23 mai 2017

Attentat de Manchester

La Presse est bien trop chicken pour le dire, mais les journaux britanniques sont bien obligés de confirmer, du bout des lèvres, que l'attentat de Manchester est vraisemblablement l'oeuvre d'un fanatique islamiste:

A suicide bomber has killed 22 people - including children - in an explosion that tore through fans leaving an Ariana Grande pop concert in Manchester.

At least 59 people were also injured in the blast, which was caused by an improvised explosive device carried by the attacker, at the Manchester Arena on Monday night.

As detectives seek to establish if the attacker was a lone wolf or part of a wider terror network, victims described being thrown by the blast, which scattered nuts and bolts across the floor of the foyer area.

Encore une fois, l'horreur de victimes innocentes déchiquetées sauvagement au nom d'Allah.

Dans les heures et les jours qui suivent, vous verrez le cirque habituel se mettre en place. On nous dira que l'assassin souffrait de problèmes psychologiques, que ses motivations n'étaient pas religieuses, que l'Islam est une religion de paix, qu'il ne faut pas généraliser, que ceux qui osent critiquer l'Islam sont des racistes et des xénophobes, que les musulmans sont victimes de racisme et d'islamophobie, etc.

Pour y voir plus clair, je vous invite à lire ceci:

Le cercle vicieux du fanatisme et de l'aveuglement

Comment combattre l'Islam politique?

L'islamophobie n'existe pas

Le fanatisme idéologique aveugle




L'école éteint-elle la créativité?

Les médecins danois et la circoncision

Des vrais professionnels de la santé intègres qui mettent l'intérêt de leurs petits patients au-devant de toutes les autres considérations, y compris religieuses, ça ressemble à ça:

Except within the small Muslim and orthodox Jewish communities, people in Denmark wonder why on Earth any parents would want to have their precious newborn child held down to have a part of his healthy, yet immature, penis cut off. According to a nationally representative poll from the summer of 2016, 87 percent of Danes favor a legal ban on non-therapeutic circumcision of boys under the age of 18 years. So far, politicians have been hesitant, but increasingly willing to listen.

Doctors and medical organizations in Denmark, the other Nordic countries and, with one notable exception, elsewhere in the Western world agree that circumcision of healthy boys is ethically problematic. It is considered an operation seriously and patently at odds with the Hippocratic oath (”first do no harm”) and one that is in conflict with a variety of international conventions, most notably the U.N. Declaration of the Rights of the Child.

(...) In December of 2016, the Danish Medical Association published its revised policy on circumcision. Speaking on behalf of its 29,185 members, the new policy came out in an unusually clear voice. Its central passage goes like this (my unofficial translation):

Circumcision of boys without a medical indication is ethically unacceptable when the procedure is carried out without informed consent from the person undergoing the surgery. Therefore, circumcision should not be performed before the boy is 18 years old and able to decide whether this is an operation he wants.

Many Americans, who grew up in a culture whose medical authorities and mass media promote the view that an intact penis is dangerous, prone to infection, ugly and difficult to keep clean, may wonder what the penile health situation would be like in a country like Denmark, where few boys undergo circumcision. Of course, occasional intact men will encounter penile problems during their lifetime, just like people with natural teeth or appendices may develop cavities or appendicitis at some point later on. However, removing such healthy body parts on every child to prevent rare conditions in adulthood, that may be easily and effectively treated if and when they occur, is outright bad medical practice and ethics. So, why remove a healthy, functional and sensitive part of a child’s penis?

Indeed, a study published in Pediatrics in 2016 documented that only around one in 200 intact boys will develop a medical condition necessitating a circumcision before the age of 18 years. In other words, the chance is around 99.5 percent that a newborn boy can retain his valuable foreskin throughout infancy, childhood, and adolescence and enter adulthood with an intact penis. Simple information like this should urge parents to abstain from unnecessary infant surgery and let their sons decide for themselves about the size, sensitivity, functionality and appearance of their manhoods once they get old enough to understand the consequences.

À voir également:

Hitchens et la circoncision

Circoncision allemande

Maudite circoncision...



LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - quatrième partie

La première partie est ici.

La seconde partie est ici.

La troisième partie est ici.


SARABANDE

Partie I : Le corbeau à trois yeux

Aue a été gravement blessé d'une balle entre les deux yeux. Selon toute logique il devrait être mort. Transporté à l'hôpital de Goumrak, puis, alors que l'avance russe progresse, évacué sur Stalingradski il est miraculeusement admis dans l'un des derniers avions à décoller.

Rétabli et de retour à Berlin, il se persuade que sa blessure s'est ouverte sur un troisième œil, un œil pinéal, non tourné vers le soleil, (...) mais dirigé vers les ténèbres, doué du pouvoir de contempler le visage nu de la mort, et de le saisir, ce visage, derrière chaque visage de chair, sous les sourires, à travers les peaux les plus blanches et les plus saines, les yeux les plus rieurs.

Thomas, qui a également réchappé à l'enfer de Stalingrad lui demande de sortir avec une jeune femme, secrétaire du Führer, qui lui raconte l'intimité de celui-ci : chaque soir, il discourait durant des heures, et ses monologues étaient si répétitifs, si ennuyeux, si stériles, que les secrétaires, les assistants et les adjudants avaient établi un système de rotation pour l'écouter : ceux dont c'était le tour ne se couchaient qu'à l'aube.

A son hôtel, son sommeil est dérangé par une fête bruyante se déroulant à l'étage en-dessous. Il s'empare de son pistolet de service, appelle Thomas puis descend frapper à la porte des fauteurs de trouble : Je m'inclinai légèrement et débitai d'un ton le plus neutre possible : « J'habite la chambre au-dessus de la vôtre. Je reviens de Stalingrad où j'ai été grièvement blessé et où presque tous mes camarades sont morts. Vos festivités me dérangent. J'ai voulu descendre vous tuer, mais j'ai téléphoné à un ami qui m'a conseillé de venir vous parler d'abord. Alors, voilà, je suis venu vous parler. Il vaudrait mieux pour nous tous que je n'aie pas à redescendre. »

En mars, le Dr Mandelbrod, un ancien compagnon de son père, qui lui sert de protecteur, riche industriel qui – avec son associé Herr Leland – semble disposer d'une grande influence jusqu'à la chancellerie du Führer, l'invite à prendre le thé. Aue est reçu par une, puis une deuxième femme vêtues de façon identique de vêtements anthracite sans insignes, mais taillés comme un uniforme, avec une culotte d'homme et des bottes plutôt qu'une jupe. On les croirai sorties de « Ilsa, louve des SS ». Il découvrira plus tard qu'elles sont trois, quasi identiques, presque des triplés (toujours la symbolique des Parques), et aucune n'hésitera à s'offrir à lui, suivant ainsi la politique de natalité allemande de l'époque basée sur la fécondité et la qualité raciale sur « le front du rendement ». Aue présente par ailleurs toutes les apparences du parfait candidat pour « l'élevage humain de la SS ».

Mandelbrod lui-même, semble sorti d'un film de la saga « James Bond » : obèse mais doté d'une belle voix mélodieuse, il ne se déplace que dans un fauteuil circulaire monté sur une petite plate-forme et est entouré de chats, dont il est pourtant allergique. Il représente pour Aue, une sorte de guide, voir de marionnettiste. La marionnette étant comme une réalité vivante, selon Platon, qui n'est pas, par nature, guidée par la raison, justifie le rôle de la politique. (Wikipedia)

Mandelbrod évoque le grand-père, puis le père de Aue : « En Allemagne, ton père fut parmi les premiers à comprendre qu'il fallait un rôle égal, avec un respect mutuel pour tous le membres de la nation, mais seulement au sein de la nation. »

Nullement découragé par l'échec de Stalingrad, il évoque déjà le futur conflit qui opposera l'Allemagne, dans cent ou deux-cent ans, à la Chine et l'importance, entre-temps « de les garder faible et de les empêcher si possible de comprendre le national-socialisme et de l'appliquer à leur propre situation. »

Comme Aue lui-même, en d'autres circonstances, il effectue un rapprochement entre le nazisme et le judaïsme : « Sais-tu d'ailleurs, que le terme de « national-socialisme » a été forgé par un Juif, un précurseur du sionisme, Moïse Hess ? (...) Comme nous, ils ont reconnu qu'il ne peut y avoir de Volk et de Blut sans Boden, sans terre, et donc qu'il faut ramener les Juifs à la terre, Eretz Israël pure de toute autre race. Bien sûr, ce sont d'anciennes idées juives. Les Juifs sont les premiers vrais nationaux-socialistes, depuis près de six mille ans déjà, depuis que Moïse leur a donné une Loi pour les séparer à jamais des autres peuples. »

Il lui fait ensuite lire un passage d'un texte de Disraeli : « C'est un fait physiologique ; une simple loi de la nature, qui a mis en échec les rois égyptiens et assyriens, les empereurs romains, et les inquisiteurs chrétiens. Aucune loi pénale, aucune torture physique, ne peut faire qu'une race supérieure soit absorbée par une race inférieure, ou détruite par elle. Les races persécutrices mélangées disparaissent ; la pure race persécutée demeure. »

« Par amour et par respect pour ton père, Max, je t'ai aidé, j'ai suivi ta carrière, je t'ai soutenu quand je l'ai pu. Tu te dois de lui faire honneur, et à sa race et à la tienne. Il n'y a de place sur cette terre que pour un seul peuple choisi, appelé à dominer les autres : ou ce sera eux, comme le veulent le Juif Disraeli et le Juif Herzl, ou ce sera nous. »

« Nous... nous nous tenons aux côtés du Führer. Vois-tu, le Führer a eu le courage et la lucidité de prendre cette décision historique, fatale : mais, bien entendu, le côté pratique des choses ne le concerne pas. Or, entre cette décision et cette réalisation qui a été confiée au Reichsführer SS, il y a un espace immense. Notre tâche à nous consiste à réduire cet espace.

