était point donnée pour femme.
15 Juda la vit, et la prit pour une prostituée, parce qu'elle avait couvert son visage.
16 Il l'aborda sur le chemin, et dit : Laisse-moi aller vers toi. Car il ne connut pas que c'était sa belle-fille. »
Les enfants de Tamar seront « comparés au soleil et à la lune, qui sort et rentre pour laisser passer le soleil le premier. » (Dictionnaire des symboles)

Comme vu précédemment, le jeune Jimmy observe la noce au moment ou « le Maître » pose sa main sur la cuisse de sa voisine, subissant les remontrances de son « daddy ».

Non, Jimmy, on ne regarde pas, on ne fait pas de commentaires. On reste à sa place et on respecte les conventions. Mais les conventions, elles ne vont pas tarder à aller au diable du fait de la candeur de l'innocente épousée qui – nouvellement entrée dans la « famille » -  n'en connait pas encore les usages : « Berk... Ces crevettes sont mauvaises. »

Si seulement elle s'était tue, d'ailleurs son dégoût n'aurait il pas un autre motif – caché ?

Et c'est l'enchaînement, tel que décrit plus haut par Van Hamme : Berger qui annonce qu'il fera une autre entrée – contre un supplément, le ton qui monte, la noce qui s'en va, « l'innocente » et sa belle-mère qui se retrouvent enfermées dans la salle-de-bain (une fourchette de tomate aux crevettes – surtout des crevettes pas très fraîches – ça fait tache sur une robe virginale). Les grilles qui se referment.

Maillard qui sort les fusils.

Plus tard, Dominique, enfermée avec sa belle-mère murmure à Berger (mais on peut être sûr que madame Maillard n'en rate pas une miette) : « Je voudrais aller dans une autre chambre. Elle... Elle me fait peur... Ils me font tous peur... » Et il y a en effet de quoi, car Dominique est le premier agneau sacrifié de cette histoire – on l'apprendra plus tard dans un flash-back – et tout le monde chez les Maillard est au courant, tout le monde s'entend, sauf le premier concerné. Quand à la « Maîtresse », elle n'a rien vu, rien entendu. Comme dans une famille sicilienne, « elle n'était même pas là. »

Émilien Lantier, père d'Adrienne, toujours vaillant quoiqu'un peu gâteux, voire carrément « Pervers Pépère ». Il apparaît dès la première planche, verre à la main, discutant avec son neveu Jérôme : « Un joli brin de fille que t'épouse là, Jérôme, et qui promet. T'as vu les nichons de sa mère ? » La planche 4 nous le montre tout égrillard, alors que la noce quitte « La ferme du Gaucher » sans payer la note. Il brandit fièrement les deux bouteilles sur lesquelles il a mis la main – prises de guerre ! Les premières pour cet ancien résistant ! Mais n'est pas Michel Galabru qui veut.

Planche 11, alors que le clan Maillard vient d'investir la maison de vacances d'un avocat américain, Papy fait une découverte fatale : il semble ne pas être le seul à avoir fait la guerre, et dans sa tête, les pinceaux vont commencer à se mélanger un peu, voire beaucoup. C'est avec lui que le plan du « Maître » - à supposer qu'il y en eut jamais vraiment un – va commencer à partir dans l'improvisation la plus totale. Papy ne participera pas au premier assaut : « Tu as fait assez de conneries comme ça », mais il sera du dernier. Pauvre Papy, en retard d'une guerre.

Étienne Brive, a épousé la fille d'Émilien. Gérant de supermarché, il est méprisé par Jean Maillard. On le découvre planche 2, semblant échanger quelques mots avec la « Maîtresse ». Avec son physique à la Gérard Jugnot, on ne lui prêterais pas plus d'attention que cela. D'ailleurs, n'est-il pas une « pièce rapportée » ? C'est pourtant le premier – et l'un des très rares à avoir le courage de s'opposer au « Maître », l'expédiant, de fait, dans le camp ennemi.

Comme l'écrit Jean V. Alter dans « Les origines de la satire anti-bourgeoise en France, II : L'esprit antibourgeois sous l'Ancien Régime », Genève ; Droz, 1969, 1970, p. 31 :

« Ainsi, dans le cadre de la satire des financiers, nous trouvons des allusions nombreuses à l’origine petite-bourgeoise des grands du jour : avoir exercé jadis le métier de cordonnier, de fripier ou d’usurier constitue ipso facto une tare aux yeux de l’opinion. »

Antoinette, en épousant Étienne, elle a épousé ses convictions. En épousant ses convictions, elle s'est elle-même exclue du cercle intérieur du « clan Maillard ». Elle aura beau être la belle-sœur du « Maitre ». Ça ne l'empêchera pas de rejoindre son mari. Jamais on n'entendra un mot sortir de sa bouche. Incontestablement le personnage le plus effacé de ce récit.

Laurence Brive, fille des précédents, surnommée « Cornet d'Amour » ce qui veut tout dire, gentille fille pourtant, tout juste un peu délurée : « Mon cul, je le garde pour mes princes charmants, pas pour mes ancêtres. ». Le fait de voir ses parents mis à l'écart ne semble pas plus l'indisposer que ça, d'ailleurs ils ont tenté de partir sans elle. Le lui ont-ils proposé ? Dans la première planche, on la découvre, rousse et coiffure savamment construite en « sauvageonne », toute poitrine dehors, discutant avec le frère de la mariée : « Bienvenue chez les ploucs, Georges. » Ce sera l'une des très rares à prendre l'aventure à la rigolade – avec toute l'insouciance et la désinvolture de la jeunesse – du moins jusqu'à ce que le premier homme tombe : « La bataille ! Ha ! Ha ! Ha ! On ne me l'avait pas encore faite, celle-là ! D'accord, Georges, on en reparlera après le combat. Quand tu seras revenu victorieux ! »

Fernand Cazeville, père de la mariée, fonctionnaire, méprise les Maillard qui le lui rendent bien. D'ailleurs ce sont eux qui payent la facture. En eut-il été autrement, les chose eussent-elles prises un autre cours ?. Fonctionnaire. Petit ? Moyen ? Certainement pas un « haut » en tout cas. On ne le saura pas, mais il y a quelque chose chez lui qui fait penser à la chanson de Jacques Brel : « Ces gens là ». Il apparaît très vite dans la première planche aux cotés de sa fort élégante et belle « moitié », observant la noce et lançant un méprisant : « Pff... Avec ou sans jaquette, des paysans resteront toujours des paysans. » Si sa fille est la première à faire une remarque sur les fameuses tomates farcies. C'est lui qui rajoute du sel sur la plaie : « Il faut reconnaître qu'elles ne sont pas très fraîches. Nous sommes au bout du monde, mais quand  même... » Si sa fille a peut-être une excuse, lui n'a que la sottise qui s'exprime par les flatulences qui sortent de sa bouche, déclenchant la fureur du « Maitre ».

Pas plus que ce dernier ne s'est inquiété du sort de son épouse dans son juste courroux, ni lui  ni sa femme ne se préoccuperont de celui de leur fille au moment du départ de l'auberge. A partir de là, il va subir, s'écraser, devenir transparent, jusqu'à disparaître complètement.

Suzanne Cazeville, épouse de Fernand, une tête bien faite et le corps à l'avenant, le feu qui couve sous la glace. Lorsque son époux fait sa remarque sur « les paysans », elle lui répond du tac-au-tac : « Des paysans qui possèdent deux mille hectares et qui font la pluie et le beau temps dans la région, j'appellerais plutôt cela des propriétaires terriens. »

Comme vu plus haut, elle apparaît comme frappée par la foudre sur la planche deux lorsque Jean Maillard pose sa main sur sa cuisse et lui lance un regard dégoûté lorsqu'il ordonne au chef de salle d'aller chercher le patron.

Planche cinq, nous la retrouvons, visage fermé, dans la voiture de son époux, indifférente aux propos d'un homme qui s'est avéré incapable de remarquer son humiliation. Huit planches plus tard, nouvelle apparition – toujours silencieuse. Maillard vient de fermer sa gueule à son mari. Elle lui lance un regard appréciateur, par en-dessous. Regard qu'il ne manque pas de noter. Planche quinze : le « clan » déguste les moutons de Berger. La case numéro 6 est pleine d'enseignements. En « off », Jérôme et Georges discutent de la situation : « Faut dire que ton père est un sacré calibre. Ce n'est pas comme le mien. » Ce dernier observe – dégouté – la pièce de mouton dans son assiette. Jean Maillard – son opposé – dévore avec appétit sous le regard désormais gourmand de madame Cazeneuve.

