26 avril 2015

"À quand le reniement du drapeau?"

Je suis souvent d'accord avec Bock-Côté... mais pas cette fois-ci:

Le maire de Saguenay, Jean Tremblay, a mené sa bataille jusqu’au bout et il a perdu. 

Hourraaaaaaa! Pour une fois, la Cour suprême du Canada prend une décision sensée, il faut souligner l'événement! Bien que, je l'admets, j'éprouve tout de même un certain ressentiment à l'idée que son intervention ait été nécessaire.

La Cour suprême du Canada l’empêche désormais de tenir une prière au début du conseil municipal. Le personnage est loufoque et quelque peu désagréable.

Quelque peu désagréable? On parle bien de ce même crétin religieux fanatique qui vomit sur les environnementalistes et les intellectuels? Vous voulez rire? Il est carrément insupportable, oui! Une personne en position d'autorité ou de pouvoir qui rejette la réflexion du revers de la main et qui n'accorde de l'importance qu'à ses croyances, ce n'est pas simplement désagréable ou loufoque, c'est DANGEREUX! Et c'est aussi scandaleux que ces prêtres qui disaient jadis à leurs ouailles pour quel parti elles devaient voter!

À l’extérieur de sa région, il ne suscite pas une sympathie extraordinaire. Plusieurs ont chanté sa défaite. Enfin, ce catholique exubérant et intransigeant est désavoué.

J'en suis!

Mais quoi qu’on pense de Jean Tremblay, sa croisade posait une question centrale, qui ne disparaît pas par enchantement: celle de notre rapport à la religion catholique. En un mot, est-elle au Québec une religion comme une autre ou se trouve-t-elle au cœur de notre héritage? Le catholicisme doit-il avoir le même statut chez nous que l’islam ou le bouddhisme, ou dispose-t-il, à cause de l’histoire, d’un statut particulier?

Désolé M. Bock-Côté, mais vous faites du détournement idéologique. La question centrale ici est tout simplement: doit-il y avoir une séparation claire de l'Église et de l'État, oui ou non? C'est aussi simple que ça. Si la réponse est non, alors il est normal de se retrouver face à un maire qui prie avant le début du conseil municipal et qui profite de sa position pour faire la promotion active du catholicisme. Si non, alors il faut que ça cesse. Le statut du catholicisme n'est pas du tout la question centrale ici.

Cela étant dit, bien qu'elle n'ait rien à voir avec la prière de Jean Tremblay, posons-nous tout de même la question pour le plaisir de l'exercice intellectuel.

Le catholicisme doit-il avoir le même statut chez nous que l’islam ou le bouddhisme, ou dispose-t-il, à cause de l’histoire, d’un statut particulier?

Ma réponse est claire et sans équivoque: TOUTES les religions, le catholicisme y compris, doivent avoir exactement le même statut, c'est à dire qu'elles devraient toutes être reléguées à l'espace privé et ne recevoir ni support, ni contribution financière ou autre, ni soutien et ni sympathie du gouvernement ou publiquement d'aucun de ses représentants officiels. C'est absolument aussi simple que ça.

Cette question, on ne saurait bien y répondre qu’en faisant appel à l’esprit de nuance. 

Pas d'accord, aucune nuance ne me semble nécessaire.

On peut convenir assez aisément qu’il n’était pas judicieux de faire une prière avant le conseil. Non pas que la chose était scandaleuse. Elle était probablement inappropriée. Fallait-il pour autant en appeler à effacer les derniers symboles qui nous rattachent à notre héritage catholique, comme s’il s’agissait d’une saleté dont on devait laver nos institutions?

Au contraire, cette histoire de prière avant le conseil était carrément scandaleuse! C'est du prosélytisme éhonté, de la propagande religieuse dans l'enceinte d'une organisation publique et c'est complètement inacceptable! Les superstitions, les croyances sans fondements, les mythes et l'obscurantisme n'ont absolument pas leur place dans un conseil municipal moderne où les décisions devraient plutôt être éclairées par la raison, la logique, la science et le débat démocratique. La religion est l'antithèse de tout cela et elle n'a pas sa place dans une telle enceinte.

Évidemment que c'est une saleté dont on devrait laver nos institutions! Absolument! La religion catholique n'a-t-elle pas causé suffisamment de torts et de préjudices à nos ancêtres pour le justifier?

Où s’arrêtera-t-on? Dans un monde sensé, on ferait un compromis. On cesserait la prière sans décrocher le crucifix. Simplement parce que la première représente une foi en acte alors que le second a une valeur patrimoniale qui ne se réduit pas à sa signification religieuse. Pourtant, certains veulent le décrocher de l’Assemblée nationale. Leur argument? Il représenterait la tutelle de Dieu sur notre parlement. Mais croient-ils vraiment Québec soumis au Vatican?

Le crucifix aurait dû disparaître de l'Assemblée nationale il y a des décennies. C'est un honteux et détestable anachronisme qui doit disparaître et le plus rapidement sera le mieux. Pourquoi? Exactement pour les mêmes raisons que la prière devait disparaître au conseil municipal de Saguenay, voir mes arguments ci-haut.

