24 décembre 2014

Les médecins essaient-ils de guérir L'ENFANCE?

Cet article de Dominique Forget mérite vraiment le détour:

Car environ un enfant sur 100 serait autiste aujourd’hui en Amérique du Nord, selon les chiffres compilés par les épidémiologistes. C’est 20 fois plus qu’au début des années 1990, où l’on diagnostiquait la maladie chez seulement un enfant sur 2 000. La ministre déléguée aux Services sociaux et à la Protection de la jeunesse, Véronique Hivon, a récemment qualifié le phénomène de «tsunami» dans une entrevue accordée au quotidien Le Soleil.

Mais il n’y a pas que les diagnostics d’autisme qui ont explosé. Les troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ont aussi pris des proportions inquiétantes chez les enfants. Tout comme la bipolarité. Dans le premier cas, l’incidence a augmenté de près de 50% dans les années qui ont suivi la publication, par l’Association américaine de psychiatrie (AAP), de la quatrième mouture du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), en 1994. Dans le cas de la bipolarité, l’incidence a été multipliée par 40!

«Les enfants ne sont pas plus malades qu’avant», affirme pourtant le Dr Laurent Mottron, expert bien connu de l’autisme, psychiatre à l’hôpital Rivière-des-Prairies et directeur scientifique du Centre d’excellence en troubles envahissants du développement de l’Université de Montréal.

Qu’est-ce qui, alors, explique cette avalanche de diagnostics? D’accord, on dépiste mieux les malades qu’avant. Les autistes, par exemple, étaient autrefois confondus avec les déficients intellectuels. De meilleurs diagnostics en santé mentale permettent aux enfants de bénéficier d’éducation spécialisée, de réadaptation et de traitements, sans lesquels ils mèneraient une vie plus ardue. Mais il y a plus. Notre société serait devenue intolérante à la différence et à la turbulence, avancent certains psychiatres.

(...) Car en 1994, l’AAP a ajouté quelques pages à sa bible des troubles mentaux pour y inclure une nouvelle pathologie appartenant au spectre de l’autisme : le syndrome d’Asperger. Typiquement, les personnes atteintes manifestent des intérêts qui dépassent toute commune mesure, par exemple pour les dinosaures, la musique, l’astronomie ou l’informatique. Elles arrivent difficilement à interagir avec leurs pairs et beaucoup s’astreignent à une routine stricte.

«Ce sont des gens qui ne sont pas tout à fait comme les autres», résume le Dr Mottron. Mais à quel point faut-il être différent pour être Asperger ? Apparemment, selon certains médecins, pas beaucoup! «Je suis toujours étonné de voir à quel point la moindre originalité sociale est considérée comme une maladie», explique-t-il. 

(...) Si un enfant sur 100 ressort du cabinet du médecin avec un diagnostic d’autisme, c’est un sur 30 qui obtient une ordonnance pour le traitement d’un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité. Stagiaire postdoctorale à l’Université de Montréal, Marie-Christine Brault a analysé les données de Statistique Canada se rapportant à des milliers d’enfants âgés de trois à neuf ans. La proportion de ceux fréquentant l’école qui prenaient des médicaments tel le Ritalin est passée de 1,9% à 3,3% de 1994 à 2007.

La psychiatre Patricia Garel, du CHU Sainte-Justine, constate une tendance à vouloir médicaliser les enfants trop énergiques. «Un petit garçon qui a besoin de bouger et qui se retrouve dans une classe de 30 élèves avec un professeur épuisé risque davantage de recevoir un diagnostic de TDAH que s’il se trouve dans une classe plus petite, où il peut laisser libre cours à son imagination et à sa vitalité», indique-t-elle.

Une étude menée à l’Université de la Colombie-Britannique a d’ailleurs montré que les plus jeunes enfants d’une classe risquaient davantage de recevoir un diagnostic de TDAH que les plus âgés. Les médecins auraient tendance à confondre ce trouble et l’immaturité!

Mais c’est peut-être l’augmentation des cas de bipolarité chez les enfants qui est la plus étonnante. Aux États-Unis, en 1994, on diagnostiquait 25 cas pour 100 000 visites d’enfants chez le médecin. En 2003, on en dépistait 1 003 pour 100 000 visites. Autrement dit, les diagnostics sont 40 fois plus nombreux.

Parmi les jeunes qui reçoivent ce diagnostic, 9 sur 10 sont traités à l’aide d’au moins un médicament, souvent un antipsychotique; les deux tiers prennent deux médicaments ou plus. Les chiffres ne sont pas connus pour le Canada, mais les psychiatres assurent que l’épidémie sévit bel et bien chez nous.