Planche vingt-deux : Jean Maillard vient de décider de lancer l'assaut. Il a humilié Jérôme qui tentait de s'opposer à lui, devant tout le clan. Il se retourne – comme pour juger de l'effet de sa prestation – vers les Cazeneuve. Lui, garde la tête baissée, sans piper mot. Elle le regarde maintenant les yeux agrandis d'admiration et de... désir ? La virilité affichée par le « Maître » ne fait plus que la fasciner, elle l'hypnotise !

Planches trente et trente-et-une : l'assaut final sur le bastion Cazeneuve. Le « Maître » surgit dans la salle-de-bain dans laquelle madame prend une douche et écarte le rideau sans la moindre pudeur comme s'il observait une jument. Cette séquence est sordide.

Isabelle Adjani, évoquant l'affaire Weinstein a déclaré : « En France, il y a les trois G: galanterie, grivoiserie, goujaterie », ajoutant que « glisser de l'une à l'autre en prétextant le jeu de la séduction » fait partie des « armes de l'arsenal de défense des prédateurs et des harceleurs ».

A en juger par ce récit, « la technique des trois G » semble répondre aux attentes d'au moins certains individus.

Georges Cazeville, fils des précédents, ami de Jérôme, c'est par son intermédiaire que celui-ci a fait la connaissance de Dominique. Pas très mature, voire « un peu con », il semble totalement aveugle au sérieux de la situation. Toujours dans la séduction, on le voit planche un s'intéresser à Laurence, certainement peu dupe de ses attentions. Sans faire de manière, on le verra plus tard interroger Jérôme sur sa sœur. Extrait d'une situation délicate, il n'en perdra pas pour autant le nord, n'hésitant pas à « tester » une troisième jeune femme.

En attendant, il s'amusera de la situation, comme un enfant de dix ans qui veut jouer à la « guéguerre ». Lorsque les grilles de l'auberge se referment, il lance, sarcastique un : « Quinze partout. » Lorsque son meilleur ami et beau-frère lui demandera ce qu'il pense de tout ça, ce sera pour répondre : « Que c'est assez délirant. La mariée prise en otage le jour de ses noces, rififi chez les ploucs... En tout cas, c'est plus marrant que les mariages habituels... » Au moins se rachètera t-il un peu à la fin, semblant soudainement se souvenir qu'il a une sœur et que la guerre n'est pas un jeu vidéo.

Edgar, régisseur du domaine Maillard, un dur mais pas méchant, mais on ne dit pas non à Jean Maillard. Comme indiqué plus haut, on le voit dans la première planche, silencieux et en retrait aux cotés de Louis et d'Odile. Il observe constamment une attitude humble , respectueuse et polie, y compris avec les premiers prisonniers. Ça n'est pas un violent, mais il fait ce qu'on lui dit, en bon régisseur du domaine.

Freddy, le contremaitre, un peu limité intellectuellement mais pas stupide, amant occasionnel de Catherine « pour l'hygiène ». Comme vu précédemment, il est présent dès la première planche en pleine conversation avec son amante à temps partiel : Catherine. Lui aussi obéit, contremaitre mais « contre » le « Maitre », certainement pas. Intelligent, il l'est assez pour comprendre que le « Maitre » méprise son fils cadet. Stupide, il l'est assez pour le lui expliquer – en public – à quel point.

« La Ferme du Gaucher » - le staff.

Franz Berger, de son vrai nom Weissberger, propriétaire et chef de cuisine, pas du genre à s'écraser, même devant un Maillard. En bon commerçant, il apparaît au centre d'une case « panoramique » en bas de la première planche, accueillant les invités en veste et toque de cuisinier, comme il se doit : « La mariée est servie ! ». La première case de la planche suivante nous le montre aux cotés de Jean Maillard pour la présentation du menu. Ce sera la seule case où on les verra ensemble autrement qu'en situation de conflit.

On s'apercevra rapidement qu'il ne porte pas Maillard dans son cœur. Lorsque celui-ci le quémande, sa réponse est : « Et merde ! Qu'est-ce qu'il veut encore cet enquiquineur ? » En présence de celui-ci, il fait encore preuve de réserve et d'un certain respect dans les planches trois et quatre. Et puis sa colère répond à celle de son client. Ils utilisent d'ailleurs le même langage trop cru (un comble pour un cuisinier) : « Nom de Dieu ! » Et la version de Van Hamme de dévier de celle de son témoin original.

Un dialogue ultérieur nous en apprend plus sur sa situation. Ce n'est pas seulement qu'il a des traites à payer : « Si je cane, je serais la risée de tout le pays. J'ai déjà eu assez de mal à me faire accepter par les gens d'ici. » C'est donc plus qu'un combat de paons (le paraître et la futilité), un duel entre deux ânes (l'entêtement et l'ignorance). Il est vrai que – s'il dirige « la ferme du gaucher » -, lui est plutôt droitier. Toutefois, le nom de son établissement en fait un étranger dans un monde conçu pour les droitiers. Les gauchers sont forcément « sinistres » et victimes d'intolérance.

Planche quatorze, offrant une chambre à Adrienne et Dominique pour plus de confort, il s'excuse auprès d'elles, invoquant l'attitude de Jean Maillard. Adrienne, aussi stoïque que son mari est sanguin lui répond : « Mon homme est un têtu, il ne voudra pas perdre la face. » « Moi non plus » lui répond Berger.

Les Maillard se sont farcis ses moutons, il sera le premier à ouvrir le feu, ce qui ne l'empêchera pas de traiter ses « invitées » avec une grâce teintée d'ironie : « Votre repas de noces, mesdames ! » Il va jusqu'à leur signaler le passage à la TV d'un film qui les distraira : « Passion, tendresse et volupté. » Si je n'ai trouvé nulle trace de ce film, il existe – bien ironiquement – un film à caractère érotique intitulé « L'auberge des voluptés. »

Lorsque tombe le premier combattant, il tente de tout stopper, mais sa destinée semble aller parallèlement par certains cotés à celle de Jean Maillard et à ce point du récit, les deux hommes ont perdu le contrôle.

Ajoutons que son nom possède un aspect tout symbolique : le berger, c'est Abel, le nomade privé de racines mais sur lequel l'Éternel porte un regard favorable au contraire de Caïn, « le premier cultivateur, le premier sacrificateur dont l'offrande n'est pas agréée par Dieu. » (Dictionnaire des symboles)

Roger, chef de salle et unique serveur permanent, associé de Berger à hauteur de vingt pour cent, possède un fond sadique qui ne demande qu'à sortir.  Au départ, on le voit simplement vaquer à ses occupations professionnelles. Lorsque les choses se dégradent, il garde son calme mais ça n'est qu'une façade qui se lézarde dès la planche neuf lorsqu'il s'en prend moralement à Jeannine et physiquement à Kamel, après l'avoir traité de « bicot », entre autres noms d'oiseaux. On apprendra plus tard qu'il « vote extrême-droite »

Ayant fait un prisonnier, il n'en dira rien à son associé, de manière à laisser aller ses sombres penchants.

Parallèlement, de son côté, Jean Maillard refuse d'emmener un blessé à l'hôpital, pas même un fidèle parmi les fidèles, préférant le laisser souffrir.

Alphonse, tout jeune commis de cuisine, envoyé bien malgré lui au front par son patron, pour rechercher des secours, il va partir – en bon petit soldat – pour se retrouver seul et abandonné dans une situation peu confortable. Par ailleurs, il connait Roger et sait qu'il n'y a rien de bon à attendre de lui.

Jeannine, fait les chambres et le ménage, brave fille, surnommée « Nichon » par Roger. Amante occasionnelle de Franz Berger, elle se refuse obstinément aux avances obscènes de Roger. Elle n'apparait que tardivement – planche neuf – ignorante des événements qui viennent de se produire. Malgré son courage face à Roger, elle se sous-estime, se jugeant « sans grand intérêt ». Elle n'a personne. Au moins, ça, ça ne durera pas.

Kamel, vingt ans, Marocain engagé comme extra, n'hésitera pas à s'interposer entre Roger et Jeannine. Son père mort à l'usine, il a du quitter l'école et travaille pour faire vivre sa mère et ses deux sœurs. On devine, case deux de la première planche que c'est lui qui remplit les flutes de champagne. Ayant fait front devant Roger, il se fera rouer de coups mais aura la satisfaction de se faire soigner par Jeannine. Premier à apparaître – très fortuitement – dans l'album, il est le dernier à le quitter, accompagné de celle-ci.

« La Ferme du Gaucher » - les clients.