Au travers de cette rhétorique,  Mandelbrod enjoint Aue de participer activement à la « solution finale. »

A la suite de cet entretien, Aue retrouve Thomas qui l'encourage à répondre favorablement à cette offre, quoi que pour d'autres  motifs : « Vois-tu (...) pour beaucoup, l'antisémitisme est un instrument. Comme c'est un sujet qui tient le Führer particulièrement à cœur, c'est devenu un des meilleurs moyens de se rapprocher de lui : si tu arrives à jouer un rôle par rapport à la solution de la question juive, ta carrière avancera beaucoup plus vite que si tu t'occupes, disons, des Témoins de Jéhovah ou des homosexuels. (...) Dorénavant, les choses seront faites correctement. Ça fait des années qu'on pousse pour une solution globale. Maintenant, on pourra la mettre en œuvre. Proprement, efficacement. Rationnellement. On va enfin pouvoir faire les choses comme il faut. »

Le 21 mars, jour du souvenir des héros, il assiste au discours du Führer. Il semble alors victime d'une singulière hallucination, ou est-ce son œil pinéal qui lui révèle une vérité que tout le monde ignore et lui permet de voir à travers l'opacité des choses ? Je voyais nettement sa casquette ; mais en-dessous, je croyais distinguer de longues papillotes, déroulées le long de ses tempes, par-dessus ses revers, et sur son front, les phylactères de cuir ; et sous son veston, n'étaient-ce pas les franges blanches de ce que les Juifs nomme le petit talit qui pointaient ? (...) Peut-être, me dis-je, affolé que c'est l'histoire de l'empereur nu : tous le monde voit ce qu'il en est, mais le cache, comptant sur son voisin pour faire de même.

Voulant en être sûr, il se rend au cinéma pour assister aux bandes d'actualité. Le discours est retransmis, mais les images sont floues. Il lui semble toujours voir le grand châle rayé sur la tête et les épaules du Führer.

Aue s'enfonce dans le doute, non pas sur les valeurs auxquelles ils croit toujours mais sur leur application chaotique : J'avais l'impression, après mes expériences à l'Est, que les idéalistes du SD s'étaient fait déborder par les policiers, les fonctionnaires de la violence. Ses convictions lui (filent) entre les doigts, comme une anguille nerveuse et musclée.

Ses doutes sont confirmés lors d'une rencontre avec Werner Best, chef de l'Amt II (administration et économie) connu sous le surnom de « boucher de Paris ». Toute la construction de la politique nazie en pays occupés est fragilisée par l'absence d'implication directe du Führer : « Les vrais nationaux-socialistes sont incapables de faire leur travail, qui d'orienter et de guider le Volk ; à la place, ce sont les Parteigenossen, les hommes du Parti, qui se taillent des fiefs puis les gouvernent comme cela les amuse. »

Que doit-il faire alors ? Il aimerait bien se voir affecter en France, mais cela semble hors de portée. Rejoindre Best au Danemark ? Ou répondre au souhait de Mandelbrod ?

Partie II : Miroir

Soudain, comme sortie du néant, Una réapparait dans sa vie. Ses rapports avec Frau von Uxküll restent distants, presque froids. Elle lui demande de lui parler de la guerre dans l'Est. « Je suis heureuse de ne pas être un homme. » - « Et moi, j'ai souvent souhaité avoir ta chance. »

Ils éprouvent des divergences quand à leur père et elle lui demande d'accepter sa mort, ce qui le met en rage. Elle cite alors un passage de La tempête de Shakespeare : Full fathom five thy father lies ;

Dans la pièce, ces vers sont prononcés par Ariel, un esprit, c'est-à-dire, en anglais, une référence à la conscience ou à la personnalité, et fut au cours des siècles alternativement représenté sous la forme d'un homme ou d'une femme. De fait, Una se veut la conscience de Max, ce qui déclenche sa colère. Déjà, la dernière fois qu'ils s'étaient vus, en 1934, après sept ans de séparation; elle avait tenté de le prévenir : « Je ne suis pas certaine de partager ton enthousiasme pour ce Hitler (…). Il me semble névrosé, bourré de complexes non résolus, de frustrations et de ressentiments dangereux. »

Au service du mage Prospero, c'est lui/elle qui rapporte à celui-ci le succès de  la tempête du titre, provoquée par Prospero pour couler le navire du roi de Naples... Ariel – utilisé comme autre nom pour qualifier Jérusalem – est mentionné dans la Bible de Genève sous le titre de « lion de Dieu ». Ces vers, rapportés à Ferdinand, fils du roi Alonso, laissent entendre que celui-ci est mort noyé. Par extension, c'était à l'époque une métaphore pour indiquer la perte irrémédiable d'un objet disparu à cette profondeur.

Au dîner, elle lui rapporte en riant le harcèlement des matrones du Parti au cours des réceptions auxquelles, elle et son mari handicapé ont assisté à Berlin, décriant les déserteurs sur le front de la reproduction, les femmes sans enfants coupables de trahison contre la nature pour leur grève du ventre. Une grosse épouse de Gauleiter lui a même suggéré de se trouver un homme « décent, dolichocéphale, porteur d'une volonté volkisch, physiquement et psychiquement sain. Qu'un bureau SS se charge même de cela, de l'assistance eugénique. Aue confirme, c'est le Lebensborn.

Après le départ des époux Uxküll, Aue, en congé de convalescence, décide de se rendre en France. En visitant une exposition, à Paris, il se retrouve étrangement fasciné par un Apollon citharède de Pompéi, un grand bronze, maintenant verdâtre. Selon le Dictionnaire des symboles, « Il se révèle tout d'abord sous le signe de la violence et d'un fol orgueil (…) mais il se révèle « le symbole d'une victoire sur la violence, d'une maitrise de soi dans l'enthousiasme, de l'alliance de la passion et de la raison ». Est-ce pour cela que, quelque fût l'angle sous lequel je regardais ses yeux, peints de manière réaliste à même le bronze, lui ne me regardait jamais dans les yeux ?

A Je suis partout, il retrouve Rebatet, de venu un écrivain célèbre après la publication de son livre « Les décombres » « où il désigne le Juifs, les politiques et les militaires comme responsables de la débâcle de 1940 – sans pour autant épargner les autorités de Vichy. Il y explique que la seule issue  pour la France est de s'engager à fond dans la collaboration avec l'Allemagne nazie. » (Wikipedia)

L'emmenant au Flore - « Ça m'amuse toujours d'aller mater la sale gueule de nos antifascistes de service, surtout quand ils me voient » - il lui dresse un portrait au vitriol de la situation politique : « Ils sont tous comme des chiens affamés, à se disputer les bouts du cadavre de la République. Pétain est sénile. Laval se comporte pire qu'un Juif, Déat veut faire du national-fascisme. Doriot du national-bolchévisme. Une chienne n'y retrouverait plus ses chiots. Ce qui nous a manqué, c'est un Hitler. Voilà le drame. (...) Pas un vichyste qui n'ait un résistant ou un Juif chez lui, comme assurance-vie. (...) Moi, tu sais, j'admire les bolchéviques. Eux, c'est pas de la soupe aux cafards. C'est un système d'ordre. Tu te plies ou tu crèves. Staline, c'est un type extraordinaire. S'il n'y avait pas Hitler, je serais peut-être communiste, qui sait ? »

Dans la nuit, il ramène un jeune homme dans sa chambre, lui demandant de le prendre debout, appuyé sur la commode, face à l'étroit miroir qui dominait la chambre.

Lorsque le plaisir me saisit, je gardais les yeux ouverts, je scrutai mon visage empourpré et hideusement gonflé, cherchant à y voir, vrai visage emplissant mes traits par-derrière, les traits du visage de ma sœur. Mais alors il se passa ceci d'étonnant : entre ces deux visages et leur fusion parfaite vint se glisser, lisse, translucide comme une feuille de verre, un autre visage, le visage aigre et placide de notre mère, infiniment fin mais plus opaque, plus dense que le plus épais des murs. Saisi d'une rage immonde, je rugis et fracassais le miroir d'un coup de poing.

C'est que la mère représente un symbole ambivalent : « La mère, c'est la sécurité de l'abri, de la chaleur, de la tendresse et de la nourriture ; - mais il se trouve que Aue fut, enfant, allergique au lait de sa génitrice -  c'est aussi, en revanche, le risque d'oppression par l'étroitesse du milieu et d'étouffement par une prolongation excessive  de la fonction de nourrice et de guide : la genitrix dévorant le futur genitor, la générosité devenant captatrice et castratrice. » (Source : Dictionnaire des symboles)

Partie IV : Antibes

Au matin, il descend en train vers le sud et se rend à la Gestapostelle de Marseille pour s'enquérir des conditions de passage en zone italienne où un jeune Obersturmführer lui décrit celle-ci comme un véritable paradis pour les Juifs. Il lui délivre néanmoins une lettre demandant aux autorités italiennes de faciliter mes déplacements pour raisons personnelles.

A Antibes, il se présente finalement à la propriété de son beau-père - en uniforme de la SS - dans laquelle il retrouve également sa mère, mais aussi deux jeunes garçons jumeaux que celle-ci présente comme « Les enfants d'une amie » mais qu'ils appellent « tante ». « Je te présente Tristan et Orlando (...) mais je les confonds toujours. Eux, ils adorent se faire passer l'un pour l'autre. On n'est jamais très sûr. » - « C'est parce qu'il n'y a pas de différence entre nous, tante, (...) Un nom suffirait pour les deux. »

En ancien cornouaillais, gallois ou breton, Tristan aurait pour signification « cliquetis d'épées de fer », et en néo-latin « tristesse », c'est aussi l'amant d'Yseult dont l'amour représente un désir destructeur. Orlando est la version latine du personnage du chevalier Franc, Roland, neveu de l'empereur Charlemagne mais pourrait être ici une référence au roman de Virginia Woolf : « Orlando, a biography » paru en 1928. Orlando y est un noble anglais né sous le règne d'Elizabeth. Harcelé par l'androgyne Archiduchesse Harriet, il se fait appointer ambassadeur à Constantinople par le Roi Charles II. Il s'y transforme après plusieurs nuits de coma en femme. Fuyant la ville pour retourner en Angleterre, elle s'écrie « Dieu merci je suis une femme ». De retour, elle se voit de nouveau poursuivie par l'Archiduchesse qui se révèle être un homme. Fuyant ses avances, elle passe les trois siècles qui suivent alternativement déguisée en homme ou en femme et finit par épouser un commandant de navire, Marmaduke Bonthrop Shelmerdine, qui partage ses goûts pour le transformisme.

Cela fait neuf ans qu'ils ne se sont pas vus et ces retrouvailles sont difficiles. Aue provoque Moreau à plusieurs reprises et, dans un entretien privé avec sa mère, celle-ci lui en fait le reproche. Et puis, il y a l'ombre du père disparu. C'est comme si tu l'avais tué, lui dit-il. « Il s'est tué lui-même, Max. C'était son choix. Cela, tu dois le comprendre. » Les mots de la mère se confondent avec ceux de la fille.