La soumission au Vatican n'a absolument rien à voir là-dedans, c'est un argument de mauvaise foi.

Ensuite, le drapeau?

OK, parlons-en du drapeau.

Certains le vomissent en rappelant qu’il a été installé là par Duplessis, le grand méchant. On peut pourtant n’être aucunement un nostalgique de Duplessis sans agiter son nom, plus de cinquante ans après sa mort, comme un épouvantail. 

Je n'ai jamais entendu qui que ce soit dire que le drapeau québécois devrait être changé à cause d'une quelconque antipathie envers celui qui l'a fait adopter. Mais s'il se trouve des gens pour l'affirmer, alors ils ont tort. Il s'agirait alors d'une logique bien tordue. Ce serait comme si je me sentais obligé d'encenser et de célébrer toutes les paroles qui sont prononcées par des souverainistes simplement parce que je suis sympathique à cette cause. C'est insensé. Le fait d'être souverainiste ne rend personne infaillible, M. Bock-Côté nous en fait ici un bel exemple. De la même façon, ce n'est pas parce qu'on déteste Duplessis qu'il faut automatiquement abhorrer tout ce que le bonhomme a dit ou fait, comme par exemple le drapeau du Québec. C'est un argument idiot.

On devine la suite: certains voudront changer le drapeau québécois, un des plus beaux du monde, parce qu’on y trouve une croix. Je ne me fais pas des peurs : cette proposition revient souvent dans la vie publique.

Là, M. Bock-Côté met le doigt sur quelque chose de bien réel et j'y ai moi-même souvent réfléchi. Et rassurez-vous, Duplessis ne faisait pas du tout partie de mes réflexions.

Je suis farouchement athée. Je suis patriotique aussi. Et je vous mentirais si je vous disais que la présence d'une croix en plein coeur de mon drapeau national ne m'indispose pas lorsque je m'arrête à y penser.

Il me semble que la question qu'il faut se poser dans ce cas-ci est la suivante: un drapeau devrait-il refléter le passé ou le présent? Devrait-il symboliser l'histoire d'une nation ou ce qu'est cette nation aujourd'hui? C'est ça la question.

En ce qui me concerne, je l'avoue, je n'ai pas de réponse claire. Je suis attaché au fleurdelisé par habitude et par tradition. C'est vrai qu'il est beau. Je trouve également qu'il est important de se rappeler d'où l'on vient, de connaître son histoire collective et de célébrer l'épopée de ses ancêtres. Après tout, c'est notre histoire qui a fait de nous ce que nous sommes devenus. En ce sens, ce drapeau me semble remplir pleinement ce rôle.

Toutefois, je suis bien obligé d'admettre qu'aucun des symboles qui y figurent ne représente qui nous sommes collectivement aujourd'hui. La croix chrétienne n'évoque pour moi que de vieux rituels obsolètes sans intérêts. Les fleur de lys sont les symboles d'une ancienne monarchie déchue qui a non seulement été abolie il y a fort longtemps, mais qui de surcroît, nous aura ultimement abandonnés. J'essaie de me consoler en me disant que les fleurs de lys de Sa Majesté étaient dorées alors que les nôtres sont argentées, qu'elles symbolisent la Nouvelle-France plutôt que l'ancienne France monarchique. Mais même là, on est dans le passé, pas dans le présent.

Bref, je flotte dans une espèce de flou d'idées et d'émotions qui sont peut-être contradictoires. J'aime le drapeau et j'adore l'histoire. J'affiche fièrement chez moi un énorme fleurdelisé au moins du 24 juin jusqu'au 2 juillet et une version plus petite trône sur mon bureau de prof à tous les jours depuis presque deux décennies. Mais en même temps, je suis bien obligé d'admettre que les symboles qui y figurent ne définissent pas du tout qui je suis.

Toutefois, au-delà de la signification originelle des symboles qui le composent, ce drapeau a été de toutes nos luttes modernes, de la Révolution tranquille à notre combat pour l'indépendance et jusqu'aux protestations étudiantes du printemps 2012. Lorsque les Québécois se mobilisent, il est toujours là, dans la foule. En ce sens, il est contemporain. Nous y avons investi nos sentiments de fierté, de patriotisme et d'espoir pour l'avenir. Ce n'est peut-être pas un symbole parfait, mais c'est le meilleur que nous ayons. Comme le disent les Anglais: "It is more than the sum of its parts."

Est-il contradictoire d'être en faveur de l'élimination du crucifix à l'Assemblée nationale tout en étant plutôt à l'aise avec la croix sur le drapeau? Peut-être. La suppression du premier mène-t-elle invariablement à la modification du second? Non. Serais-je ouvert à l'idée d'adopter un nouveau drapeau plus contemporain et moderne qui reflète mieux notre identité actuelle? C'est possible, mais je ne le souhaite pas activement... et il faudrait qu'il soit beau en maudit!