Marcel Pellerin, homme d'affaire marié, en villégiature mais pas avec sa « régulière ». Pas grand chose à dire sur celui-là. S'il apparaît dès la case deux de la deuxième planche, c'est pour râler de la présence de la noce : « Plus moyen de trouver un coin tranquille à la campagne sans tomber sur une noce. » T'inquiète Marcel, la noce va bientôt prendre le large, mais pour ce qui est de la tranquillité, ce sera une autre affaire. Il faut dire que notre Marcel attendait autre chose de ce week-end campagnard, qu'il était supposé passer en congrès à Francfort. S'il se propose d'abord pour aller chercher son téléphone portable dans sa Mercedes, un tir bien placé l'enverra rapidement tout tremblant dans sa chambre : « Encore heureux qu'il n'ait pas touché ma voiture... » Pas de problème, comptons sur Papy pour régler cette regrettable omission plus tard. Marcel prendra alors la courageuse décision de se shooter aux somnifères. « Quel week-end, bon dieu ! Quel week-end ! »

Marie-Paule, accompagne Pellerin contre rémunération. Courageuse et la tête bien plantée sur les épaules (fort jolies, comme tout le reste). Elle ne se départit absolument JAMAIS de son sang-froid. Le monde entier peut s'écrouler autour d'elle, à l'adversité elle oppose constamment un front d'airain , une fermeté inébranlable. Son client se fait tirer dessus ? Elle reste pro et le console comme il faut. Un malheureux serveur se fait tabasser par un patron raciste ? Elle lui fait face, jambes écartées, bien en équilibre passant instantanément du vouvoiement au tutoiement pour mieux le remettre à sa place. Et un peu infirmière sur les bords pour ne rien gâcher. Elle est Ishtar, déesse de l'amour et de la sexualité, associée aux prostitutions sacrées, mais aussi déesse des conflits. Elle est l'incarnation du féminin libéré de toute tutelle masculine. Elle a la particularité de n'exister que pour elle-même. Incontestablement, un personnage qu'on aurait aimé voir mieux développé.

Bertram Willoughby, Major d'artillerie au 74th Lancashire Regiment, le flegme britannique personnifié, un peu trop peut-être. Ces continentaux sont tellement... versatiles. « A la réflexion (...)trouve cette situation plutôt amusante. » Prendra finalement la direction des opérations pour assurer « la défense du fortin ». Peu avant l'assaut final, on le voit chantant – ignorant la folie à laquelle il participe – l'hymne méthodiste « All Glory to Our Gracious Lord » de Charles Wesley (1904). Cet hymne fait référence aux fils d'Aaron, frère de Moïse :
« All  glory to our gracious Lord!
His love be by his church adored,
His love eternally the same!
His love let Aaron's sons confess,
His free and everlasting grace
Let all that fear the Lord proclaim. »

Le Lévitique 10 fait référence à ceux-ci en ces termes :
« Les fils d'Aaron, Nadab et Abihu, prirent chacun un brasier, y mirent du feu, et posèrent du parfum dessus; ils apportèrent devant l'Éternel du feu étranger, ce qu'il ne leur avait point ordonné.
Alors le feu sortit de devant l'Éternel, et les consuma: ils moururent devant l'Éternel. »

Et plus loin :
« Moïse dit à Aaron, à Eléazar et à Ithamar, fils d'Aaron: Vous ne découvrirez point vos têtes, et vous ne déchirerez point vos vêtements, de peur que vous ne mouriez, et que l'Éternel ne s'irrite contre toute l'assemblée. Laissez vos frères, toute la maison d'Israël, pleurer sur l'embrasement que l'Éternel a allumé. »

Et enfin :
« Aaron dit à Moïse: Voici, ils ont offert aujourd'hui leur sacrifice d'expiation et leur holocauste devant l'Éternel; et, après ce qui m'est arrivé, si j'eusse mangé aujourd'hui la victime expiatoire, cela aurait-il été bien aux yeux de l'Éternel? »

A la guerre, il arrive que les gens meurent pour de vrai, Bertram. Alors ton flegme fera place à la frénésie.

Mildred Willoughby, épouse du précédent, plus raisonnable que son époux, elle voit bien qu'ils sont enfermés dans un piège fatal. Tentera sans succès de raisonner son militaire de mari. « Demain, nous rirons bien fort de tout cela... » lui répondra t-il, le pauvre fou.

Linda Willoughby, fille des précédents. Très discrète, il faudra attendre la planche trente-cinq pour la voir ouvrir la bouche. Aventureuse et romantique, elle entendra les appels au secours d'Alphonse et sera la seule à réagir du haut de ses quinze ans – deux de plus que Juliette – et fera le mur pour rejoindre son Roméo. Ce faisant, malheureusement, elle sera la cause indirecte de deux décès.

Jimmy Willoughby, fils de Bertram et Mildred, douze ans, l'age où on joue à la guerre, pas celui où on l'a fait. Il en verra bien assez pour le restant de ses jours.

François Jeantot, prof de philo et amateur de randonnées à vélo, épicurien. On le découvre aux cotés de son épouse, planche deux, case trois. L'exacte opposée de la précédente qui présentait Marcel Pellerin et Marie-Paule. Eux s'amusent de cette belle noce, partageant de loin la joie des jeunes mariés. Il est le premier à s'exprimer, refusant de prendre la situation encore trop au sérieux tout en essayant de faire entendre raison à Berger, puis à Maillard. Si le philosophe est « celui qui éveille le sens de la sagesse chez les autres » (Wikipedia), alors il échouera lamentablement dans un cas comme dans l'autre : « On m'avait dit que les gens du coin étaient des originaux, mais vous, vous battez tous les records. » Un Audiard aurait dit : « Quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner. » Prisonnier, il prendra les choses... avec philosophie (à l'aide « d'un petit Saint Estephe 1982 »).

Camille Jeantot, pédiatre et épouse du précédent, partage son goût pour les randonnées à vélo. Quelque peu éberluée sans doute de la tournure prise par les événements et du calme olympien de son conjoint, elle n'ouvrira pas la bouche avant la planche vingt, repoussant alors François du revers de la main. Le « carabin » est un étudiant en médecine mais aussi un «Homme qui, dans une conversation, dans une dispute, ne fait que jeter quelques mots vifs, et puis se tait, ou s'en va. » (http://www.cnrtl.fr/lexicographie/carabin). Et à partir de là, de la part de cette « fée carabine », ça va faire feu de tout bois : « abruti », « tarés », « boutiquier », « demeuré », « salaud », « bordel de dieu », « gorille domestique », « stupide », « connards », et pour conclure : « Et merde ! »

Comme l'a dit (encore) Michel Audiard : « Deux intellectuels assis vont moins loin qu'une brute qui marche. » Sans vouloir aller jusque-là et traiter madame Jeantot de « brute » (qui marche), il faudra lui reconnaître la capacité à prendre la situation bien en main (et à vélo).

Riesling, dogue de Berger, il sera la première victime de leur « petite guerre ».

Pas de petits enfants dans ce tableau et c'est heureux. Malheureusement, même là, le « Maître » a planté sa graine.

La guerre est colère et chaleur, « la zone lunaire de la personnalité est cette zone nocturne, inconsciente, crépusculaire de nos tropismes, de nos pulsions instinctives » (dictionnaire des symboles), « la paix est l'extinction du feu. Et c'est aussi en rapport avec le feu que le sacrifice rituel est assimilé au rite de la guerre, outre que la victime sacrificielle est apaisée par sa mort, l'apaisement étant traditionnellement une mort à ses passions et à soi-même. » (Ibid.)

Notons pour l'aspect technique, le très faible recours aux onomatopées. J'en ai compté moins de trente sur quarante-trois planches. Le premier (est-ce un hasard) est le « Pop » du bouchon d'une bouteille de champagne, planche 1, case 1. Une onomatopée parfois utilisée pour les coups de feu (arme à silencieux) dans la bande-dessinée. La plupart illustreront d'ailleurs des coups de feu : 18/25.

L'album a beau s'appeler « Lune de guerre », la présence de l'obscurité ne se fait que dans la moitié de l'album en nombre de planches, et en nombre de cases environ 135/487 et ce sans compter les cases qui montrent une scène dans une semi-pénombre. C'est à partir de la planche dix-neuf que le soleil se couche et les planches qui se déroulent dans une totale obscurité font un grand total de quatre.

Question découpage, Hermann privilégie des planches de huit à onze cases, avec deux exceptions : un planche de sept cases, une autre de douze.

La tension ne monte que très progressivement. A l'exception de quelques insultes et coups de feu – et bien entendu de ces prises d'otages réciproques – on reste poli et presque bon enfant.

La planche sept nous montre Jean Maillard ayant troqué sa jaquette contre sa veste de chasse, la suivante est celle de l'altercation entre Roger et Kamel.

Planche onze, première dissensions familiales chez les Maillard.

Planche quinze, Papy a troqué son propre costume pour l'uniforme martial trouvé chez l'américain, et c'est le premier important dérapage de cette belle campagne.

Planche vingt-et-un, la nuit est tombée, première tentative de sortie de ceux de l'auberge.

Planche vingt-trois, préparatifs de l'assaut, les dissensions père-fils s'affichent au grand jour..

Planche vingt-six, premier mort et réactions de différents protagonistes.