Cette fois, le DSM n’est pas en cause. Ce sont des psychiatres, le Dr Joseph Biederman (de l’Université Harvard) en tête, qui ont lancé cette «mode» en publiant des articles et en multipliant les conférences sur le sujet à partir du milieu des années 1990. Selon eux, ce qu’on prend pour des TDAH graves serait, dans certains cas, des signes avant-coureurs de bipolarité. 

(...) Avec ses collègues, la pédopsychiatre a épluché les dossiers de tous les enfants prépubères qui ont été dirigés, de 2006 à 2010, vers l’équipe du CHU Sainte-Justine par un omnipraticien ou un psychiatre externe pour un trouble bipolaire et qui ont été hospitalisés. (...) Dans presque tous les cas, il s’agissait d’enfants qui avaient une histoire de vie difficile, qui avaient vécu des traumatismes ou des carences importantes. «À leur sortie de l’hôpital, aucun d’entre eux n’avait conservé le diagnostic, explique la Dre Garel. Après plusieurs journées d’évaluation, le diagnostic ne pouvait pas être retenu.»

Cela ne veut pas dire que la bipolarité n’existe pas chez les enfants, précise la Dre Garel, mais elle est extrêmement rare avant la puberté et reste difficile à diagnostiquer à l’adolescence. «Les enfants sont très sensibles à leur environnement, ajoute-t-elle. Ils peuvent être irritables parce qu’ils dorment mal, du fait que leurs parents sont en train de divorcer par exemple. Il ne faut pas conclure à la maladie mentale pour autant.»

Étonnamment, le retrait d’un diagnostic n’est pas toujours facile à accepter pour les parents. «Quand leur enfant est très difficile, ils ont tendance à se culpabiliser, poursuit la psychiatre. Certains sont presque soulagés d’avoir un diagnostic qui explique pourquoi les choses ne vont pas bien, plutôt que de se remettre en question.»

(...) Ce psychiatre américain, qui a lui-même supervisé la préparation de la quatrième édition du DSM, est devenu l’un des critiques les plus sévères de l’AAP. «Avec le disruptive mood dysregulation disorder, n’importe quel enfant qui fait de banales colères infantiles pourrait se retrouver avec un diagnostic de maladie mentale», s’inquiète-t-il. 

Ce qui me fait le plus capoter dans tout ça, et c'est un prof qui vous parle, c'est que plutôt que de changer le système scolaire pour le rendre plus adéquat, on médicamente les enfants... complètement dément...

Dans quelques jours, je vais vous parler de Bobby...



5 commentaires:

Le professeur masqué a dit…

Si je peux me permette, j"enseigne à des élèves qui ont des TDA, des TDAH et bien d'autres lettres encore. On parle beaucoup de leur comportement en groupe, de leur manque de discipline, mais on oublie souvent d'autres caractéristiques.

Selon ce qu'ils sont atteints, ces gamins/gamines ont des difficultés à organiser des tâches simples ou complexes, par exemple. Au niveau de la concentration, ils peuvent avoir de la difficulté à corriger un texte ou à effectuer des calculs. On dépasse le stade du «p'tit criss» qui dérange.

Prof Solitaire a dit…

Tu peux tout te permettre ici, mon cher.

Tu as raison de le mentionner.

C'est souvent le problème avec toutes les conversations à ce sujet. On tombe dans les extrêmes.

Les diagnostics de TDAH sont-ils tous sans fondement? Bien sûr que non.

Sont-ils tous fondés? Malheureusement, cela ne semble pas être le cas.