Explorant le grenier, le lendemain, Aue retrouve de nombreux souvenirs du passé : cartons remplis de jouets, carnets de notes, livres, lettres ; lettres de sa sœur du temps de leur séparation. (...) quand je recevais une de ses lettres, je devais l'ouvrir devant l'un des curés et la lui donner à lire avant de pouvoir faire de même ; elle aussi, je m'imagine. La nuit, en secret, il déchiffrait le véritable contenu du courrier, écrit à l'encre sympathique. L'une de ces lettres contenait un appel au secours. Il s'échappa, fut rattrapé, et après ça, il n'y eut plus de lettres.

Sa mère lui demande d'aller couper du bois. Il lui demande qui sont ces enfants ? Elle lui demande que font-ils des Juifs, des enfants Juifs ? Il lui rappelle que les Français collaborent aux déportations. « Vous êtes complètement fous. Va couper le bois. »

En travaillant, je pensais : au fond, le problème collectif des Allemands, c'était le même que le mien ; eux aussi, ils peinaient à s'extraire d'un passé douloureux, à en faire table rase pour pouvoir commencer des choses neuves. C'est ainsi qu'ils en étaient venus à la solution radicale, le meurtre, l'horreur pénible du meurtre. (...) Et si le meurtre n'était pas une solution définitive, et si au contraire ce nouveau fait, encore moins réparable que les précédents, ouvrait à son tour de nouveaux abîmes ?

Plus tard, en promenade, en costume civil, il songe à sa dernière rencontre avec sa sœur, avant leurs retrouvailles à Berlin. C'était 1930 et il s'accordaient encore pour penser leur père bien vivant. Il achète un billet de train pour le lendemain.

De retour à la maison, sans croiser personne, il monte se coucher tout habillé. Durant la nuit, un événement horrible survient et il repart au matin, comme il est venu. Le drame, comme dans la tragédie grecque, s'est déroulé hors scène et on laissera au lecteur le soin d'arriver à ses propres conclusions. De retour à Berlin, il informe sa sœur des derniers événements, puis rappelle Mandelbrod. Sa décision est prise.


La suite demain...



22 mai 2017

LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - troisième partie

La première partie est ici.

La seconde partie est ici.



COURANTE

Partie I : Limbes

Notons tout d'abord que si, comme expliqué plus haut, une courante est une danse classique, c'est aussi, en argot français, une diarrhée, une chiasse, mal qui frappera le narrateur durant son séjour à Stalingrad.

En route pour sa nouvelle affectation, Aue songe à la tactique implémentée par Staline, la comparant à celle de ses ancêtres scythes, citant Hérodote : « Quand les Perses donnèrent les premiers signes d'épuisement et d'abattement, les Scythes imaginèrent un moyen de leur redonner quelque courage et de leur faire boire ainsi la coupe jusqu'à la lie. Ils sacrifiaient volontairement quelques troupeaux qu'ils laissaient errer en évidence et sur lesquels les Perses se jetaient avec avidité. Ils retrouvaient ainsi un peu d'optimisme. Darius tomba plusieurs fois dans ce piège, mais se trouva finalement acculé à la famine. »

Idanthyrse, roi des Scythes envoie alors « à Darius un héraut avec des présents qui consistaient en un oiseau, un rat, une grenouille et cinq flèches. (...) l'un de ses conseillers, Gobryas, prévient : « Perses, ces présents signifient que, si vous ne vous envolez pas dans les airs comme des oiseaux, ou si vous ne vous cachez pas sous terre comme des rats, ou si vous ne sautez pas dans les marais comme des grenouilles, vous ne reverrez jamais votre patrie, mais que vous périrez par ces flèches. » Darius renoncera, mais Hitler ? Or, pour nous, pas d'offrande, pas de message, mais : la mort, la destruction, la fin de l'espoir.

A Kotelnikovo, sur un quai de gare, il assiste au tour de chant d'un accordéoniste russe, ivre et crasseux, chantant d'une voix magnifique l'atroce histoire d'une jeune fille ravie par les Cosaques, ligotée par ses longues tresses blondes à un sapin, et brûlée vive. Une chanson qui préfigure les actes de vengeance barbares qu'occasionneront les Russes quand ils pénétreront en Allemagne. Comme pour l'affirmer trois grosses Kolkhoziennes fendent la foule comme trois oies grasses sur un chemin de village, avec un grand triangle blanc levé devant le visage, un châle en laine tricotée. Toujours la figure des trois Parques, ou peut-être les sœurs Grées.

Le narrateur, accompagné du Dr Hohenegg, prend ensuite l'avion pour Stalingrad où il retrouvera son ami Thomas. A l'atterrissage, les attendent un spectacle autrement plus terrible. Tandis qu'on décharge en hâte l'avion sous les obus, des dizaines, peut-être des centaines d'hommes blessés poussent en suppliant afin d'accéder à l'appareil. Les Feldgendarmes, impitoyables, répliquent à coup de crosses et en tirant en l'air. Plus loin, Aue remarque une série de grands tas saupoudrés de neige. Ce sont des cadavres, par centaines. Je demandai au Leutnant : « Vous ne les enterrez pas ? » Il frappa du pied : « Comment voulez-vous les enterrer ? Le sol est comme du fer. On n'a pas d'explosifs à gaspiller. On ne peut même pas creuser de tranchées. » Comme en 1941, aux tout débuts de l'invasion de la Russie, des monceaux de matériels, de canons, de chars, d'avions forment un décor dantesque, mais cette fois, il s'agit de matériel allemand.

Une auto l'emmène à la Kommandantur. Sur la route, un panneau : « STALINGRAD – ENTREE INTERDITE – DANGER DE MORT. » Je me retournais vers mon voisin : « C'est une blague ? » Il me regarda d'un air éteint : « Non. Pourquoi ? »


Les conditions de vie sont atroces, entre les bombardements, le froid, le manque de nourriture et de ravitaillement, les maladies et même les poux. C'est la première fois que Aue se retrouve vraiment au feu. Plusieurs façades s'étaient effondrées, révélant l'intérieur des appartements, une série de dioramas de la vie ordinaire, saupoudrés de neige et parfois insolites : au troisième étage, un vélo suspendu au mur, au quatrième, du papier peint à fleurs, un miroir intact, et une reproduction encadrée de la hautaine Inconnue en bleu de Kramskoï, au cinquième, un divan vert avec un cadavre couché dessus, sa main féminine pendant dans le vide.

« Portrait d'une femme inconnue » est l'une des œuvres russes les plus célèbres, peinte par Ivan Kramskoï en 1883. Elle fit scandale à l'époque comme étant la représentation d'une femme hautaine et immorale et un certain nombre de critiques en vinrent à la conclusion qu'il s'agissait d'une prostituée. « Toutefois, sa popularité grandit rapidement, en partie alors que la beauté du péché devenait un thème populaire dans la génération d'artistes Russes qui suivit. » (Source : www.translate.com). Ce portrait a été régulièrement utilisé pour illustrer la couverture du roman « Anna Karenine » de Léon Tolstoï qui explore les thèmes de la jalousie, de l'hypocrisie, de la foi, de la fidélité, de la famille, du mariage, de la société, du progrès, du désir sexuel et de la passion. La traductrice Britannique Rosemary Edmonds en dit que l'un des message clef du roman est que « nul ne peut construire son bonheur sur le malheur d'un autre. » (Source Wikipedia).

Certaines autres œuvres, pour remarquables qu'elles soient, laissent le narrateur quelque peu perplexe : Une excellente caricature en couleurs montrait Staline et Hitler forniquant tandis que Roosevelt et Churchill se branlaient autour d'eux : mais je n'arrivais pas à déterminer qui l'avait peinte, l'un des nôtres ou l'un des leurs, ce qui la rendait de peu d'utilité pour mon rapport.

Les soldats vivent comme ils peuvent dans une véritable cité troglodyte composée de bunkers, de boyaux noirs étayés par des poutres.

Au fond du ravin, sur un billot de bois, deux soldats équarrissaient à coups de hache un cheval gelé ; les morceaux, tranchés au hasard, étaient jetés dans une marmite où chauffait de l'eau.

Partout où il passe, Aue découvre des hommes crasseux, épuisés et désespérés. Mais c'est aussi Noël et on construit des arbres et des crèches avec les moyens du bord. Parfois, on se contente de les dessiner sur un mur. Ils quémandent tous des nouvelles de l'offensive de Von Manstein et le narrateur se garde bien de leur avouer qu'elle a échoué. Il rencontre un jeune Oberleutnant qui commande une compagnie croate à qui il offre des cigarettes. Je regardais encore le jeune officier : il tenait toujours ses trois cigarettes à la main, le visage rayonnant comme celui d'un enfant. Dans combien de temps, me demandais-je, serais-je comme lui ?

Guidé par un Hauptfeldwebel croate – Nisic - et de son garde du corps ukrainien – Ivan -, il s'en va inspecter les positions avancées. Ils débarquent dans une cave dont les occupants viennent de repousser une attaque. Dehors, un jeune homme hurle : « Mama ! Mama ! » Il n'y a pas de munitions pour l'achever. Les cris du gamin me vrillaient la cervelle, une truelle fouillant dans une boue épaisse et gluante, pleine de vers et d'une vie immonde. Et moi, me demandais-je, est-ce que j'implorerais ma mère, le moment venu ? Pourtant l'idée de cette femme m'emplissait de haine et de dégoût. Cela faisait des années que je ne l'avais pas vue, et je ne voulais pas la voir ; l'idée d'invoquer son nom, son aide, me semblait inconcevable.

On pressent que sans la présence d'Ivan, Nisic tuerait le narrateur. Ces hommes qui sont venus servir de chair à canon dans l'une des plus grandes batailles de l'histoire soupçonnent-ils que pour eux, il n'y a aucune issue ? La Luftwaffe n'évacue plus que les allemands, et encore, ceux qui sont susceptibles de repartir au combat, une fois guéris.

Partie II : Luxure

Mais qu'est-ce qui justifie chez Aue cette haine de la mère ? Telle Clytemnestre, qui fit assassiner son époux Agamemnon, par son amant Egisthe, sa mère s'est mise en ménage avec un bourgeois français : Moreau, et en 1929, sept années après la disparition de son mari, elle le fait déclarer légalement mort afin d'épouser son amant. Plein de haine pour sa mère, il considère ce mariage comme illégitime et bigame et se venge de manière odieuse et pathétique : j'avais gardé une photo de ma mère ; je me branlais ou suçais mes amants devant elle et les laissais éjaculer dessus. Dans la grande maison de Moreau, je me livrais à des jeux érotiques baroques, fantastiquement élaborés. (...) Moreau adorait les grosses saucisses allemandes ; la nuit, j'en prenais une dans le réfrigérateur, la roulait dans mes mains pour la réchauffer, la lubrifiais avec de l'huile d'olive ; après, je la lavais avec soin, la séchait et la remettait là où je l'avais trouvée. Le lendemain je regardais Moreau et ma mère la découper et la manger avec délice, et je refusais ma portion avec un sourire, prétextant le manque d'appétit.