Les planches trente-trois et trente-quatre montrent un changement fort intéressant des couleurs, symbolisant l'ambiance tandis qu'une partie des Maillard est réunie dans le salon, Freddy humilie Jérôme. Les couleurs deviennent plus chaudes. Dans la dernière case de la planche trente-trois, Jérôme se trouve statufié dans un brouillard orange. Il se retrouve en pleine confusion et la révélation va le foudroyer. Les deux tiers de la planche suivante forment un flash-back couleur sépia, puis on revient à des couleurs plus sombres et Jérôme, humilié, bat en retraite.

Planche trente-cinq : le rythme s'accélère. Chaque case – à l'exception de deux – présente des personnages différents. Quatre hommes se dirigent vers leur destin. Collision frontale, vortex dans laquelle chacun est happé où se précipite. Assaut et chaos. « Feu, marche avec moi » afin d'atteindre l'ultime point de la régression psychique. Feu purificateur et régénérateur, mais pas pour toi, Jean Maillard, porteur de la lumière céleste, tu bruleras sans te consumer, exclut à jamais de la régénération.

Planche cinquante-trois : l'ultime case est la seule de tout l'album à ne pas posséder de contours précis. Deux silhouettes marchent vers un village. C'est l'aube, on s'éloigne du brasier. Une vapeur rafraîchissante monte du sol. Ce sera une belle journée.

« On assista à une immense simplification. Il y avait les bourreaux d'un coté et les victimes de l'autre. Et les spectateurs, les neutres ? Les neutres servent toujours les bourreaux simplement en les laissant faire. »
Elie Wiesel : « Un Juif aujourd'hui »

Bonne retraite et longue vie, Jean Van Hamme !



vw1956

17 novembre 2017

Jean Van Hamme : l'Alexandre Dumas de la bande dessinée? (3)



La première partie est ici.
La deuxième partie est ici.

Le grand pouvoir du Chninkel (1986).


Le 1er avril 1976, Van Hamme a démissionné de chez Philips, en août il fait une rencontre cruciale pour la suite de sa carrière d'auteur. Il fait la connaissance d'un Polonais au nom imprononçable : Grzegorz Rosiński.

En 1977 paraît pour la première fois en album « Histoire sans héros ». En mars de la même année, Van Hamme et Rosiński entament une collaboration qui se révélera plus que fructueuse en publiant les premières planches d'une nouvelle série médiévale et d'Heroic-Fantasy : « Thorgal ».

La première aventure de Thorgal - « La magicienne trahie » - nous le présente dès le départ dans une position fort inconfortable : il vient d'être condamné à mort par noyade par son roi « Gandalf le fou ». Son crime ? Aimer et être aimé de la fille de celui-ci : Aaricia. Thorgal est toutefois sauvé au dernier instant par une mystérieuse femme borgne aux longs cheveux roux et accompagnée d'un loup. Celle-ci va se servir de lui pour se venger de Gandalf.

On découvrira par la suite que Thorgal doit son nom : Thorgal Aegirsson à la fois du dieu de la mer « Aegir » et du dieu du tonnerre « Thor ». Trouvé à la suite d'une violente tempête dans une étrange embarcation qui se révèlera par la suite être une capsule spatiale, Thorgal se voit baptisé aussitôt par son père adoptif, le roi Leif Haraldson.

Extrêmement doué aux arts de la guerre, en particulier l'archerie, Thorgal – pourtant d'un naturel pacifique - vivra à partir de là de multiples aventures qui l'emmèneront – parfois seul, souvent accompagné de sa famille (il épousera Aaricia) – du Northland à l'Ecosse et de l'Amérique du Sud à l'Empire Romain d'Orient. Il aura un fils – Jolan - , une fille – Louve – et fera la connaissance d'une farouche guerrière – Kriss de Valnor -. Ces deux derniers personnages possèdent désormais leur propre série sous le titre commun « Les mondes de Thorgal ».

Kriss de Valnor : Scenarii de Yves Sente, Xavier Dorison et Mathieu Mariolle.
    Dessins de Giulio de Vita et Roman Surzhenko.

Louve : Scenarii de Yann.
        Dessins de Roman Surzhenko.

La jeunesse de Thorgal : Scenarii de Yann.
     Dessins de Roman Surzhenko.

De son côté, Van Hamme passe la main après le 29e album : « Le sacrifice ». Les trois albums suivants dits de façon fort appropriée « Cycle du successeur » sont scénarisés par Yves Sente. Les trois suivants dits « Cycle des mages rouges » sont scénarisés par Xavier Dorison.

« Thorgal » propulse à la fois Van Hamme et Rosinski au premier rang de la BD européenne. Je ne reviendrai pas sur la carrière de Van Hamme. De son côté, Rosinski crée avec André-Paul Duchateau la série de science-fiction « Hans ». Il cosigne le dessin du cinquième album avec un compatriote - Zbigniew Kasprzak – qui signe sous le pseudonyme de Kas, avant de lui confier la destinée de la série.

A partir de 1993, il signe les dessins du premier cycle de « La complainte des landes perdues », dit « Cycle de Sioban » sous la direction de Jean Dufaux.

En 2001, il reprend sa collaboration avec Van Hamme sur le « One-Shot » : « Western ». Puis c'est, à partir de 2004, la parution du diptyque « La vengeance du Comte Skarbek » sur scénario de Yves Sente. En 2006, il illustre le conte pour enfants « Le petit lutin noir » de Philippe Malempré et Jean-Luc Goossens. Depuis 2010, il supervise et réalise les couvertures des séries « Les mondes de Thorgal ».

Entre-temps, entre les parutions de « S.O.S. Bonheur », « Thorgal » et « XIII », Van Hamme prend le temps de scénariser « Le grand pouvoir du Chninkel » dont il confie le dessin à Rosinski. La série paraît dans la revue (A suivre) d'octobre 1986 à juillet 1987 avant publication en album l'année suivante. La série paraît initialement en noir-et-blanc et en un seul volume mais sera rééditée en couleurs (signées Graza) et en trois volumes en 2001 et 2002.

Nous sommes ici en présence d'une aventure du style « Heroic-Fantasy » avec de fortes références à « 2001, l'odyssée de l'espace », « Le seigneur des anneaux » et, de l'aveu même de Jean-Claude Van Hamme une « version décalée du Nouveau Testament ».

Premier chapitre : J'on.

Commençons par dire qu'il se pourrait (notez le conditionnel, merci) que le terme de « chninkel » soit dérivé du néerlandais « snikken » qui se traduit par « sangloter ».

L'action se situe sur un monde appelé « Daar » (en néerlandais : « là ») doté de deux soleils et qui – d'aussi loin que l'on s'en souvienne – a toujours été régi par la guerre. Guerre aussi impitoyable qu'absurde que se livrent les « Trois immortels » : Barr-Find « Main noire » et ses légions d'airain, Jargoth le parfumé et ses archers volants et enfin Zembria (zèbre ?) la cyclope et ses guerrières borgnes. Comme on le verra plus tard, ceux-ci sont la création du dieu U'n et représentent donc une sorte de Trinité démoniaque.

Le soleil est un symbole plein de contradictions : « manifestation de la divinité », « œil du Dieu suprême », il peut être aussi « le destructeur ». « Ainsi les soleils excédentaires durent-ils, en Chine, être abattus à coups de flèches. » Ce peut être « un ratage fait d'orgueil ou de délire de puissance. »
(Chevalier/Gheerbrant – Dictionnaire des symboles)

Au fond, peu importerait que ces trois là s'entretuent à chaque croisée des soleils aux cotés de leurs troupes fanatisées. Seulement voilà, si les guerrières de Zembria ne semblent compter que sur elles-mêmes, les troupes de Barr-Find sont complétées d'esclaves Chninkels – petits êtres à la taille d'enfants et à l'aspect de lutins rongeurs – à peine capables de soulever leurs armes, tandis que Jargoth utilise les malheureux Tawals (de « taal » ? Langue), créatures simiesques et dépourvues de langage, comme infanterie de choc.

Les six premières planches sont divisées également en trois segments horizontaux. Si la première nous présente les paysages désolés de Daar et la rencontre menaçante des deux soleils, les suivantes nous montrent les armées – de haut en bas – de Barr-Find, de Jargoth et de Zembria. La particularité de ce modèle d'architecture des planches fait que si l'on lit celles-ci de gauche à droite PUIS de haut en bas au lieu de haut en bas PUIS de gauche à droite, on se retrouve à nouveau face à un effet « Kurtzman ». Comme dans un film, on commence par distinguer les trois armées apparaissant à l'horizon, puis leur apparence se précise tandis que la menace qu'elles représentent apparaît de plus en plus proche. Ainsi, le lecteur se retrouve plongé malgré lui au cœur de l'action, comme bousculé par ces masses monstrueuses qui se jettent l'une sur l'autre dans un invraisemblable chaos. Les corps sont bousculés, jetés au sol, broyés comme par un tsunami.

