22 février 2015

À côté du cercueil...

L'un des trucs que j'ai trouvé le plus bouleversant, ça a été de parler à ses parents.

Je crois que ça aurait été plus facile de parler à des gens dévastés par la douleur.

Mais à la place, je me suis retrouvé face à des gens qui m'ont semblé d'une intransigeance presque fanatique. Des gens durs. D'une dureté glaciale. Je comprends que la colère est l'une des étapes du deuil, mais là, vraiment, c'était choquant. Les parents de Jeff parlaient de lui avec un tel mépris, même là, à quelques centimètres de son cercueil! Leurs propos indiquaient clairement qu'ils rejettent toute la responsabilité de cette tragédie sur les épaules de leur fils. Je n'ai aucune difficulté à croire que, de son vivant, Jeff a dû être confronté à cette même intransigeance glaciale.

J'imagine que leur vision de ce drame peut s'expliquer par différents facteurs. Il y a de l'intransigeance religieuse dans tout ça, clairement. Et d'autre part, il y a le fait que ces gens sont nés dans un pays très pauvre et ont connu la misère. À leurs yeux, leur fils qui a grandi ici a eu une vie facile comparativement à la leur. Quand tu as faim et que tu manques de tout, ces besoins priment sur tous les autres et tu en viens à croire que si seulement tu pouvais avoir le ventre plein, si seulement tes besoins physiques les plus basiques pouvaient être comblés, alors tout serait parfait.

Ils ne voient pas que leur fils avait des besoins d'une autre nature. Ils ne comprennent pas qu'il avait un carence affective énorme, ils ne comprennent pas ce que c'est une dépression. Ils ne voient pas que leur propre dureté et leur intransigeance a joué un rôle indubitable dans cette tragédie.

Je ne savais carrément plus quoi dire. Je me suis confondu en formules de condoléances vides, mais la réalité, c'est que ces gens-là me faisaient pitié. Non pas parce qu'ils ont perdu un fils, mais parce qu'ils demeurent aveugles au rôle qu'ils ont joué dans cette mort. Et l'espèce de "défenseur de l'intérêt des enfants" qui n'est jamais très loin dans mes pensées avait juste envie de leur crier dessus. De leur dire qu'ils ont un autre fils et qu'ils ne doivent pas répéter les mêmes bêtises une seconde foi.

J'ai passé un peu de temps à discuter avec quelques anciens élèves que j'étais très heureux de revoir malgré les circonstances tragiques. Je discutais avec l'une d'elle qui avait des souvenirs étonnamment précis de son passage dans ma classe, malgré le fait que nous sommes une décennie plus tard. Elle se souvenait vraiment de beaucoup, beaucoup de trucs. Et dans la liste de ses souvenirs, elle m'a parlé de ce cours de prévention du suicide que j'avais donné. Elle se souvenait même que je leur avais montré le film "Dead Poet Society" dans le cadre de cette intervention. "Pour moi, dit-elle, le sujet de la prévention du suicide me fait toujours penser à toi."

Je ne peux pas vous décrire le soulagement que m'ont apporté ces paroles. Parce que, voyez-vous, je me torturais beaucoup ces derniers jours à essayer de me rappeler si j'avais fait cette intervention ou non avec ce groupe spécifique. J'ai l'habitude de le faire avec toutes mes classes de 6e année, mais le doute planait dans mon esprit à savoir si j'avais peut-être oublié de le faire cette année-là. Ben non, finalement, je l'avais fait. Ça a beaucoup apaisé ma conscience et je suis très reconnaissant envers cette ancienne élève pour cela.

Et quand je pense au scénario du film et à ce qui vient de se passer avec Jeff, particulièrement lorsqu'il est question de la dureté et de l'intransigeance parentale... j'y vois de profondes et troublantes ressemblances.

Finalement, pour pallier à ce profond sentiment d'impuissance, j'ai donné mon traditionnel cours de prévention du suicide à mes présents élèves. Je n'avais pas prévu le faire si tôt dans l'année, mais dans les circonstances, j'ai décidé de le donner maintenant. Ça c'est très bien passé. On a parlé de dépression, de stress, de peine d'amour, de tout ce qui peut amener une personne à croire que le bonheur est impossible. On a parlé de l'importance de demander de l'aide, des ressources qui existent, de ce qu'on peut faire lorsqu'un(e) ami(e) nous inquiète. Le cours a été particulièrement émouvant parce que je leur ai parlé de Jeff. Je ne leur ai toutefois pas montré le film DPS, je les trouve un peu immatures pour le moment. Peut-être plus tard dans l'année... ou pas, je ne le montre pas systématiquement à toutes mes classes. On verra.

Et moi, ben, que voulez-vous, je traverse cette tempête d'émotions avec beaucoup de tristesse, mais la vie continue.

J'ai eu 42 ans avant-hier.

L'envie d'écrire revient peu à peu.



3 commentaires:

Guillaume a dit…

Ca a dû être une expérience assez éprouvante.

Prof Solitaire a dit…

Une scène de cauchemar, mon vieux...

Normand Baillargeon a dit…

Courage. Merci pour ce beau texte - et pour les autres.