Par la suite, Aue, fiévreux et malade, trouvera une édition détériorée de Sophocle et se replongera avec délices dans la lecture d'Electre, fille d'Agamemnon et Clytemnestre. Il lui reviendra à la mémoire un incident du temps de son internat. A la fin de l'année scolaire, notre classe organisa la représentation d'une tragédie, Electre justement, dans le gymnase de l'école, aménagé pour l'occasion ; et je fus choisi pour le rôle principal. Je portais une longue robe blanche, des sandales, et une perruque dont les boucles noires dansaient sur mes épaules : lorsque je me regardai dans le miroir, je crus voir Una, et faillis m'évanouir. Tel Narcisse surprenant son reflet dans l'eau, il a failli se laisser mourir de langueur. Lorsque j'entrais en scène j'étais à ce point possédé par la haine et l'amour et la sensation de mon corps de jeune vierge que je ne voyais rien, n'entendais rien ; (...) Oreste réapparu, possédée par l'Erinye, je criais, je vociférais mes injonctions dans cette langue si belle et si souveraine, Va donc, encore un coup, si tu t'en sens la force, hurlais-je, je l'encourageais, le poussais au meurtre. (...) Et quand ce fut fini, (...) je sanglotais, et la boucherie dans le palais des Atrides était le sang dans ma propre maison. C'est là, la vision prophétique d'un sinistre événement encore à venir.

Les lettres ouvertes par les censeurs montrent une foi intacte envers le Führer et la victoire; néanmoins on exécutait tous les jours des déserteurs ou des hommes coupables d'automutilation.

Aue se construit un réseau d'informateurs qu'il paye en oignon ou en patate gelée. Ceux et celles qu'il parvient à approcher sur le terrain parlent avec éloquence du moral des soldats, de leur courage, de leur foi en la Russie, et aussi des immenses espoirs que la guerre avait soulevé parmi le peuple. Les Allemands, eux, évoquent la Rattenkrieg.  la « guerre des rats » pour la prise de ces lignes, où un couloir, un plafond, un mur servait de ligne de front. Parlant de rats, dans les caves, entassés, ils vivaient sous des tapis de rats qui, ayant perdu toute crainte, couraient sur les vivants comme sur les morts et, la nuit, venaient grignoter les oreilles, le nez ou les orteils des dormeurs affalés.

Partie III : Gourmandise

Les prisonniers russes que l'on ne nourrit plus ont sombré dans le cannibalisme. « C'est leur vraie nature qui se révèle », m'avait jeté Thomas lorsque j'avais essayé d'en discuter avec lui. Le choc est d'autant plus grand en haut lieu lorsqu'on reçoit un rapport sur un cas de cannibalisme parmi les hommes de la Werhmacht. Lorsque la famine les eut décidé à ce recours, les soldats de la compagnie, encore soucieux de la Weltanschauung, avaient débattu le point suivant : fallait-il manger un Russe ou un Allemand ? Le problème idéologique qui se posait était celui de la légitimité de manger un Slave, un Untermensch bolchevique. Cette viande ne risquait-elle pas de corrompre leurs estomacs allemands ? Mais manger un camarade mort serait déshonorant ; même si on ne pouvait plus les enterrer, on devait encore du respect à ceux qui étaient tombés pour la Heimat. Ils se mirent d'accord pour manger un de leur Hiwi, compromis somme toute responsable, vu les termes du débat. Ils le tuèrent et un Obergefreite, ancien boucher à Mannheim, procéda au dépeçage.

Aue revoit son ami Hohenegg qui lui confie que « la caquesangue » ou dysenterie, les poux, le typhus menacent, le corps se dévore lui-même pour trouver les calories nécessaires. . La viande en conserve tue les hommes soumis à un régime dément depuis des semaines, le beurre est livré en bloc gelés, les hommes le sucent, provoquant « des diarrhées épouvantables qui les achèvent rapidement ». « Savez-vous ce que font nos tovarichtchi, maintenant, sur le front de la division ? Ils passent un enregistrement avec le tic, toc, tic, toc d'une horloge, très fort, puis une voix sépulcrale qui annonce en allemand : « Toutes les sept secondes, un Allemand meurt en Russie ! » Puis le tic, toc qui reprend. Ils mettent ça durant des heures. C'est saisissant. (...) Ce Kessel, en fait, est un  gigantesque laboratoire.  Un véritable paradis pour un chercheur. J'ai à ma disposition autant de corps que je pourrais souhaiter, parfaitement conservés, même si justement il est parfois un peu difficile de les dégeler. »


Aue fait remarquer à son ami qu'en latin assiéger se dit obsidere. Stalingrad est une ville obsédée.

Les forts comme les faibles sont minés par l'angoisse, la peur, le doute, mais ceux-là le savent et en pâtissent, tandis que ceux-ci ne le voient pas et, afin d'étayer encore le mur qui les protège de ce vide sans fond, se retournent contre les premiers, dont la fragilité trop visible menace leur fragile assurance. C'est ainsi que les faibles menacent les forts et invitent la violence et le meurtre qui les frappent sans pitié. Et ce n'est que lorsque la violence aveugle et irrésistible frappe à son tour les plus forts que le mur de leur certitude se lézarde : alors seulement ils aperçoivent ce qui les attend, et voient qu'ils sont finis.

Un jour, Aue se fait présenter un commissaire politique capturé et ils ont une longue conversation (qui n'est pas sans rappeler celle que partagent Mostovskoï et Liss dans « Vie et destin » de Vassili Grossman) avant que ce dernier ne soit emmené et exécuté et qui les renvoie dos à dos : « (...) nos idéologies ont ceci de fondamental en commun, c'est qu'elles sont toutes deux essentiellement déterministes ; déterminisme racial pour vous, déterminisme économique pour nous, mais déterminisme quand même. Nous croyons tous deux que l'homme ne choisit pas librement son destin, mais qu'il lui est imposé par la nature ou l'histoire. Et nous en tirons tous les deux la conclusion qu'il existe des ennemis objectifs, que certaines catégories d'êtres humains peuvent et doivent légitimement être éliminées non pas pour ce qu'elles ont fait ou même pensé, mais pour ce qu'elles sont. Pour lui, le bolchévisme est une idéologie supérieure au national-socialisme – hérésie du Marxisme -. Le bolchévisme « veut le bien de toute l'humanité, alors que (le national-socialisme) est égoïste, (il) ne veut que le bien des Allemands. » Il lui prédit aussi que « Stalingrad restera comme le symbole de votre défaite. »

Après lui avoir fait admettre qu'un esprit grand russien, antisémite se développe également chez eux, il lui fait sa propre leçon : Le Communisme est un masque plaqué sur le visage inchangé de la Russie. Votre Staline est un tsar, votre Politburo des boyards ou des nobles avides et égoïstes, vos cadres du Parti les mêmes tchinovniki que ceux de Pierre ou de Nicolas. C'est le même autocratisme russe, la même insécurité permanente, la même paranoïa de l'étranger, la même incapacité fondamentale de gouverner correctement, la même substitution de la terreur au consensus commun, et donc au vrai pouvoir, la même corruption effrénée, sous d'autres formes, la même incompétence, la même ivrognerie. Il dénonce dans ce pays d'humiliés, l'impuissance du tsar, la mentalité d'esclave, de raby.

Il peut être intéressant de faire remarquer que ce terme : raby, étymologiquement vient du tchèque robé et sémantiquement de robota, qui a donné le français robot. Dans la Russie de Pierre le Grand, « les dvorianié qui avaient affaire à la couronne s'appelaient eux-mêmes par habitude « esclaves » (raby). « Si les esclaves étaient qualifiés de sujets, alors les sujets aussi étaient qualifiés d'esclaves » écrivait un historien russe, Mikhaïl Bogoslovski. » (Source : Histoire de la Russie des tsars de Richard Pipes).

Mais laissons poursuivre Aue : (...) le plus grand esclave de tous, c'est le tsar, qui ne peut rien contre la lâcheté et l'humiliation de son peuple d'esclaves, et qui donc, dans son impuissance, les tue, les terrorise et les humilie encore plus. Ce qui revient à dire - mais Aue s'en rend-il compte ? - que tous les russes sont faibles, selon son raisonnement cité plus haut. Et donc que les übermensch sont destinés à être vaincus par les raby. Les robots sont destinés à dominer le monde.

Partie IV : Le féminin et le sacré

La santé de Aue se dégrade. Il développe de la fièvre et perd l'appétit. Afin de se changer les idées, il s'en va rendre visite à Vopel, l'adjoint de Thomas, qui a été blessé, à l'hôpital. On remonte des caves des dizaines de cadavres pour les brûler. (...) un grouillement sombre et indistinct courait sur les cadavres empilés, se détachait d'eux, se mouvait parmi les débris. Je regardais de plus près et mon estomac se retourna ; les poux quittaient les corps refroidis, en masse, à la recherche de nouveaux hôtes.

Plus tard, accompagné d'Ivan, il s'en va explorer les ruines à la recherche d'un déserteur russe. C'est là qu'il est témoin d'un spectacle que l'on n'imagine que pouvoir sortir d'un esprit malade mais dont il vivra une autre version en Allemagne. Je sortis de l'appartement et ne vis rien ; mais quelques instants plus tard l'escalier fut envahi par une horde de fillettes sauvages et impudiques, qui me frôlaient et filaient entre mes jambes avant de relever leurs jupes pour me montrer leurs derrières crasseux et disparaître à l'étage en bondissant ; puis elles redégringolaient en tas, avec des éclats de rire. 

Dans une pièce, un Hauptmann écoute Rachmaninov sur un gramophone, près d'un cadavre russe.

Sa santé continue à se dégrader, l'une de ses oreilles s'infecte et sa quasi-surdité accroît son isolement. Thomas tente de l'en sortir en l'emmenant en balade. Au cours de celle-ci, il aperçoit une bouche de métro, bouche sombre s'enfonçant dans le sol, dans une ville où un tel système de transport urbain n'existe pas. Il supplie Thomas de le laisser s'y rendre. Cherche t-il, tel Orphée à retrouver sa bien-aimée ?