« Horreur absurde de la mort donnée et reçue sans même savoir POURQUOI ! »

Puis, aussi brutalement qu'elle a commencé, la bataille s'achève. La planche suivante est construite de la même façon que les précédentes : à l'aide de trois bandes horizontales. Un tiers de celles-ci est toutefois consacrée à la présentation physique des « Trois Immortels » qui semblent contempler la pitoyable retraite de leurs troupes respectives avec une profonde indifférence.

Dans la planche suivante, les deux-tiers supérieurs sont consacré à une case montrant le crépuscule tombant sur le champ de bataille, ou plutôt son charnier dont les cadavres sont abandonnés aux « sheershecs bicéphales » (de « scheren » : raser, frôler ?).

C'est alors que nous voilà présenté à J'on, un chninkel, apparemment le seul survivant abandonné sur le champ de bataille. Passé l'épreuve d'échapper aux becs acérés des sheershecs à l'aide d'un Womoch cracheur de feu, le voilà seul, désemparé, incapable de savoir que faire de cette liberté nouvelle et inespérée qui lui est soudainement offerte. Car où aller dans un monde dominé dans ses trois horizons par les trois immortels ?

Faisons une parenthèse ici pour noter que le terme de « Womoch » évoque celui de « Moloch » « (...) vieille image du tyran, jaloux, vindicatif, impitoyable, qui exige de ses sujets l'obéissance jusqu'au sang, et prélève tous leurs biens jusqu'à leurs enfants voués à la mort de la guerre ou à celle du sacrifice. » (Chevalier/Gheerbrant - Dictionnaire des symboles) : présentation qui correspond parfaitement à Barr-Find. Maintenant, sans aller jusque-là, c'est peut-être aussi une déformation de « worm » : ver.

Et puis survient le... miracle ? C'est l'apparition soudaine dans l'obscurité d'un parallélépipède rectangle noir tout droit sorti de « 2001 » et lévitant à plusieurs mètres au-dessus de J'on. La différence, c'est que celui-ci est bien plus énervé que les mystérieux monolithes de Kubrick. Il s'adresse à notre malheureux (anti)héros en lui posant rien moins qu'un ultimatum : en gros « le Maître Créateur de mondes » en a assez de cette guerre interminable et met en demeure le pauvre J'on d'y mettre fin d'ici cinq croisées de soleils, sinon il engloutira ce monde « dans une APOCALYPSE DE FEU ! ». Quant à savoir : « Pourquoi lui ? »

« PARCE QUE TU ES LA. J'AI LA CHARGE D'UNE INFINITE D'AUTRES MONDES ET DES MILLIARDS DE MILLIARDS D'ETRES QUE J'Y AI CREES... CROIS-TU QUE J'AIE LE TEMPS DE CHERCHER QUELQU'UN D'AUTRE SUR CELUI-CI ? CE SERA DONC TOI, J'ON; »


Voilà, voilà... Et tout ça en « cinq croisées de soleils », tache dévolue à la créature la plus inoffensive de la planète. J'on rassemble son courage pour l'expliquer au « Maitre » et celui-ci, dans sa grande mansuétude, de lui accorder « LE GRAND POUVOIR ! ». Et toc, rompez !

« C'est quoi ça, le grand pouvoir ? » s'interroge J'on, une fois seul.

On commence à comprendre le sens de la couverture de l'album qui représente le « Maitre » entouré de représentants du monde de Daar, rassemblés autour de lui en spirale, tandis qu'au premier plan est assis – contemplé par tous les autres – comme s'ils attendaient quelque miracle de sa pauvre personne, un J'on à l'air désolé et impuissant.

Chapitre 2 : Bom-Bom.

Nous retrouvons J'on errant dans la nature, pas vraiment convaincu que les événements de la nuit précédente se soient réellement produits. La première planche de ce chapitre se dispose à peu près comme les premières du chapitre 1. La première case horizontale présente J'on au loin. La seconde bande est divisée en trois parts égales qui nous rapprochent de J'on. La dernière nous donne en quelque sorte le point de vue inverse de la première. Le lecteur ayant rejoint J'on domine celui-ci alors qu'il observe – caché derrière des taillis – des amazones poursuivant un Tawal isolé.

Les deux planches suivantes sont construites de la même manière : trois bandes horizontales aux cases réparties sur un modèle 1/3 – 2/3. Notons que la plus grande case de la première bande de chaque page met en évidence les amazones nous faisant face, alors que celles des deux dernières bandes nous montre celles-ci de ¾ dos, puis de ¾ face.

J'on, en désespoir de cause, tente de se servir de son « grand pouvoir » qui, à sa grande stupéfaction, semble bel et bien fonctionner ! Nous verrons ensuite qu'en réalité J'on a eu beaucoup de chance ! A moins que le « Maitre des mondes » ne le protège de façon détournée. D'autres incidents du même genre suivront. En tout cas J'on s'est fait un ami. Comme le Tawal ne sait que répéter « Bom-Bom », c'est le nom que lui donnera J'on.

Bom-Bom est donc une créature simiesque, un singe géant. Selon le « Dictionnaire des symboles », il représente l'inconscient qui se manifeste « soit sous une forme dangereuse », « soit sous une forme favorable et inattendue, en donnant soudain un trait de lumière et une inspiration heureuse à agir. ». On peut dire que J'on sera son « régulateur ».

Chapitre 3 : G'wel.

Au lendemain d'une bonne nuit de sommeil, J'on s'aperçoit qu'ils sont tombés de Charybde en Scylla. En effet, en contrebas de la caverne dans laquelle ils se sont réfugiés, se trouve une carrière dans laquelle œuvrent des esclaves Chninkels sous le fouet des « Kolds » (de « kolder » ? Foutaise), caricatures malfaisantes de nains de jardins, seuls capables sur Daar de confectionner les armes dont sont friands les trois Immortels. Ceux-ci sont donc liés aux nains des légendes germaniques « reliés aux grottes, aux cavernes dans les flancs des montagnes, où ils cachent leurs ateliers de forgerons. » (Ibid)

C'est à cette occasion que J'on va faire la connaissance de G'wel – Chninkel libre de Maelar – capturée par les Kolds  Celle-ci ne va pas tarder à s'affirmer d'un caractère autrement mieux trempé que celui de J'on qui passe son temps entre démonstrations de foi et de découragement. Ces dernières peuvent s'expliquer à l'occasion par les rebuffades de G'wel face aux avances d'un J'on fort intéressé par ses formes girondes.

Quoi qu'il en soit, G'wel apprend à J'on que – selon une ancienne légende racontée par les « Vénérables » de Maelar – un « choisi » sauvera Daar « de la destruction en rachetant toutes les fautes que nous avons commises. » Encore faudrait-il savoir lesquelles.


Chapitre 4 : Maelar.

Conduit par G'wel, J'on finit par atteindre la communauté de Chninkels libres de Maelar au milieu d'un paysage qui évoque la « Monument Valley » américaine.

Les vénérables se montrent fort sceptiques face au récit de J'on et décident de le mettre à l'épreuve... en lui demandant de transformer de l'eau en vin. A défaut d'amphores de vin grec, J'on s'en tire par une pirouette qui ne convainc guère ses juges mais qui n'est pas sans rappeler « Jean 4-14 » :
« mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. »

J'on est un esclave en fuite et un fauteur de trouble menaçant l'existence de la communauté dont il se voit banni.

De nouveau mis à l'épreuve – tel Jésus dans le désert - , il s'en tirera encore – miracle ou hasard – après avoir atteint « la grande eau » où il sera rejoint, non seulement par G'wel mais par huit disciples tous près à servir « U'n », le Maître créateur.

« L'homme – dira Richard de Saint-Victor – doit passer par les eaux amères, quand il prend conscience de sa propre misère cette sainte amertume se changera en joie (De statu Interioris hominis 1, 10, P.L. 196, 124).

Selon le Dictionnaire des Symboles, « l'Un » se retrouve « dans les images de la pierre dressée... ». C'est également « le Principe », « le lieu symbolique de l'être, source et fin de toute choses, centre cosmique et ontologique. ».

Dans la case supérieure de la planche neuf de ce chapitre, Rosinski et Van Hamme nous refont le coup de « la Cène » (terme issu du latin « cena » : repas du soir) de Léonard de Vinci. La fresque illustre le verset 13:21 de l'Évangile selon Saint Jean : « Ayant ainsi parlé, Jésus fut troublé en son esprit, et il dit expressément: En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un de vous me livrera. ». On y voit le dernier repas du Christ avec ses disciples, peu de temps avant son arrestation et sa crucifixion.


