21 avril 2015

Honoré Beaugrand

Extrait de ce fascinant article à propos d'un personnage méconnu de notre histoire:

En 1895, dans le Paris républicain, lors d’un banquet, Honoré Beaugrand, ex-maire de Montréal et directeur d’un grand quotidien de cette ville, La Patrie, célèbre la France, mère patrie des Canadiens français. L’ambassadeur de Grande-Bretagne lui demande en souriant ce qu’il fait de l’Angleterre. Beaugrand lui répond: «C’est ma belle-mère.» Les conservateurs montréalais n’avaient pas tort de qualifier sa pensée libérale de «sans-culottisme avancé».

Dans sa biographie d’Honoré Beaugrand (1848-1906), la première digne de ce nom, le sociologue Jean-Philippe Warren, spécialiste chevronné de l’histoire intellectuelle du Québec, insiste, à juste titre, sur le libéralisme radical et le républicanisme de cet admirateur de Papineau. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Beaugrand appartient à un Parti libéral le plus souvent dans l’opposition et très revendicateur.

Depuis l’échec des patriotes de 1837-1838, les conservateurs règnent sans partage. De 1867 à 1897, ils détiennent le pouvoir à Québec, sauf durant deux gouvernements libéraux, celui de Joly de Lotbinière (1878-1879) et celui d’Honoré Mercier (1887-1891). À Ottawa, de 1867 à 1896, les vrais libéraux ne gouvernent qu’entre 1873 et 1878. Sous l’Union des Canadas, de 1840 à 1867, les conservateurs avaient donné le ton en s’alliant avec des réformistes si modérés qu’ils leur ressemblaient.

Une ère de domesticité

La situation politique révolte Beaugrand. Le journaliste a la conviction que «les libéraux sont les descendants des patriotes de 1837». Il est fier de se réclamer de cet héritage et dénonce ceux qui, comme Étienne Parent, Wolfred Nelson et George-Étienne Cartier, ont trahi, selon lui, la cause progressiste pour devenir conservateurs. Il soutient que «la morgue» de Cartier, chef des transfuges, «et le servilisme de toute sa clique» annonçaient «une ère de prostitution nationale et de domesticité générale».

La fougue est naturelle à Beaugrand, ce natif de Lanoraie dont la vie tient de la passion et de l’aventure. Dans son ouvrage substantiel, intelligent et très fouillé, Warren souligne que la «bougeotte», héritée des coureurs des bois, caractérise l’homme qui fut, tour à tour, novice chez les Clercs de Saint-Viateur sous la férule de qui il avait étudié au collège de Joliette, matelot, cuisinier, violoneux, investisseur, et touriste en Chine.

Si l’aventurier combattit à 17 ans au Mexique, dans les troupes envoyées par Paris au secours de l’empereur Maximilien, c’était par amour de la France et par goût du risque plutôt que par conviction politique. Mais, dès 1873, journaliste chez les nombreux Canadiens français émigrés en Nouvelle-Angleterre pour gagner leur pain, il adhère à un progressisme solide.

Ses idées sociopolitiques s’appuient, dès lors, sur la libre-pensée en réaction à l’alliance étroite, au Québec, du clergé et des conservateurs. En 1878, son roman Jeanne la fileuse (Fides) traite des accidents industriels que subissent les ouvriers des filatures du Massachusetts.

Revenu au Québec, Beaugrand fonde, en 1879, à Montréal, le quotidien La Patrie pour défendre le libéralisme. Même si les articles y sont rarement signés, on reconnaît les idées du directeur dans la ligne politique adoptée par le journal. C’est particulièrement vrai lorsque la rédaction préconise l’enseignement obligatoire, gratuit et laïque, heurtant ainsi le clergé de plein fouet.

La chasse-galerie

L’évêque de Montréal s’inquiète des audaces de La Patrie, surtout, en 1884, lorsqu’il y lit l’écrivain anticlérical Arthur Buies, le plus prestigieux des collaborateurs avec Louis Fréchette, autre homme de lettres au libéralisme inné. Mais Beaugrand le rassure un peu. Il conçoit son quotidien moins comme une feuille de combat que comme un journal d’information idéologiquement orienté avec finesse, à l’instar de la presse nord-américaine de langue anglaise.

Comme ailleurs sur le continent, la publicité occupe beaucoup d’espace dans La Patrie et enrichit son propriétaire et directeur, qui se rapproche en même temps du milieu anglophone montréalais, aidé par sa femme, Eliza Walker, d’origine américaine et de foi protestante. Ce qui n’empêche pas Beaugrand de continuer à souhaiter que le Canada se libère du joug britannique et de reprocher à un chef libéral, Honoré Mercier, de faire trop de concessions aux conservateurs et au clergé.

Quand le journaliste occupe la mairie de Montréal de 1885 à 1887, les conservateurs canadiens-français le décrivent, avec démagogie, comme «le maire des Anglais» et lui reprochent d’imposer la vaccination lors de l’épidémie de variole. Mais en 1900, six ans avant sa mort, l’écrivain célèbre, dans La chasse-galerie, légendes canadiennes (Fides), la culture populaire de ceux qu’il a tant voulu, grâce à la presse de langue française, faire accéder à la modernité.

Avec beaucoup de pertinence, Warren estime que Beaugrand, au soir de sa vie, «était sans doute consterné de voir» que, pour la nouvelle génération, le patriotisme canadien-français s’associait au catholicisme. Comble de l’ironie, le principal responsable de ce changement, fait au nom d’un libéralisme christianisé, n’était nul autre qu’Henri Bourassa, petit-fils du libre penseur Papineau qui avait inspiré toute l’action du bourlingueur issu de Lanoraie.



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