Soudain, un obus tombe. Lorsque la fumée se dégagea, je me rassis et secouai la tête ; Thomas, je le vis, restais couché dans la neige, son long manteau éclaboussé de sang mêlé à des débris de terre ; ses intestins se répandaient de son ventre en de longs serpents gluants, glissants, fumants. Stupéfait, Aue le voit alors se redresser et extirper de son ventre les éclats de schrapnel encore brûlants, avant de refourrer ses entrailles dans la plaie béante, moderne Prométhée frappé par l'aigle du Caucase. Étrangement, Thomas se rétablira bien vite et ne parlera plus de cet événement avant bien longtemps, comme s'il n'avait jamais existé.

Fin janvier, la température chute dramatiquement. On s'approche inexorablement de la fin. (...) même en ville, les soldats devaient s'entourer la verge de tissu pour pisser, une loque puante, précieusement gardée en poche ; et d'autres profitaient de ces occasions pour tendre leurs mains gonflées d'engelures sous le jet tiède.

S'enfonçant dans le délire, il se voit se baignant dans la Volga. Parvenu sur une colline, il aperçoit de ce promontoire sa sœur nue, assise dans une barque menée par deux affreuses créatures, à forme humaine et nues elles aussi. Voulant se lancer à leur poursuite, il est pris de crampes. (...) fébrilement, je défis mon pantalon et m'accroupis ; or, plutôt que de la merde, ce furent des abeilles, des araignées et des scorpions vivants qui jaillirent de mon anus.

Se relevant, il aperçoit deux garçons – des jumeaux parfaits – qui l'observent, puis s'enfuient. Partant à leur recherche, il découvre un kourgane, un tumulus à l'intérieur duquel se trouvent un nain ventripotent, (...) un homme long et maigre, avec un triangle noir sur un œil et une vieille femme ratatinée, touillant dans un chaudron. L'homme borgne pourrait être Odin, dont le nom fait référence à Ôd qui signifie « fureur » (Wikipedia), mais son triangle noir pourrait également être une référence au système de marquage nazi des prisonniers : le triangle noir désignant les « asociaux ». D'après Wikipedia, « une signification proposée pour le nom germanique des nains est « image trompeuse » pouvant venir de « l'indo-germanique dreugh,  qui a donné les mots allemands Traum (« rêve ») et Trug (« tromperie »). ». « Génies de la terre et du sol, issus, chez les Germains, des vers qui rongeaient le cadavre du géant Ymir, (…) ils symbolisent les forces obscures qui sont en nous (...) ils sont des êtres de mystère et leurs paroles aiguës reflètent la clairvoyance ; elles pénètrent comme des dards dans des consciences trop assurées. Leur petite taille et parfois une certaine difformité (...) les ont fait assigner à des démons. Ce n'est plus l'inconscient qu'ils symbolisent alors, mais un échec ou une erreur de la nature. » (Source : Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant).

Aue joue aux dés sa sœur, qui a été promise aux deux frères. Il gagne mais le borgne lui explique : « Tu ne pourras jamais reprendre ta sœur. (...) Ce n'est pas convenable. » (...) « Est-il convenable qu'elle marche comme ça, nue, devant nous ? » demandais-je rageusement. Son œil unique ne me quittait pas : « Pourquoi pas ? Ce n'est plus une vierge, après tout. Pourtant, nous la prenons quand même. » 

Passant outre, Aue tente de rejoindre sa sœur, mais les jumeaux s'interposent. « Ne les frappe pas ! » aboya le borgne. Je me retournais vers lui, hors de moi : « Que me sont-ils donc ? » lançai-je avec fureur. Il ne répondit pas.

« Symboliquement, les deux jumeaux jouent le même rôle que le carrefour : en réalité, quand ils apparaissent dans les rêves, celui-ci n'a pas été dépassé. (...) De nombreux récits cosmogoniques font état de héros créateurs jumeaux, aux fonctions antagonistes. L'un est bon et l'autre mauvais, ce dernier cherchant perpétuellement à entraver l'action créatrice et civilisatrice du premier. Ou bien, il l'imite avec maladresse, créant des animaux nuisibles, comme le premier crée les animaux utiles. » (Ibid)


La suite demain...



À Montréal, un imam appelle à tuer des Juifs

Oui, oui... à Montréal:

(...) The sermon took place at the Dar Al-Arqam Mosque in the city's Saint-Michel neighbourhood on Dec. 23, 2016.

The video was posted to the mosque's YouTube channel three days later. The imam in the video is Jordanian cleric Sheikh Muhammad bin Musa Al Nasr — he was reportedly an invited guest of the mosque.

In the video, the imam recites in Arabic the verse: "O Muslim, O servant of Allah, O Muslim, O servant of Allah, there is a Jew behind me, come and kill him."

(...) The controversial verse comes from a religious text known as a hadith, which interprets the words and actions by the Prophet Muhammad. 

The hadith in question deals with end times and tells how stones and trees will ask Muslims to come and kill Jews hiding behind them.

(...) Montreal police confirmed they received a complaint, but would not provide any more information.

Malheureusement, cette mosquée n'en est pas à sa première plainte et la CCDP refuse d'agir:

Les homosexuels et les lesbiennes, «qu'Allah les maudisse et les anéantisse». Les Juifs répandent «la corruption et le désordre sur terre». Et «l'homme est supérieur et meilleur que la femme».

Ces extraits sont tirés de l'ouvrage (...) écrit et mis en ligne par l'imam salafiste montréalais Abou Hammaad Sulaiman Dameus Al-Hayiti. Comme le révélait Le Devoir hier, la Commission canadienne des droits de la personne (CCDP) a récemment rejeté une plainte pour «propagande haineuse» logée contre l'imam.

(...) Dans une lettre datée du 1er décembre dernier, la CCDP dit refuser d'entendre sa plainte car la majorité des références concernant les «infidèles», les «mécréants» ou «les femmes de l'Occident», soit des «catégories de personnes très générales et diversifiées qui ne constituent pas un groupe identifiable tel que décrit à l'article 13» de la Loi canadienne sur les droits de la personne (voir capsule).

La Commission ajoute que les passages où il est question des homosexuels, des femmes, des chrétiens et des Juifs «ne semblent pas promouvoir la haine ni le mépris».

(...) L'imam Al-Hayiti (...) décrit notamment les femmes non musulmanes comme des «mécréantes», dont l'impudeur a comme conséquence «les viols, les maladies vénériennes, le sida, l'herpès, les familles monoparentales», etc.




Dawid Planeta illustre son combat contre la dépression

21 mai 2017

LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - deuxième partie

La première partie est ici.



ALLEMANDES I ET II

Partie I : La tentation de Faust

Cette partie débute la longue confession du narrateur. On y découvrira notamment ses débuts dans la SS, afin d'éviter les frais d'inscription à l'université. Aue est un « flâneur ». Sachant que « La flânerie est une promenade sans autre but que la promenade elle-même, mais aussi pour ne pas faire partie du spectacle. » Chez (lui) la flânerie, déclenche une introspection fantasmagorique, devient de plus en plus fréquente à mesure que le récit avance (Source : Les bienveillantes de Jonathan Littell : Études réunies par Murielle Lucie Clément).

Un soir de 1937, il s'en va se promener du coté du Neuer See, à proximité du zoo, lieu de rencontre d'homosexuels où il a un rapport avec un ouvrier. Arrêté, il fait la connaissance d'un jeune homme de son âge – Thomas Hauser – également SS et membre du SD, le Sicherheitsdienst ou « Service de la Sécurité », un homme cultivé, parlant le français, l'anglais, le grec et le latin, ancien médecin spécialisé en psychiatrie. Il le tirera de ce mauvais pas – et de bien d'autres – devenant son meilleur ami, son Pylade, et le convainquant de rejoindre le SD. Plus tard, Thomas lui parle de sa nouvelle mission : Der Chef (Heydrich Himmler) est en train de former plusieurs Einsatzgruppen pour accompagner les troupes d'assaut de la Wermacht (pour l'invasion de la Russie).

Que je n'aie même pas hésité, cela peut-il vous étonner ? Ce que Thomas me proposait ne pouvait que me sembler raisonnable, voire excitant. Mettez-vous à ma place. (...) Je ris de plaisir et nous bûmes encore du vin de Champagne. C'est ainsi que le Diable élargit son domaine, pas autrement.

Il y a en effet quelque chose de Méphistophélès chez Thomas qui semble bénéficier du don d'ubiquité : « (...) mon ami avait un génie étrange et infaillible pour se trouver au bon endroit non pas au bon moment, mais juste avant, ainsi il semblait à chaque fois qu'il avait toujours été là... »

Entre temps, envoyé en mission secrète à Paris, il s'y retrouve en plein délire. Brasillach parle de machination judéo-britannique (...) menant l'Europe d'un carnage dans un autre, étripades dont (les Européens) sortent régulièrement, toujours, en effroyable condition, Français et Allemands, saignés à blanc, entièrement à la merci des Juifs de la Cité, quand d'autres prétendent que la politique française est dirigée par l'astrologie. Ceux qui n'accréditaient pas la thèse juive blâmaient l'Angleterre.

Partie II : Chez les Parthes

Nous voici donc en juillet 1941 et les forces allemandes viennent de franchir la frontière avec l'Union Soviétique sur un front qui va de la Baltique à la mer Noire. Sur des dizaines de kilomètres, ce ne sont que carcasses de matériel russe éventré, broyé, mâché et recraché comme par une bête sauvage d'une taille colossale.

Au milieu de toute cette confusion, le Docteur Aue, Obersturmführer, tente de se trouver de quoi s'occuper. Les instructions qui lui sont données sont à la fois précises et manquant de clarté. De qui dépendent-ils, quels sont leurs supérieurs et où sont ils ? Mystère. Mais certains ordres n'ont déjà nul besoin d'être explicité. Ainsi, après avoir rencontré le Generalfeldmarschall von Reichenau, commandant en chef de l'armée, Aue peut-il transmettre à son supérieur les premières instructions sur le traitement des prisonniers : Pour les Juifs, cinq fusils, c'est trop, vous n'avez pas assez d'hommes. Deux fusils par condamné suffiront. Pour les bolchéviques, on verra combien il y en a. Si c'est des femmes vous pouvez utiliser un peloton complet.

Cette méthode entraînera, par la suite, un premier problème organisationnel : afin d'être sûr de son coup, il convient de viser la tête, ce qui provoque giclées de sang et de cervelle au visage des bourreaux. Quelle solution ? Pas question de viser la nuque, car cela entraîne un sentiment de responsabilité personnelle.