Bien que cette « Cène » ne comporte que dix membres, on reconnaît quelques apôtres : Barthélémy (?) (premier à gauche, cuisinant), André (deuxième à gauche qui lève les mains), Judas (à l'avant-plan, partiellement dans l'ombre, problablement Art'h), Pierre penché sur Jean (G'wel, donc une femme, dix-sept ans avant le « Da Vinci Code de Dan Brown), Jésus (J'on), Jacques le Majeur (qui tend le bras vers J'on), Philippe (dominant Jacques), Mathieu et Simon (en pleine discussion). Le premier personnage à gauche est donc soit Barthélémy, soit Jacques le Mineur (vu sa posture, on ne peut rien en déduire avec certitude, sinon qu'elle n'évoque guère celle de Jacques). Manquent donc Thomas (symbole de l'incrédulité religieuse) et Thaddée. A noter que Thaddée et Jacques le Mineur ont tous deux des origines contestées (ils sont parfois qualifiés de « frères de Jésus »).

Le nombre dix peut renvoyer au Décalogue, mais le Dictionnaire des Symboles rapporte que celui-ci « a le sens de la totalité, de l'achèvement, celui du retour à l'unité, après le développement du cycle des neuf premiers nombres. » C'était, pour les Pythagoriciens, le symbole de la création universelle.

Les apôtres proposent alors à un J'on peu transporté d'enthousiasme de se rendre à « Mag Mel », la terre au-delà de la grande eau afin de consulter le sage « Sualtam » (Satan ?) dit « la mémoire du monde ». La bonne nouvelle, c'est que G'wel l'accompagnera.

Le « Mag Mel » est, dans la mythologie irlandaise, un royaume mythique que l'on ne peut atteindre que par la mort ou un acte glorieux. Situé au large des cotes de l'Irlande, c'est un paradis peuplé de déités Un monde duquel la maladie et la mort sont bannis et où règnent la jeunesse éternelle et la beauté. Musique, force, vie et tous les plaisirs imaginables sont rassemblés ici. La joie dure pour toujours, la fin et la soif y sont absentes.

Chapitre 5 : Sualtam.

Après un périple marin marqué par un nouveau miracle (ou coïncidence malvenue pour le malheureux J'on qui aimerait bien passer quelques moments d'intimité avec la belle G'wel), le couple échoue sur un arbre gigantesque au milieu des flots.

« Les grandes eaux annoncent dans la Bible les épreuves. Le déchainement des eaux est le symbole des grandes calamités. » (Ibid.)

Celui-ci symbolise probablement « Yggdrasil », l'arbre du monde de la mythologie nordique et dont le nom signifie « destrier du redoutable » (Odin). Sur lui reposent les neuf royaumes.

Nos deux héros se voient révéler par des fées qu'ils se trouvent SUR Sualtam. L'arbre lui-même est « la mémoire du monde ». En le consultant, J'on apprend le passé de son monde – véritable pays du miel et du lait – où les Chninkels étaient les maitres.

Cette consultation se fait par le séjour dans une « matrice » végétale, à l'intérieur de laquelle J'on baigne dans une béatitude artificielle. « Le symbolisme de la matrice est universellement lié à la manifestation, à la fécondité de la nature, voire à la régénération spirituelle. La mythologie est très répandue, de la Terre-mère, homologue à la matrice, aux mondes souterrains, aux cavernes, aux gouffres. C'est, rappelle Mircea Eliade la signification de « delphys » (matrice) auquel le site de Delphes doit son nom. (Ibid.)

Leur capitale était « Cham'hyr », - le « pays de Cham » est le nom antique de la syrie – et tous vivaient dans l'adoration de « U'n ».

Et puis vint le roi « N'ôm, l'hérésiarque ». De par son nom, on peut dire qu'il se donna valeur d'invocation, en s'identifiant à la divinité elle-même. Un hérésiarque est un hérétique ou, ici, une personne ayant théorisé une hérésie. On pourrait également l'identifier à l'Antéchrist car c'est l'« Homme du Péché », l'« Homme de l'Impiété », l'« Homme sans Loi » ou l'« Impie ».

 « L'Antéchrist est compris de diverses façons, soit comme un groupe ou une organisation, soit comme un système de gouvernement fondamentalement mauvais ou une religion fausse ; ou, plus généralement, comme un individu, comme le chef d’un gouvernement mauvais, un chef religieux qui remplace l'adoration du Christ par une fausse adoration, l'incarnation de Satan, un fils de Satan, ou un être humain placé sous la domination de Satan. » (Wikipedia)

On peut également comparer N'ôm au roi séleucide Antiochos Epiphane « qui vers 170av. J.-C. commanda aux Juifs de sacrifier des porcs sur l’autel, quatre fois par an le jour du Shabbat, pour lui rendre hommage comme au dieu suprême du royaume. » (Ibid.) Il abolit également la Torah et interdit la circoncision.

Notons que si, d'après l'image de la Cène et sa qualité d'  « élu », J'on représente Jésus-Christ, alors les Chninkels sont les Juifs et J'on représente pour eux un hérétique.

La conséquence de l'avènement de cette nouvelle religion fut la colère de U'n, la destruction des cités Chninkels, le bannissement d'un N'ôm atteint de lèpre dans le « Non-monde » et l'arrivée des Immortels tels les « cavaliers de l'Apocalypse ».

Pour savoir comment réaliser la prophétie de l'élu, J'on devra consulter « Volga la devineresse ».

Chapitre 6 : Volga.

Toujours aussi peu motivé, J'on fait la connaissance d'un oiseau mécanique répondant au nom de « Shum Shum, le Yagul ricaneur » qui l'emmènera à destination. Notons au passage que Yagul est un site archéologique situé dans la vallée de Tlacolula, dans l'État d'Oaxaca (Mexique) et que son nom signifie « vieil arbre » en Zapothèque.

Volga est une créature, disons, indescriptible. Elle a le don de métamorphose qu'elle peut pratiquer sur elle-même et sur les autres.

« On pourrait en conclure, d'un point de vue analytique, que les métamorphoses sont des expressions du désir, de la censure, de l'idéal, de la sanction, issues des profondeurs de l'inconscient et prenant forme dans l'imagination créatrice. »

« La métamorphose est un symbole d'identification, chez une personne en voie d'individualisation, qui n'a pas encore vraiment assumé la totalité de son moi, ni actualisé tous ses pouvoirs. » (Ibid.)

Citons enfin Jean-Jacques Arthur Malu-Malu, Le Congo-Kinshasa, 2002 : « Soit le devin Hamza (ou la devineresse/ Plutôt la devineresse j'dirais) reçoit les hommes du village et les laisse abuser de son corps par amour de Jésus. »

En tout cas, Volga se révèle être l'auteure de la fameuse prophétie. Par ailleurs, comme si ses pouvoirs étaient supérieurs à ceux de U'n, ou qu'elle ne le craignait pas, elle semble mettre en doute la puissance de celui-ci, qui pourrait être lui-même soumis à une entité supérieure : « Daar n'est qu'un grain de sable dans l'univers, mon joli. Et l'univers tout entier n'est sans doute qu'une poussière infime dans une immensité aux multiples dimensions dont les limites dépassent l'entendement des dieux eux-mêmes... »

Quoi qu'il en soit, J'on obtiendra sa prophétie, un peu de bonheur et un étrange talisman en forme de... mais là j'en dis trop.

Citons pour finir, le cas plus chaste d'  « Anne la prophétesse » qui prophétisa au sujet de Jésus dans le Temple de Jérusalem lors de l'épisode de sa présentation au Temple.

Il ne reste plus à J'on et G'wel à emprunter Yum Yum pour tenter de réaliser la prophétie.

Chapitre 7 : Jargoth.

La page de présentation de ce chapitre nous montre Jargoth sous la forme d'un homme grand et longiligne, revêtu d'une robe et d'une fraise de grande taille. Son visage est long et fin, chauve à son sommet à l'exception d'une mèche unique, les cheveux à la base du crane coiffés en mèches bouclées. Son visage est maquillé et son œil droit traversé d'une longue cicatrice verticale. Dans sa main gauche il tient une flèche, dans sa droite, il soutient un arc. Il s'agit d'un arc de type « composite ». Ce type d'arme fut particulièrement prisé au Moyen-Age par les peuples du Moyen-Orient, de l'Asie et de l'Est de l'Europe.

Jargoth est donc affublé d'une « fraise » ou « collerette » placée autour du cou et censée mettre en valeur le visage de celui qui la porte. Au XVIe siècle, la fraise, selon Michel Serres, aurait eu pour motivation la dissimulation des ganglions produits par les maladies vénériennes, courantes à cette époque. En France elle participe au développement du luxe et de la mode. En Espagne, au XVIIe, elle devient synonyme de corruption et de gaspillage.