Je pense qu'il faut être capable de voir que certains diagnostics sont farfelus et que d'autres ne le sont pas. Plusieurs, en fait, ne le sont pas.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Je viens quelquefois sur votre site et je le trouve remarquable. Je ne suis pas toujours d'accord avec vous. Pour ce qui est des diagnostics, j'ai un avis bien tranché : ce n'est pas au professeur d'émettre un diagnostic. Je suis maman d'un enfant ayant un trouble visuel qui a été fortement sous-estimé à une certaine époque par les médecins. Mon fils porte aujourd'hui des lunettes progressives assez élaborées et des lunettes de lecture. Il a subi de mauvais traitements en garderie qui voulait lui mettre un diagnostic de santé mentale sur la tête, plus nous nous opposions, plus l'enfant était intimidé. Puis, je ne sais pas quel hasard (enfin si, je sais!), les renseignements ont été transmis à l'école : menaces, intimidations... retrait de l'école . D'un enfant calme, il s'est mis à avoir des problèmes de comportement en quelques mois... Je vous passe les détails, les milliers de dollars pour des examens en tout genre à l'étranger étant donné que je n'ai pas trouvé de spécialistes disponibles à Montréal. Vous savez ce qui a résolu son problème : écriture, comportement... des lunettes progressives et nous avons découvert que l'enfant avait encore de nombreux problèmes visuels qui ne peuvent être corrigés par des lunettes. Il est entre bonnes mains aujourd'hui. Aujourd'hui également, je suis très en colère contre le système, parce que si l'école avait bien voulu observer mon fils de plus près avant de vouloir lui mettre sur la tête un diagnostic complètement erroné, on aurait probablement pu résoudre le problème bien avant et au moins en discuter. Au lieu de cela, nous avons fait face à un enfant en souffrance et des menaces par une directrice qui ressemble à celle que vous décrivez sur votre site. Notre tâche a été 100 fois plus difficile : d'abord, trouver ce qui était arrivé à mon fils pour qu'il change presque du jour au lendemain et ensuite devoir se battre contre l'école. J'ai décidé de me consacrer à la première tâche; ça nous a pris du temps et il a fallu faire quelques sacrifices professionnels et déménager dans une autre province. Vous trouvez normal que le dossier scolaire d'un enfant de 5 ans qui est resté 10 jours dans une école soit rempli d'inepties et de toutes les caractéristiques d'une maladie mentale grave. Il n'avait eu aucun entretien avec quiconque, aucune évaluation. Son dossier scolaire fait partie du musée des horreurs de la famille. Heureusement, le temps a passé, les ophtalmos, orthoptistes, autre ergo sont passés par là et nous en rencontrons toujours à nos frais. L'école aurait pu jouer un rôle bénéfique. Je pense aujourd'hui que nous sommes mal tombés... j'ai eu des contacts avec certains professeurs et sans une telle directrice probablement, ça se serait passé autrement. D'autres enfants ayant le même problème que mon fils n'ont pas sa chance. Je pense aujourd'hui que les diagnostics permettent de couvrir l'incompétence de certains médecins ou le manque de médecins. C'est le jour où l'ophtalm a pris son temps qu'il s'est rendu compte que quelque chose n'était pas bien corrigé. Bonne continuation!

Prof Solitaire a dit…

Merci de partager votre histoire avec nous... je dois vous dire qu'elle me bouleverse. Vous avez absolument raison de dire que les enseignants et les directions ne sont absolument pas qualifiés pour poser des diagnostics, ni même pour spéculer. Tout ce qu'ils sont en mesure de faire, c'est observer des comportements et en faire le rapport, point. Et c'est ce que j'ai toujours fait. Mais vous me faites réfléchir et vous me faites réaliser que la plupart des gens que j'ai connus dans ce milieu ne ressentaient aucun scrupules à s'improviser médecin et à dire les pires balivernes.

Je crois que je n'y ai pas porté d'attention particulière parce qu'à la longue, on s'habitue à entendre des gens dire n'importe quoi, mais vous me faites réaliser que ce genre de geste peut avoir des conséquences terribles pour les enfants.

Votre histoire mériterait d'être connue et lue. Et si j'en faisais un billet, y verriez-vous une objection?

Quoi qu'il en soit, vos commentaires sont toujours le bienvenus, même quand vous n'êtes pas d'accord avec moi! ;-)

Anonyme a dit…

Bonjour Prof solitaire,

J'ai ouvert un blog il y a 3 ans sur notre histoire : voici le résumé
http://histoiredegregoire.over-blog.com/article-bref-resume-en-images-des-principales-etapes-de-l-histoire-121092992.html
Puis vous trouverez l'histoire dans son ensemble :
http://histoiredegregoire.over-blog.com/tag/1.descente%20aux%20enfers/
Puis le processus de reconstruction :
http://histoiredegregoire.over-blog.com/tag/2.%20le%20processus%20de%20reconstruction/
Puis la découverte de la vérité : la vision (ne vous inquiétez pas, les médecins européens n'y ont rien vu non plus ou presque, mais quand même)...
http://histoiredegregoire.over-blog.com/tag/4.%20on%20decouvre%20enfin%20la%20verite%20:%20la%20vision/
Le blog peut vous choquer pour mes prises de position sur le système, néanmoins c'est mon ressenti. J'ai peu à peu compris que les professeurs n'avaient parfois pas le choix... Je vis en Ontario, en face du Québec, disons un exil un peu forcé au début, mais j'ai fini par apprécier le droit d'éduquer mon fils comme je l'entendais.
Bonne lecture