Le lendemain, 28 juillet, il est convoqué à un discours de l'Obergruppenführer Jeckeln afin de clarifier tout cela. Leur mission sera d'identifier et de traquer toute menace susceptible de demeurer sur les arrières de la Wermacht, ce qui veut dire Tout bolchévique, tout commissaire du peuple, tout Juif et tout Tsigane. L'URSS ayant refusé de signer les conventions de La Haye, cela se traduit par l'élimination physique de tout suspect appréhendé. Pour toute justification, on leur rappelle les paroles du Führer : Les chefs doivent à l'Allemagne le sacrifice de leurs doutes.

Aue et la plupart de ses collègues sont officiers SS. Mais d'emblée, le narrateur éloigne de nous l'image du Nazi fanatisé tel qu'on se le représente à travers les films ou la littérature en général. Ce sont des bureaucrates, jugés non indispensables, que l'on a ici bombardé d'office de grades SS.

Du reste, on ne retrouve pas ici l'image binaire des gentils et des méchants. Le NKVD a fait le ménage avant de partir comme peut en juger rapidement Aue. Au château de Lubart, il est confronté pour la première fois à un crime de masse. Des centaines de prisonniers y ont été exécutés. Parmi eux, on retrouvera dix soldats Allemands atrocement mutilés.

Les cadavres s'entassaient dans une grande cour pavée, en monticules désordonnés, dispersés çà et là. Un immense bourdonnement, obsédant, occupait l'air : des milliers de lourdes mouches bleues voletaient sur les corps, les mares de sang, de matières fécales. Mes bottes collaient au pavé.

Premier choc, donc, à la fois pour le narrateur et le lecteur partagés tous deux entre le dégoût et l'attirance morbide, le besoin de savoir et de comprendre : comment peut-on en arriver là ?

Je voulais fermer les yeux, ou mettre la main sur mes yeux, et en même temps je voulais regarder, regarder tout mon saoul et essayer de comprendre par le regard cette chose incompréhensible, là, devant moi, ce vide pour la pensée humaine.

Mais déjà, la réponse s'en vient. Elle se traduira par le désir de vengeance... contre les Juifs, car forcément, seuls des Juifs ont pu faire cela. Première justification de ce qui suivra.

Plus tard, Aue est témoin d'une altercation. Son supérieur, le Standartenführer Blobel, un alcoolique, pique une violente crise de nerfs, menaçant de tuer deux officiers de la Wermacht. En représailles du massacre, on a ordonné l'exécution d'un Juif par victime, soit plus de mille Juifs. Mais vous comprenez bien que ce n'est pas possible de fusiller autant de Juifs. Il faudrait une charrue, une charrue, il faut les labourer dans le sol !

Les Juifs, on les trouvera, grâce à une méthode à la fois simple et diaboliquement efficace, qui provoquera chez le narrateur une première crise de conscience : Je savais que ces décisions étaient prises à un niveau bien supérieur au nôtre ; néanmoins, nous n'étions pas des automates, il importait non seulement d'obéir aux ordres, mais d'y adhérer ; or j'avais des doutes, et cela me troublait.

Au moins, Aue a-t-il un remède tout près, pour chaque fois qu'il se met à trop réfléchir : il se réfugie dans la lecture, de vieux auteurs grecs ou français, mais aussi, on le verra, de William Rice Burroughs. C'est une constante chez lui. Il trouve aussi un certain réconfort dans l'enseignement de son mentor, le Dr Best  : Si l'individu est la négation de l'État, alors la guerre est la négation de cette négation. La guerre est le moment de la socialisation absolue de l'existence collective du peuple, du Völk.

Envoyé en mission à Lemberg (Lviv), en Ukraine, il est le témoin des premiers pogroms dirigés par les milices ukrainiennes de l'OUN (Organisation des Ukrainiens Nationalistes) qui vont proclamer sous la direction d'un nationaliste fanatique – Bandera - le nouvel état ukrainien sans l'autorisation des Allemands. Un prêtre arménien implore son assistance pour faire cesser un massacre : D'abord les bolchéviques, maintenant les fous ukrainiens. Pourquoi votre armée ne fait-elle rien ? La présence de ce prêtre renvoie à un autre génocide. Rappelons également que les Arméniens furent les premiers à embrasser le christianisme comme religion officielle et la réaction du prêtre ne fait que souligner l'aveuglement, voire la complicité des autorités ecclésiastiques catholiques durant la guerre.

« Lors de son procès à Jérusalem, Adolf Eichmann raconte qu'il se souvient avoir traversé la ville de Lemberg en voiture et qu'il se souvient avoir vu du sang jaillir d'une fontaine, une fontaine de sang qui remontait de la terre tellement les morts furent nombreuses dans cette ville. Cette image forte (...) n'est pas sans rappeler le cri d'épouvante de Faust à son arrivée aux enfers : il pleut du sang. » (Source : Denis Briant, Les bienveillantes de Jonathan Littell: Études réunies par Murielle Lucie Clément)

L'OUN est divisée entre les fidèles de Bandera et ceux du fondateur de l'organisation, Melnyk, lequel, jugé plus raisonnable sera finalement choisi par les Allemands, déclenchant la rébellion des bandéristes. Cette Ostpolitik entrainera de plus en plus d'hostilité dans les territoires occupés où des populations au départ accueillantes finiront par se retourner contre l'envahisseur. En 1942, Aue aura à ce sujet une conversation avec le Dr Otto Bräutigam, ancien consul à Tiflis : « Le problème, voyez-vous, c'est que nous n'avons aucune tradition coloniale. (...) Vous n'avez qu'à comparer avec les Anglais : regardez la finesse, le doigté avec lesquels ils gouvernent et exploitent leur Empire. Ils savent très bien manier le bâton, quand il le faut, mais ils proposent toujours d'abord les carottes, et reviennent toujours aux carottes après le coup de bâton. Même les Soviétiques, au fond, ont fait mieux que nous : malgré leur brutalité, ils ont su créer un sentiment d'identité commune, et leur Empire tient. »

Poursuivant vers l'Est, le narrateur est le témoin de la politique de la terre brûlée instaurée par Staline. Presque partout, il ne reste que des ruines. Des tensions se font sentir avec certains alliés. Les Hongrois sont accusés de traiter amicalement les Juifs. Certains de leurs officiers sont même soupçonnés d'être Juifs et les Ukrainiens, tout en continuant d'accueillir amicalement les Allemands se plaignent de la présence des Hongrois et de leur supposée volonté d'annexion. Le temps se dégrade, la pluie fait son apparition, transformant la fine poussière de loess en buna, une boue gluante, épaisse et noire.

Partie III : Premières aktions

Dans un village sans nom, il assiste à sa première Aktion. Plus haut, entre des champs détrempés où les plaques d'eau reflétaient le soleil, une douzaine d'oies blanches marchaient en file, grasses et fières, suivies d'un veau apeuré. Cent cinquante Juifs sont rassemblés et transportés dans des camions jusqu'à la forêt où on les met à creuser des fosses. Mais chaque fois qu'on creuse, on tombe sur des fosses communes creusées par les Russes. Mais pour les Allemands, c'est forcément l'œuvre des Juifs. « On est encore tombé sur des corps, Herr Untersturmführer. Ce n'est pas possible, ils ont rempli la forêt. »

On finit par trouver un endroit, près d'une rivière. L'eau s'infiltre et les cadavres surnagent, certains condamnés sont encore vivants. Les askaris, les recrues ukrainiennes doivent descendre dans la fosse remplie d'eau pour achever les blessés.

Je songeais à ces Ukrainiens : comment en étaient-ils arrivé là ? La plupart d'entre eux s'étaient battus contre les Polonais, puis contre les Soviétiques, ils devaient avoir rêvé d'un avenir meilleur, pour eux et pour leur enfants, et voilà que maintenant ils se retrouvaient dans une forêt, portant un uniforme étranger et tuant des gens qui ne leur avaient rien fait, sans raison qu'ils puissent comprendre. Que pouvaient-ils penser de cela ? Pourtant, lorsqu'on leur en donnait l'ordre, ils tiraient, poussaient les corps dans la fosse et en amenaient d'autres, ils ne protestaient pas.

Devant ce spectacle atroce, Popp, son chauffeur, se saisit d'une poignée de terre de la fosse, la malaxe, la hume, en met un peu dans sa bouche : Regardez cette terre, Herr Obersturmführe. C'est de la bonne terre. Un homme pourrait faire pire que de vivre ici.

La terre « est la vierge pénétrée par la bêche ou par la charrue, fécondée par la pluie ou par le sang, qui sont la semence du Ciel. » (Source : Dictionnaire des symboles)

Vient ensuite le temps de l'efficacité, les méthodes s'améliorent, mais l'Aktion a parfois des conséquences imprévues entre suicides, coups de folie et brutalité inutile. De nombreux soldats et officiers prennent des photos, les envoient à leur famille, en font parfois des albums. Un Untersturmführer, antisémite fanatique se retrouve parfois pris de diarrhées violentes : Dieu, que je déteste cette vermine, disait-il en les regardant mourir, mais quelle tâche hideuse.

L'Aktion se poursuit selon une logique qui échappe même au narrateur. Un coup, on rejette une demande de la Wermacht, une autre fois on prend l'initiative. D'ailleurs, certains officiers s'objectent de la participation inopinée et volontaire de soldats aux exécutions : « Des tâches comme celles-ci sont désagréables pour tout le monde. Mais seuls ceux qui en ont reçu l'ordre peuvent y participer. Sinon, c'est toute la discipline militaire qui s'effondre. » Aue reconnaît pourtant que le désir de voir ces choses était humain, aussi. Et de citer La République de Platon, lorsque « Léonte, fils d'Aglaton(...) aperçoit des corps morts couchés près du bourreau. » Léonte, hésite, lutte contre lui-même et finalement se précipite « disant: « Voilà, soyez maudits, repaissez-vous de ce joli spectacle ! »

Aue se fait un jour lire par Thomas un extrait d'une brochure française de l'Institut d'études des questions juives intitulé « Biologie et collaboration » : « Les associations cellulaires d'éléments à tendances complémentaires sont celles qui ont permis la formation des animaux supérieurs, jusqu'à l'homme. Refuser celle qui s'offre à nous serait, en quelque sorte, un crime contre l'humanité, tout autant que contre la biologie. » Pour ma part, je lisais la correspondance de Stendhal.