On le verra, Jargoth règne sur ce qui semble être une ile, dans ce qui pourrait être une référence à Céos (aujourd'hui Kéa) en Grèce. L'ile aurait été conquises par Céos, fils d'Apollon et de la nymphe Rodoessi. Il y règne sur un peuple constitué majoritairement de jeunes hommes, que l'on pourrait qualifier d'Éphèbes, ces jeunes hommes ayant quitté l'autorité des femmes.

Wikipedia nous rapporte que « par extension, le terme désigne aujourd'hui, souvent avec une connotation ironique, un jeune homme d'une grande beauté. » Quoi qu'il en soit, les éphèbes étaient – dans l'Athènes de Periclès – des jeunes hommes, citoyens athéniens, destinés à recevoir une formation militaire de deux ans, prélude à l'obtention de leur citoyenneté.

Bien que par son apparente homosexualité, ajoutée à la symbolique de l'arc et de la flèche, Jargoth s'apparente au dieu Apollon, physiquement il ne saurait en être plus éloigné.

Bien qu'Apollon ait eu de nombreuses aventures – souvent malheureuses – avec des nymphes et des mortelles, c'est aussi le dieu qui compte le plus d'aventures avec de jeunes garçons : Hyacinthe, fils d'un roi de Sparte ; Cyparisse, petit-fils d'Héraclès :; Hyménaios, fils de Magnès, petit-fils de Zeus ou fils d'Eole, selon les versions ; Hélénos, frère de Cassandre ; Carnos, fils de Zeus ; Leucade et Branchos.

Apollon est également (et ironiquement, ici) le dieu des purifications et de la guérison, mais qui peut apporter la peste par son arc

Symbole phallique, la flèche – dans son sens descendant – est un attribut de la puissance divine. Hors, les « mignons » de Jargoth se déplacent en chevauchant des plantes carnivores ailées. C'est aussi la mort subite, foudroyante. « (…) les hommes que Dieu peut utiliser pour exécuter ses œuvres sont appelés dans l'Ancien Testament, les fils du carquois. » (Dictionnaire des symboles)

Capturé, J'on est jeté dans un cachot dans lequel il retrouve Ar'th. Coïncidence ? « Ar'th évoque phonétiquement l'anglais « heart », c'est-à-dire le cœur. Chez les Musulmans, le cœur du croyant est le Trône de Dieu. Chez les Chrétiens, il est censé contenir le Royaume de Dieu. Dans une église, l'autel représente le cœur du Christ, le Saint des Saints étant « le cœur du Temple de Jérusalem, lui-même au cœur de Sion, qui est comme tout centre spirituel, un cœur du monde. » (Ibid) Toutefois, dans la tradition biblique, c'est aussi « dans le cœur que se trouve le principe du mal, l'homme risque toujours de suivre son cœur mauvais. » (Ibid) Or, souvenons-nous que dans la « Cène », Ar'th occupe la place de Judas.

Pourtant, Ar'th continue – même dans la situation dans laquelle sa quête spirituelle l'a plongé – à faire preuve envers J'on d'une foi quasi-fanatique qu'il ne tarde pas à communiquer aux autres chninkels prisonniers, avec un peu d'aide de la part du talisman volé par J'on qui se met à multiplier les miracles comme Jésus les pains (Jean 6:1-15).

Cette foi nouvelle ne leur servira, hélas, pas à grand-chose. Seuls Ar'th, J'on et Bom-Bom qui viennent de se retrouver, parviendront à s'enfuir.

Chapitre 8 : Zembria.

Zembria est représentée ici comme une femme d'une grande beauté. Sa qualité de guerrière est révélée par des jambières de protection. Sa qualité de reine par une canne qui évoque aussi le sceptre. On ne peut que l'imaginer vierge telle Artemis, grande massacreuse des animaux, symbolisant la douceur et la fécondité de l'amour, sachant « que la virginité est une des conditions essentielles de la souveraineté guerrière. » (Ibid.) Farouche envers les hommes, protectrice de la vie féminine, Artémis est la jumelle d'Apollon. En ce sens, Zembria serait la jumelle de Jargoth.

Mais son visage est verticalement scindé en son milieu par un masque placé du côté gauche. Or, le Dictionnaire des Symboles nous apprend que « le visage est le substitut de l'individu tout entier. » Par ailleurs, si l'on s'en tient aux traditions chinoise et musulmane, on peut dire qu'elle a « perdu la face ». Dans les fêtes chinoises du No, « le masque ne cache pas mais révèle au contraire des tendances inférieures, qu'il s'agit de mettre en fuite. », chez les Iroquois, « les hommes masqués représentent la création manquée de Tawiskaron, le mauvais frère. » (Ibid.) De certains indices, on peut déduire que dans la tradition celtique les porteurs de masques peuvent être des envoyés de l'Autre Monde.

Plus remarquable encore, dans la tradition du théâtre grec, le masque définit un personnage : le prosopon (dont le terme est tiré). Il en résulte un phénomène d'appropriation et d'identification, à tel point que la personne devient l'image représentée : arracher le masque, c'est mettre celle-ci en présence de sa réalité profonde.

Terminons en rappelant les mythes hindous et chinois du lion, du dragon ou de l'ogre. Réclamant des victimes à leur créateur, ils se voient répondre : nourrissez-vous de vous-mêmes. « Ils s'aperçoivent alors qu'ils ne sont qu'un masque, qu'une apparence, qu'un désir, qu'un appétit insatiable, mais vide de toute substance. » (Ibid.)

Fait à nouveau prisonniers, J'on et Ar'th sont amenés au royaume de Zembria, uniquement peuplé de guerrières. Celles-ci, d'emblée, rappellent les amazones. Elles combattent quasiment nues et – si elles ne se font pas amputer d'un sein – elles se font coudre la paupière gauche pour mieux ressembler à leur reine. Si l'on se fie à la mythologie grecque, leur ceinture est le symbole d'une chasteté qu'elles se refusent à abdiquer. L'amazone représente la femme qui se conduit en homme et qui – de ce fait – n'est acceptée ni par les uns, ni par les autres. « A l'extrême, elle exprime le refus de la féminité et le mythe de l'impossible substitution de son idéal viril à sa nature réelle. » (Ibid.)

Ces Amazones chevauchent des licornes à deux cornes (comme les rhinocéros). Comme l'explique le Dictionnaire des Symboles, « la licorne médiévale est un symbole de puissance, qu'exprime essentiellement la corne, mais aussi de faste et de pureté. » On ne peut s'empêcher de voir dans ces cornes un symbole phallique. La corne représente « la pénétration du divin dans la créature. Elle représente dans l'iconographie chrétienne la Vierge fécondée par l'Esprit Saint. » La corne « a été comparée à une verge frontale, à un phallus psychique. » La licorne ne peut être touchée impunément que par une vierge, l'emblème d'une pureté agissante. Comme dans le cas de Jargoth et non sans une certaine ironie, la corne de licorne se voit attribuer de nombreux pouvoirs de guérison et des vertus de contrepoison.

Mis en présence de Zembria, J'on lui délivre son message, comme il l'a fait pour Jargoth. Zembria lui promet sa totale collaboration... à condition qu'il parvienne à franchir « les eaux ardentes ». Or, ces eaux là sont mortelles, s'y immerger, c'est périr, même si – traditionnellement – s'y plonger et en ressortir sans s'y dissoudre totalement, c'est retourner aux sources, se régénérer, se purifier de façon rituelle.

Pour les Chinois, l'eau est liée au « yin », or cette eau ci est « ardente », ce qui n'est nullement contradictoire car, pour ceux-ci, l'eau est liée à la foudre, qui est feu. Cette eau là est stagnante et non « vive », c'est l'anti fontaine de jouvence.

Quoi qu'il en soit, J'on s'acquitte de l'épreuve (avec un dernier petit coup de main de la part de Volga) en marchant sur les eaux tels Jésus après le miracle de la multiplication des pains :

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean
« Quand le soir fut venu, ses disciples descendirent au bord de la mer. Étant montés dans une barque, ils traversaient la mer pour se rendre à Capernaüm. Il faisait déjà nuit, et Jésus ne les avait pas encore rejoints. Il soufflait un grand vent, et la mer était agitée. Après avoir ramé environ vingt-cinq ou trente stades, ils virent Jésus marchant sur la mer et s’approchant de la barque. Et ils eurent peur. Mais Jésus leur dit : C’est moi ; n’ayez pas peur ! Ils voulaient donc le prendre dans la barque, et aussitôt la barque aborda au lieu où ils allaient. »
— Traduction d'après la Bible Louis Segond, chapitre 6 versets 16 à 21.
(Source Wikipedia)

Après avoir réussi son épreuve, J'on se retrouve dans la chambre secrète de Zembria. Celle-ci – désormais convaincue des pouvoirs de J'on – le supplie de lui accorder une faveur très spéciale, révélant ainsi la première l'atroce secret des Immortels. J'on refuse. Cela fait un moment qu'il n'a plus invoqué l'aide de U'n (depuis l'épisode « Sualtam » pour être précis), mais chaque fois qu'il l'a fait quelque chose s'est produit – que ce fut un miracle ou une heureuse coïncidence. Alors ? Arrivé à ce stade dur récit, J'on semble bel et bien être devenu un apostat.