À terme, nous aurons un joli Québec aseptisé, vidé de sa culture, étranger à sa mémoire, hostile à sa religion, mais tout fier d’être si moderne. Ce sera évidemment un Québec triste à mourir. Alors que le grand défi, aujourd’hui, consiste à réconcilier ses héritages. 

Il me semble que M. Bock-Côté, tout comme les cathos fanatiques ou mélancoliques, mélange tout. La religion n'est plus le coeur de notre identité et le fait de s'en débarrasser une bonne fois pour toute dans notre quotidien et nos institutions ne ferait pas de nous un peuple "vide". La culture d'un peuple, c'est beaucoup plus que ça. C'est d'abord et avant tout sa langue, c'est sa littérature et ses légendes populaires, c'est sa musique et sa poésie, c'est son architecture, sa cuisine et ses habits traditionnels.

Oui, la religion est un aspect périphérique de cette identité, mais à moins de vivre au Moyen-Orient, elle ne constitue plus le coeur des identités nationales modernes. Que la mémoire de la religion soit maintenue en vie sous forme de sympathique tradition littéraire ou folklorique, ça me va parfaitement. Qu'on lise la Bible comme on lit l'Odyssée d'Homère, pas de problème. Sans plus.

Le Québec devrait cesser de croire que son héritage catholique et son désir de laïcité sont contradictoires alors qu’ils représentent deux facettes également nécessaires de notre identité nationale.

Si M. Bock-Côté parle de la religion historique et folklorique, alors je suis d'accord, il ne faut pas gommer le passé. Mais s'il souhaite que cette religion continue d'être pratiquée, crue et respectée dans nos institutions modernes, alors là, il a tout faux.

Mais ces débats sont peut-être inutiles. Car la démocratie est de plus en plus une illusion. Nous subissons plus que jamais le gouvernement des juges. Dès qu’une question collective est importante, on la confie à ce dernier, comme s’il était plus qualifié pour les traiter que le gouvernement des élus. Nous nous sommes laissé convaincre que le peuple était trop immature pour trancher. On pensera bien ce qu’on veut, c’est la Cour suprême qui décidera.

Ah, là, entièrement d'accord. C'est d'ailleurs un des aspects les plus détestables du Canada.



3 commentaires:

Guillaume a dit…

J'ai été vraiment découragé de lire ça aussi. Je suis du Saguenay, d'abord, et je peux dire qu'on n'aime pas tous le mollah Tremblay. Ou Jean Branlé, ou Saint Jean le Martyr, Patron des Insignifiants, ou l'enfant de choeur attardé, ou... Je lui ai donné bien des sobriquets.

Ce n'est pas renier la culture québécoise que de dire qu'elle ne se résume pas, ni ne saurait être contenue, par son passé catholique... Ce n'est pas non plus ignorer son passé que de reconnaître justement qu'il est passé. Plus encore, se le rappeler, c'est aussi se rappeler que l'on a justement coupé les ponts avec une Église catholique autoritaire et répressive et une foi qui a servi à maintenir le peuple dans l'ignorance...

J'aime bien Mathieu Bock Côté d'habitude, mais ici il fait preuve d'une révérence envers le catholicisme franchement malhonnête.

fylouz a dit…

"Dès qu’une question collective est importante, on la confie à ce dernier, comme s’il était plus qualifié pour les traiter que le gouvernement des élus. Nous nous sommes laissé convaincre que le peuple était trop immature pour trancher."

Ben oui, mais que faire, à qui se fier lorsque le peuple donne son vote à des démagogues qui vous promettent tout, n'importe quoi, le beurre, l'argent du beurre et le cul de la crémière pourvu qu'ils soient élus ? Qui, une fois au pouvoir, se comportent comme de petits Aliyev (président de l’Azerbaïdjan) ou Kim Jong-un (dirigeant de la Corée du Nord), et se retrouvent subséquemment, malgré et en dépit de tout, réélus ? Il me semble alors que la dernière ligne de défense du nono-citoyen, c'est bien la justice et la constitution (en espérant que le petit dictateur sus-cité ne l'ait pas modifié à son gout).

Prof Solitaire a dit…

@Guillaume: Entièrement d'accord.

@Fylouz: Tu mets de l'avant un excellent argument et si le Québec était souverain, je serais fort probablement d'accord avec toi puisque, ultimement, ce sont les politiciens élus par le peuple qui voteraient les lois et les chartes qui sont ensuite mises en application par les instances juridiques. Toutefois, dans le contexte du Québec, cette Cour suprême est celle du voisin, tu vois? Elle sert donc habituellement à nous imposer les décisions prises pas nos voisins. Comme lorsqu'elle a affirmé que les Sikhs avaient le droit de porter leur kirpan à l'école par exemple, malgré le fait qu'il y avait un large consensus de toutes les instances du Québec à propos de son interdiction. C'est ça qui fait chier, au fond, tu vois?

Cela étant dit, on a aussi souvent l'impression que les politiciens manquent de courage et refusent de prendre position sur des questions controversées et préfère s'en remettre aux interprétations des juges qui, eux, ne sont pas élus par la population. Cela me semble donc être anti-démocratique.