Le narrateur ne tente pas de se défausser pour autant. Il avoue que c'est par hasard que j'avais été affecté au Stab plutôt qu'aux Teil-kommandos. Il aide à préparer les Aktions, y assiste et rédige des rapports, mais affecté au Teil, il n'aurait pas agi différemment de ses camarades. Depuis mon enfance, j'étais hanté par la passion de l'absolu et le dépassement des limites ; maintenant cette passion m'avait mené jusqu'au bord des fosses communes de l'Ukraine.(...) Et si la radicalité, c'était la radicalité de l'abîme, et si l'absolu se révélait être le mauvais absolu, il fallait néanmoins, de cela au moins j'étais intimement persuadé, les suivre jusqu'au bout, les yeux grands ouverts.

Partie IV : Radicalisation et conséquences

Un jour, un nouvel ordre est donné, émanant du Führer lui-même : « Nos actions contre les Juifs devront dorénavant inclure l'ensemble de la population. Il n'y aura pas d'exceptions. » Aussi étrange que cela puisse paraître à ce stade, cette annonce choque profondément les officiers présents. Oh Seigneur, je me disais, cela aussi maintenant il va falloir le faire, cela a été dit, et il faudra en passer par là. Il faudra désormais « résister à la tentation d'être humain. »

Comme l'a écrit l'essayiste et historien Tzvetan Todorv dans « Face à l'extrême » : « Un être qui ne fait qu'obéir aux ordres n'est plus une personne. »

C'est à ce moment que le narrateur développe un étrange parallèle entre Nazisme et Judaïsme, qu'il approfondira plus tard dans un moment où la folie semblera s'emparer de lui : Le Juif, lui, lorsqu'il se soumettait à la Loi, sentait que cette Loi vivait en lui, et plus elle était terrible, dure, exigeante, plus il l'adorait. Le national-socialisme devait être cela aussi : une Loi vivante.

Mais par ailleurs, l'Aktion commence à faire son effet sur le moral des troupes, officiers compris. Au lendemain du Führervernichtungsbefehl, le narrateur rend visite à un ami qui lui annonce sa demande de transfert. Refusant de faire de même, Aue lui répond néanmoins : Laissez les bouchers s'occuper de la boucherie. Dans le même temps, des cas de dépressions nerveuses et d'impuissance sexuelle sont signalés. Aue lui-même se sent comme une caméra, l'homme qu'elle filmait, et l'homme qui ensuite étudiait le film. Comme dans le poème de Hugo : « La conscience », il est Caïn, l'assassin de son frère, fuyant le regard de Dieu, mais il est aussi ce regard infatigable.

C'est à cette époque que le narrateur commence à développer des problèmes gastriques, en rêve tout d'abord : j'étais saisi d'une intense envie de déféquer et je courais aux cabinets, la merde jaillissait liquide et épaisse, un flot continu qui remplissait rapidement la cuvette, cela montait, je chiais toujours, la merde atteignait le dessous de mes cuisses, recouvrait mes fesses et mes bourses, mon anus continuait à dégorger.

Néanmoins, on continue à améliorer les techniques d'extermination, notamment le Sardinenpackung ou méthode « en sardine ».

La Wermacht atteint Kiev et il ressort que la ville abrite encore cent cinquante mille Juifs. L'élimination d'une telle population – à laquelle devra venir s'ajouter « les patients des asiles, les Tziganes et tout autre mangeur inutile » - requiert le développement d'une organisation adéquate, d'une véritable logistique incluant cartes, cordons, transport, carburant, munitions et ravitaillement. Aue y participe par la propagation de fausses rumeurs : les Juifs partaient en Palestine, ils partaient au ghetto, en Allemagne pour travailler. (...) et alors on pouvait compter sur leurs souvenirs de l'occupation allemande de 1918, sur leur confiance en l'Allemagne, et sur l'espoir, le vil espoir.

On organise une zone de triage vers laquelle sont amenés les condamnés. Il s'agit du massacre de Babi Yar qui fera 33 771 victimes. Des tables sont installées là et ils doivent remettre méthodiquement, en bon ordre, papiers, valeurs, clefs soigneusement étiquetées, vêtements et chaussures. Au loin, on perçoit des coups de feu, mais personne ne semble les entendre. De fait, la première crise vient des Allemands. On distribue en guise de ravitaillement du boudin, ce qui déclenche la colère et le dégoût des intéressés, malmenés par cette tache impossible. C'est à cette occasion que Aue se fait un ennemi mortel, un autre officier du RSHA, Turek, un fanatique à l'étrange physionomie de Sémite.

On lui ordonne de se rendre sur les lieux de l'exécution : un ravin au fond duquel coule un ruisseau noir de sang. Une odeur épouvantable d'excréments dominait celle du sang, beaucoup de gens déféquaient au moment de mourir.(...) les Juifs qui arrivaient en haut du ravin, chassés par les Askaris et les Orpo, hurlaient de terreur en découvrant la scène. Pour la première fois, il doit mettre la main à la pâte et achever des blessés de ses mains. (...) mon regard croisa celui d'une belle jeune fille, presque nue mais très élégante, calme, ses yeux emplis d'une immense tristesse. (...) et ce regard se planta en moi, me fendit le ventre et laissa s'écouler un flot de sciure de bois, j'étais une vulgaire poupée et ne ressentais rien, et en même temps je voulais de tout mon cœur me pencher et lui essuyer la terre et la sueur mêlées sur son front, lui caresser la joue et lui dire  que ça allait, que tout irait pour le mieux, mais à la place je lui tirais convulsivement une balle dans la tête, ce qui après tout revenait au même...

A son ami Thomas, il avouera plus tard ses sentiments sur tout cela : (...) c'est une rupture du monde de l'économie et de la politique. C'est le gaspillage, la perte pure. C'est tout. Et donc ça ne peut avoir qu'un sens : celui d'un sacrifice définitif, qui nous lie définitivement, nous empêche une fois pour toute de revenir en arrière. Ses doutes s'accompagnent de crises de vomissement. Ce jour-là, jour de son anniversaire, il parle pour la première fois de la seule femme qu'il ait aimé et dont il a été séparé, aujourd'hui mariée en dépit de leurs serments d'amour éternel.

Les méthodes de l'Aktion sont en constante amélioration. Le Dr. Widmann, de la section chimie de l'Institut de criminologie technique leur fait la démonstration du camion à gaz. Le camion, hermétiquement clos, se servait de ses propres gaz d'échappement pour asphyxier les gens enfermés dedans ; cette solution, en effet, ne manquait ni d'élégance, ni d'économie.

Le narrateur déchantera par la suite, lorsque, durant l'été 1942, à Piatigorsk, il aperçoit un de ces camions Saurer. La porte arrière était ouverte. Par curiosité, je m'approchais pour regarder à l'intérieur, car je n'avais pas encore vu à quoi cela ressemblait ; j'eus un mouvement de recul et me mis tout de suite à tousser ; c'était une infection, une mare puante de vomi, d'excréments, d'urine.

A mesure que passe l'automne et que l'hiver s'en vient, l'avancée allemande s'enlise, la Wermacht doit faire face à la dégradation du matériel, des conditions de vie – boue et poux font des ravages – , l'équipement inapproprié : les bottes - les pieds gonflent avec le gel entraînant des risques d'amputation, favorisés par les semelles cloutées - , les casques qui gèlent littéralement la cervelle des soldats, et la présence des partisans. (...) mais ç'avait été l'un des pires hivers de mémoire d'homme, et pas seulement en Russie, si froid que partout en Europe on brûlait les livres, les meubles et les pianos, mêmes les plus anciens, comme de part et d'autre du continent brûlait tout ce qui avait fait la fierté de notre civilisation. Les Nègres dans leur jungle, me disait-je amèrement, s'ils sont au courant, doivent bien se marrer. Malgré cela, on en vient à recruter des Hilswillige – des Hiwis – civils volontaires et prisonniers russes plus habitués à ces conditions insupportables.

Au cours d'une expédition dans un village, à la recherche de partisans, Aue est témoin d'une scène atroce : une jeune paysanne enceinte est abattue par erreur. Un infirmier parvient à sauver le bébé... qui finira la tête fracassée contre un mur par un Untersturmführer.

Puis c'est l'annonce de Pearl Harbour et celle de la déclaration de guerre aux États-Unis, La machine de guerre américaine va se mettre en branle, alors qu'on en a même pas encore fini avec les Russes.

Un jour, Aue est confronté directement à une nouvelle crise de Blobel. On lui a transmis un ordre du General von Manstein qui indique : « Il est déshonorant que les officiers soient présents aux exécutions des Juifs. » Bien que ivre à nouveau, son analyse est prophétique : « Ils veulent pouvoir dire, après : « Ah non, les horreurs, c'était pas nous. C'était eux, les autres, là, les assassins de la SS. Nous n'avions rien à voir avec tout ça. Nous nous sommes battus comme des soldats, avec honneur. »

Partie V : Idéologie et éthique

Aue a un jour une conversation avec l'un de ses supérieurs, le Reich et Volksdeutschen Otto Ohlendorf, sur la question juive et sa résolution. Il découvre à cette occasion les autres options envisagées par le passé. « Si le Führer a fini par imposer la solution la plus radicale, c'est qu'il y a été poussé par l'indécision et l'incompétence des hommes chargés du problème ».

Ainsi parmi les solutions envisagées :

L'émigration accélérée : Ohlendorf lui explique « l'organisation remarquable » mise en place à Vienne par Eichmann. Oui, mais après il y a eu la Pologne. Et aucun pays au monde n'était prêt à accepter trois millions de Juifs.
Lublin : le regroupement de tous les Juifs « dans une sorte de grande réserve où ils auraient pu vivre tranquillement sans plus constituer de risque pour l'Allemagne ; mais le General-Gouvernement a catégoriquement refusé et Frank (le Gouverneur général en Pologne), en usant de ses relations, a réussi à faire capoter le projet. »
Madagascar : « les Britanniques, très déraisonnablement, ont refusé d'accepter notre supériorité écrasante et de signer un traité de paix avec nous ! Tout dépendait de ça. D'abord parce qu'il fallait que la France nous cède Madagascar, ce qui aurait figuré au traité, et aussi parce qu'il aurait fallu que l'Angleterre mette sa flotte à contribution »

Ohlendorf, lui-même fait un curieux parallèle entre le devoir des Allemands et le sacrifice d'Abraham : « Vous avez lu Kierkegaard ? Il appelle Abraham le chevalier de la foi, qui doit sacrifier non seulement son fils, mais aussi et surtout ses idées éthiques. Pour nous, c'est pareil, n'est-ce pas ? Nous devons consommer le sacrifice d'Abraham. »

« (Abraham) reçut de Dieu l'ordre de quitter sa patrie et de partir pour un pays inconnu, dont Dieu lui indiquerait peu à peu la direction. (...) Sur un plan psychologique, Abraham symbolise aussi la nécessité de l'arrachement au milieu coutumier, familial, social, professionnel, pour réaliser une vocation hors pair et étendre une influence au-delà des limites communes. » (Ibid)

Remplaçons Abraham par les Allemands et Dieu par le Führer et la métaphore prend tout son sel.