La réaction d'une créature aussi cruelle que Zembria ne peut être qu'explosive : ouvrant grandes deux portes monumentales, elle révèle à J'on l'existence du « Non-Monde » dans lequel elle jette G'wel.

Chapitre 9 : Barr-Find.

Ayant suivi G'wel, J'on se retrouve dans le « Non-Monde », infini, illimité, dénué de repères physiques, ni haut, ni bas, ni droite, ni gauche : le néant en somme. Si l'on s'en tient au théories des néoplatoniciens grecs, alors le néant ne peut « s'appréhender par le langage et est irréductible à l'existant, il est une image divine ineffable. ». C'est « La théorie de l'Un (ou L'Un-principe) (qui) est définie comme le sans nom, l'inexprimable et l'indicible. ». On parle de « l'Un-Dieu, l'Un-principe, mesure suprême ».

Sommes nous alors au cœur de U'n en tant qu'être ? Nous sommes donc dans la Monade, qui est l'archétype des idées. Si l'on suit Moderatus de Gadès, alors il s'agit du premier Un, au-dessus de l'Être (to einai) et de toute essence (ousia). Selon la théorie néoplatonicienne de la « transcendance de l'Un », celui-ci « n'est pas l'être , pour la raison même que tout être, étant une certaine unité particulière il n'est pas l'« Un en soi ».
N'étant rien (pas un être), l'Un est inexprimable.
Toute pensée prétendant le saisir en ferait immédiatement un être, l'Un ne peut donc être pensé. En effet la réalité la plus simple de toute, ne peut se penser soi-même car si elle le pouvait en tant que connaissant et connu elle aurait un être multiple.
Pour autant l'Un est la cause de ce qui pense et par conséquent la cause de ce qui est. »
(Wikipedia)

Bon, j'espère qu'à ce stade, vous n'avez pas trop mal à la tête. Pour en revenir à l'imagerie chrétienne, on pourrait identifier le « Non-Monde » comme représentant les limbes. Selon le catéchisme de Saint Pie X, les limbes sont le « lieu où étaient les âmes des justes en attendant la Rédemption de Jésus-Christ. (…) Les âmes des justes ne furent pas introduites dans le paradis avant la mort de Jésus-Christ, parce que le paradis avait été fermé par le péché d’Adam et qu’il convenait que Jésus-Christ, dont la mort le rouvrait, fût le premier à y entrer. »

Or ces limbes sont vides – à l'exception de « N'ôm l'hérésiarque » - qui ne rentre pas exactement dans la catégorie des « justes », mais il est vrai que « U'n » n'est pas un dieu des plus sympathique. Dans le cas de N'ôm, on devrait alors plutôt parler de « purgatoire » dans le sens de « lieu de purification » dans lequel les défunts sont appelés à expier leurs péchés. Pour Augustin d'Hippone, le purgatoire n'est pas un lieu mais un état. Il s'agit d'une « épreuve de purification, entre le jugement individuel se situant à la mort et le Jugement dernier. » (Ibid.)

Le « catéchisme pour adultes », publié par la Conférence des évêques de France en 1991 le définit ainsi : «Il ne s'agit ni d'un lieu, ni d'un temps ; on peut parler plutôt d'un état.  En tout cas, le purgatoire, qui est bien une peine, n'est pas à concevoir comme une punition, par laquelle Dieu se vengerait en quelque sorte de nos infidélités. La communion avec Dieu, dans laquelle nous introduit la mort, nous fait prendre conscience douloureusement de nos imperfections et de nos refus d'aimer, et du besoin de nous laisser purifier par la puissance salvatrice du Christ. » 

Cette théorie se voit confirmée par N'ôm qui parle du « Non-Monde » comme n'étant le séjour « ni des morts, ni des vivants », il ne contient que lui et sa souffrance pour l'éternité « A moins qu'un jour... ». Mais c'est pour ajouter aussitôt « U'n est un maitre jaloux et rancunier. Il ignore le pardon. » En ce sens alors, le « Non-Monde » se rapporte à l'enfer des premiers chrétiens qui s'apparente aux limbes des pères. « Origène soutenait qu'avec le temps l'effet purificateur serait obtenu chez tous, même les mauvais... » mais cette doctrine fut condamnée par le deuxième concile de Constantinople en 553, en partie car elle allait à l'encontre d'un Dieu vengeur qui envoie les pêcheurs en enfer.

Quoi qu'il en soit N'ôm dirige J'on et G'wel vers une sortie qui les amène dans la forteresse de Barr-Find défendue par des guerriers en armure, tous chauves et semblables entre eux. Ce sont – du moins en apparence – des chevaliers, ce qui implique un don mystique à un être supérieur. « Le chevalier n'est pas un souverain, il est servant. » Mais l'idéal de ceux-ci est perverti, ils sont aliénés à eux-mêmes. Ils ne luttent pas contre les forces du mal, ils les servent. Le patron des chevaliers est l'archange Saint-Michel qui terrassa le dragon, mais ceux-ci justement chevauchent des dragons : les Womochs.

Mis en présence des « Trois Immortels » réunis dans la salle du trône, J'on fait la connaissance de Barr-Find, impressionnant dans son armure, le crane chauve et tatoué, doté d'impressionnantes bacchantes et le bras droit ganté de noir. Notons que, dans la Rome antique, les tatouages étaient réservés aux esclaves et appelés stigma qui a donné en français « stigmate », marque d'infamie.

Barr-Find révèle à J'on que les Chninkels se sont partout révoltés et que ceux de Maelar eux-mêmes ont quitté leur réserve. Tous se dirigent vers la tour de Barr-Find pour le même motif : faire de J'on « leur nouveau roi ou quelque chimère de ce genre. »

Mais les Immortels sont loin d'être stupides. Ce ne seront pas eux qui condamneront J'on, mais les « Vénérables » de Maelar. Tout comme dans la Passion du Christ, J'on est condamné à mort pour blasphème (entre autres). J'on s'esclaffe : ironiquement, les « Trois Immortels » ont réalisé la prophétie de Volga.

Chapitre 10 : U'n

Ce dixième et dernier chapitre fait de l'ensemble du récit, un décalogue.

J'on s'apprête à accomplir son destin. Devant tous les peuples de Daar rassemblés, il subit sa Passion et se retrouve attaché à... un monolithe. Chacun à leur tour, les trois Immortels lui décochent des coups mortels en commençant par Zembria et Jargoth qui lui expédient des flèches comme dans le cas de Saint Sébastien. A son tour Barr-Find projette son trident. Celui-ci est « le symbole du Christ, pécheur d'hommes. Il est encore celui de la Trinité... (...) Il a pu servir comme représentation cachée de la croix. » (Dictionnaire des symboles)

C'est alors que se révèle enfin LE GRAND POUVOIR DU CHNINKEL.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cet album, mais en dire plus serait en dire trop. Je me contenterais de citer le Deuteronome 6-15 :

« car l'Éternel, ton Dieu, est un Dieu jaloux au milieu de toi. La colère de l'Éternel, ton Dieu, s'enflammerait contre toi, et il t'exterminerait de dessus la terre. »

De fait le récit dans son ensemble semble renvoyer aux traditions de type « gnostiques » qui se basent sur un monde matériel créé par un dieu mauvais ou imparfait : le « Démiurge » (Yaldabaoth ou « Fils du Chaos »). Les thèmes principaux de la gnose regroupent « l’origine et la création du Monde ; l’origine du Mal ; le drame du Rédempteur divin descendu sur Terre afin de sauver les hommes ; la victoire finale du Dieu transcendant, conduisant à la fin de l’Histoire et l’anéantissement du Cosmos ».

Enfin, la fin du récit peut s'apparenter à une prequel de « 2001, l'odyssée de l'espace », bien que l'ultime narrateur ait une opinion beaucoup plus pessimiste de la chose. Le lecteur peut toutefois y opposer un autre argument : notre monde nécessite t-il la présence d'un dieu pour survivre ? En tout cas, les dernières images et ce que l'on sait de la suite laisseront probablement à celui-ci un goût bien amer.

Ici, on peut se permettre d'évoquer l'une des œuvres phares de Nitzsche : « Also sprach Zarathustra ». Dans le prologue, on apprend que «Dieu est mort », la troisième partie évoque le concept de « l'éternel retour », mais celui-ci – optimiste chez Nietzche – est résolument pessimiste, voire parodique chez Van Hamme. Enfin, la quatrième partie évoque les hommes supérieurs, mais supérieurs par ironie, Zarathoustra devant vaincre la pitié qu'il éprouve pour eux.