Par la suite, Aue fera la connaissance du Dr Voss, un savant linguiste fort intéressé par les langues indo-germaniques. Il lui fera un petit cours sur la langue allemande, les affirmations délirantes de certains théologiens qui en faisaient la langue d'Adam et Ève et dont l'hébreu aurait dérivé plus tard. Il évoquera l'imaginaire culturel Allemand, « fortement marqué par ces idées, par cette particularité qu'à l'allemand (...) d'autogénérer en quelque sorte son vocabulaire. (…) le Deutschland est le seul pays d'Europe qui ne se désigne pas géographiquement, qui ne porte pas le nom d'un lieu ou d'un peuple comme les Angles ou les Francs, c'est le pays du « peuple en soi » ; deutsch est une forme adjective du vieil allemand Tuits, « peuple ». (…) Et toute notre idéologie raciale et völkisch actuelle, d'une certaine manière, s'est érigée en ces très anciennes prétentions allemandes. »

En juillet 1942, les forces allemandes franchissent le Don et envahissent le Caucase. Von Kleist déclare  « Devant moi, pas d'ennemi, derrière moi, pas de réserves. » Les forces de l'Axe sont chaleureusement accueillies par les cosaques et les musulmans. L'Einsatzgruppe est renouvelé, les nouveaux arrivants semblaient considérer le travail d'extermination comme allant de soi, et ils ne se posaient même pas les questions qui avaient tant travaillé les hommes de la première année.

Un jour, lors d'une Aktion à Minvody, le narrateur est confronté à un Juif d'un certain âge, accompagné d'un petit garçon : « Je sais ce que vous faites ici, (…). C'est une abomination. Je voulais simplement vous souhaiter de survivre à cette guerre pour vous réveiller dans vingt ans, toutes les nuits, en hurlant. J'espère que vous serez incapable de regarder vos enfants sans voir les nôtres, que vous avez assassinés. »

Comme on l'a vu plus haut, il ne s'adresse pas tout-à-fait en cela à la bonne personne. Aue est, malgré tout, capable d'indignation. Confronté de nouveau au Hauptstsurmführer Turek qui massacre un Juif à coups de pelle, il s'insurge violemment, pour se faire brutalement rabrouer à la fois par ce dernier et par un autre officier, le Dr Bolte. Il décide de dénoncer dans son rapport « certains excès de la part d'officiers censés montrer l'exemple. »

A Piatigorsk, Aue, visitant un musée, y découvre un portrait de l'écrivain, peintre et poète Mikhail Lermontov. Est-il conscient de ce qu'il partage avec l'auteur d'Un héros de notre temps ? Évoquant son premier amour, celui-ci avait écrit : « Si tôt dans la vie, à dix ans ! Oh, ce mystère, ce Paradis Perdu, il tourmentera mon esprit jusque dans la tombe. Parfois il m'étourdit et je me sens prêt à rire de ce premier amour, mais plus souvent qu'autre chose, j'en pleurerais. » (Traduction personnelle de l'anglais – Source Wikipedia).

A ses côtés, un portrait de Martynov, un officier russe, dont le seul titre de gloire fut d'être son assassin. Peut-être était-il jaloux du talent de Lermontov ? Peut-être aussi préférait-il qu'on se souvienne de lui pour le mal qu'il avait fait, plutôt que pas du tout ?

Le soir même, Aue retrouve Voss au casino. Ce dernier arrive en compagnie d'Oberländer, un autre officier, à la tête du Kommando « Bergmann » composé de montagnards caucasiens. Celui-ci rédige un article prônant la coopération des populations locales sous la direction des Allemands. Il évoque également l'ambition d'atteindre l'Iraq ou l'Iran afin d'inciter la Turquie de Saracoglu à entrer en guerre aux côtés de l'Allemagne dans le but de remettre la main sur une partie de son empire dispersé.

Les nouvelles en provenance de Stalingrad sont mauvaise, la 6e armée est enlisée au centre-ville. Les généraux Keitl et Jodl sont bannis de la table du Führer dont Voss dépeint un portrait inquiétant : (il) était nerveusement à bout, il piquait de folles crises de rage et prenait des décisions contradictoires, incohérentes.

Un jour, Aue se fait amener un Juif tout-à-fait étonnant qui s'est présenté de lui-même. L'homme est très âgé, parle le grec, et prétend avoir combattu auprès du légendaire Chamil, imam, chef militaire et religieux, fondateur de l'imamat du Daguestan et du pays tchétchène de 1834 à 1859. Il aurait donc au moins cent vingt ans ! Il se présente sous le nom de Nahum Ben Ibrahim.

Nahum est l'un des douze prophètes qui vécut au VIIe siècle avant J.C. et l'un des auteurs de l'Ancien Testament. « Le chapitre 1 raconte que la terre sera brûlée à la venue du Messie (seconde venue pour les chrétiens) et parle de la miséricorde et de la puissance du Seigneur. Le chapitre 2 parle de la destruction de Ninive, qui est la préfiguration de ce qui se passera dans les derniers jours. Le chapitre 3 continue à prédire la destruction et la fin misérable de Ninive. Ninive y est comparée à la ville égyptienne de Thèbes, qui a été pillée plusieurs fois par les Assyriens, et définitivement détruite par Assurbanipal, roi d'Assyrie. » (Source : Wikipedia)

Quelque chose m'intriguait : sous son nez, sa lèvre était lisse, sans le creux habituel au centre. « Pourtant tu es instruit. Tout cela est écrit dans le Livre de la création de l'enfant des Petits Midraschim. Au début, les parents de l'homme s'accouplent. Cela crée une goutte dans laquelle Dieu introduit l'esprit de l'homme. Ensuite, l'ange conduit la goutte le matin, au Paradis, et le soir, en Enfer, puis il lui montre où elle vivra sur terre et où elle sera enterrée lorsque Dieu rappellera l'esprit qu'il y a mis. (...) Et dès qu'il (l'enfant) est sorti, l'ange lui donne un coup sur le nez et éteint la lumière au-dessus de sa tête, il fait sortir l'enfant malgré lui et l'enfant oublie tout ce qu'il a vu. (...) Mais moi, l'ange m'a fait sortir sans me sceller les lèvres, comme tu le vois, et je me souviens de tout. »

Se déroule ensuite, un long passage absolument hallucinant, émouvant, « dans un paysage beau comme une phrase de Bach ». Mais je ne peux pas tout vous dire, ce serait malhonnête et j'espère que vous le lirez vous-même. Disons que nous somme dans l'éthique grecque de partage et de mesure. Le vieillard accepte sa part et rien de plus, contrairement aux Nazis et Aue lui-même qui ont dépassé ce stade pour atteindre la suffisance (Koros) et la démesure (Hybris). « Le soleil n'outrepassera pas ses limites sinon les Érinyes, servantes de Dikè, le dénicheront. » (Héraclite)

« Dans la même Apocalypse, le Verbe est représenté avec des cheveux blancs ; ce qui est encore une fois le signe de l'éternité. Mais échapper aux limitations du temps, s'exprime aussi dans le passé que dans le futur : être un vieillard, c'est exister dès avant l'origine ; c'est exister après la fin du monde. » (Source : Dictionnaire des symboles)

Ensuite Aue retrouve à nouveau Hohenegg au casino. Il lui rapporte son expérience et celui-ci lui expose sa philosophie de la vie qui se divise en trois attitudes : « D'abord l'attitude de la masse, hoï polloï, qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. (...) Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d'en rire, à la manière des taoïstes ou de votre Juif. Ensuite il y a ceux, et c'est si mon diagnostic est exact votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent. »

Dans une cabine privée, près de la leur, ils surprennent une conversation animée. C'est Turek qui diffame Aue, l'accusant sans preuve de relations homosexuelles. Aue se lève et l'enjoint de se rétracter avant de le défier en duel. Celui-ci n'aura pas lieu, ayant été dénoncé et Turek sera contraint de s'excuser, ce qui ne fera, bien sûr, que renforcer sa haine. L'occasion se présentera pour lui avec la polémique des Tats, un peuple iranien dont on discute activement de son statut : Juifs ou pas Juifs ?

On parle de trancher à l'aide d'anthropologues raciaux. Voss s'insurge : « Ce sont des fumistes. Ils n'ont aucune concurrence dans les pays sérieux car leur discipline n'y existe pas et n'y est pas enseignée. (...) Une théorie n'est pas un fait : c'est un outil qui permet d'émettre des prédictions et de générer de nouvelles hypothèses. On dit d'une théorie qu'elle est bonne, d'abord, si elle est relativement simple, et ensuite, si elle permet de faire des prédictions vérifiables. (...) Or, en Allemagne, autrefois le plus grand pays scientifique au monde, la théorie d'Einstein est dénoncée comme science juive et récusée sans aucune autre explication. (...) L'anthropologie raciale, en comparaison, n'a aucune théorie. Elle prend des races, sans pouvoir les définir, puis avère des hiérarchies, sans les moindres critères. (…) Schlegel, qui était fasciné par les travaux de Humboldt et de Bopp, a déduit de l'existence d'une langue indo-iranienne supposée originale l'idée d'un peuple également original qu'il a appelé Aryen en prenant le terme à Hérodote. »

Il achève : « Et si c'est des critères comme les leurs qui vous servent à décider de la vie et de la mort des gens, vous feriez mieux d'aller tirer au hasard dans la foule, le résultat serait le même. »

En décembre 1942, Aue participe à une importante réunion destinée à régler le sort des Bergjuden. Il le fait avec honnêteté et rigueur, y compris en citant des mesures anthropologiques qui font de ceux-ci, d'après l'un des intervenants « le plus beau type des peuples caucasiens. » Malheureusement pour lui, Aue a trop bien fait son travail. Son supérieur, Bierkamp, est furieux et le narrateur est désormais seul et déstabilisé face aux attaques sournoises de Turek et de ses comparses. Le voilà affecté à Stalingrad.


La suite demain...