7 avril 2015

Se faire traiter comme un con

Quand j'ai commencé à enseigner, il y a une vingtaine d'années, j'étais traité comme un professionnel. On me faisait confiance. On me respectait. On reconnaissait mon travail et ma compétence. Les directions ne passaient pas leur temps à me surveiller, à me critiquer et à me faire chier. J'avais une job à faire, je la faisais bien et les directions avaient confiance que je faisais ce que j'avais été engagé pour faire.

Ce n'est plus comme ça de nos jours.

C'était une pédago aujourd'hui et je suis arrivé à l'école à 7h. La seule personne qui était là avant moi était la responsable du service de garde. Je suis allé directement dans ma classe et je me suis mis à l'ouvrage. J'ai seulement pris un petit break pour dîner, peut-être 30 minutes tout au plus. J'ai vraiment travaillé fort et j'ai abattu beaucoup d'ouvrage aujourd'hui, j'étais vraiment fier de mon rendement. J'ai fait plus de travail que ce que j'avais cru possible en me levant ce matin.

La convention collective veut que lors d'une pédago, je travaille 5 heures. Je regarde l'heure, il est 13h30! Cela signifie que, si on ne compte pas mon dîner, je suis assis à mon bureau à bûcher depuis maintenant six heures! J'ai donc fait cadeau d'une heure supplémentaire non-rémunérée à mon employeur et j'ai ma journée dans le corps! Alors j'enfile mon manteau et je quitte.

Dans le lobby de l'école, je me fais apostropher par la directrice:
DI: Hé! Où vas-tu?
PS: Chez moi, pourquoi?
DI: Tu dois être présent à l'école pendant 5 heures et tu as une heure de dîner obligatoire!
PS: Je suis ici depuis 7 heures ce matin!
DI: Peu importe, tu ne peux pas quitter avant 14 heures!

Je suis resté aimable et poli mais j'étais en tabarnak. Pour plusieurs raisons.

Premièrement, bien qu'elle soit restée relativement polie, la directrice m'a garoché ça à tue-tête dans le lobby de l'école, où absolument tout le monde pouvait l'entendre. D'ailleurs, une enseignante qui me déteste était plantée là avec un grand sourire. C'était extrêmement humiliant.

Deuxièmement, ce refus de reconnaître mon travail m'enrage! J'ai travaillé PLUS LONGTEMPS que ce que j'étais obligé de faire et probablement plus longtemps que n'importe qui dans cette esti d'école... or, non seulement mon travail n'est pas reconnu, mais en plus je suis rabroué! Elle se fiche de mon heure supplémentaire et de mon dîner écourté et elle ajoute l'insulte à l'injure en me rabrouant devant tout le monde!

Troisièmement, je trouve ce manque de flexibilité et cette application intransigeante des règles tout simplement exaspérantes. Mais la bureaucratisation du monde de l'éducation est hors de contrôle et c'est ainsi que fonctionne le système maintenant. On ne te donne plus le bénéfice du doute, tu es par défaut un crosseur qui ne veut pas travailler! On ne te donne plus de respect, on te traite comme un con! On ne s'intéresse pas à ce que tu fais de bien, on ne te cherche que des défauts!

Tu es arrivé le premier? Tu as travaillé plus longtemps que ce qui est exigé? Tu as écourté ton dîner? Tu te dévoues corps et âme pour tes élèves sans compter depuis presque 20 ans? Tu donnes de ton temps généreusement à chaque jour pour venir en aide aux élèves et pour mettre sur pied des projets motivants? Ton travail porte fruit et il se vit des choses extraordinaires dans ta classe?

M'en crisse: tu oses quitter avant 14h lors d'une journée pédagogique. Retourne dans ta classe pendant 30 minutes, connard!

C'est cette attitude de plus en plus omniprésente qui m'enrage et qui anéantit complètement ma motivation. Je suis écoeuré de me faire traiter comme un con! Je suis écoeuré de voir tout mon travail supplémentaire jamais reconnu, tous mes efforts complètement ignorés et tous mes accomplissements être pris pour acquis. Un système comme celui-là me donne juste envie de faire l'absolu minimum requis, de ne pas donner une câlisse de seconde de plus et de tous les envoyer chier, ces bureaucrates à la con. D'ailleurs, ce sont les enseignantes qui font exactement ça qui s'en sortent le mieux!

Vous voulez me traiter comme un employé dans une usine de boîtes de conserves? Parfait, sacramant! Je vais faire le strict minimum, compter chaque esti de minute et tout ce qui est extra, vous vous le foutrez dans l'cul!

Ça m'enrage tellement... j'ai juste envie de hurler. Ou de vomir, j'sais plus.

Je crois qu'il n'y a rien que je déteste plus que le mépris. Et dans cette saleté de métier, tout ce qu'on reçoit des bureaucrates, des directions et trop souvent des parents, c'est du câlisse de mépris.



6 commentaires:

Henem a dit…

Pi les concitoyens qui ont voté libéral en croyant, pour la 867e fois, la menterie que l'éducation est une priorité au Québec.

Je compatis avec toi. Comment ça sfait qu'on confie des jeunes à des gens qui ont la maturité émotionelle d'une ptite fille de 8 ans. D'ailleurs, pourquoi les gens peuvent ils vouloir agir contre l'intimidation s'ils l'utilisent dans leurs rapports sociaux en tant qu'adulte? N'importe quel boss qui réprimande un employé devant ses collègues ne mérite pas d'être boss.

Fais toi élire commissaire scolaire, Prof, pi va faire le ménage.

Anonyme a dit…

Les enseignants ont travaillé fort pour que soit respecté le temps de diner de 75 minutes. Qu'on impose pas de tâches sur l'heure du diner...ce qui signifie qu'à l'inverse les enseignants ne peuvent pas invoquer la nécessité davoir 75 minutes pour diner quand ca fait leur affaire....et être capable de manger en 15 minutes en d'autres temps.
Alors deux choses....
J'espère que vous n'accepterez jamais de discuter avec votre direction sur votre heure de diner
Vous avez totalement raison, vous interpeler devant les autres est inacceptable et il faut lui dire.
La prochaine fois essayez plutôt d'être prévenant en annonçant votre modification d'horaire a l'avance ...
Elle ne pouvait pas savoir que vous étiez là à 7h
Bonne chance

Dan a dit…

Je viens de terminer mon BEPP. En fait, je suis un des 6 gars qui a terminé sur un total de 140 filles...

Ça fait 7 ans que je travaille dans le privé pis ce genre de situation me met hors de moi! On se demande après ça pourquoi on a de la misère à attirer des individus de qualité dans le domaine.

J'adore votre blogue, ça fait du bien d'avoir un point de vue ''mâle'' de notre métier!

Le professeur masqué a dit…

Les règles ont été édictées parce qu'il y a eu trop de «crosseurs» dans le système. Des profs qui ne foutent rien, j'en ai connus. Toi aussi. Alors, on a mis des règles. Tout comme tu en as en classe. Il m'arrive de rentrer avant la secrétaire. Je dois alors quitter ma classe pour aller lui donner ma présence... Une perte de temps.

Ta directrice n'aurait pas dû te sermonner devant des collègues. Mais elle applique la convention. À toi de retourner cette arme contre elle le temps venu. Chiâler ne te donnera rien de plus sinon qu'être amer.

Il m'est déjà arrivé d'être coupé alors que j'en avais fait plus que demandé dans une journée. J,ai alors dit à mon patron: c'est pas mon salaire que tu coupes, c'est dans tes capacités à motiver ton personnel. Pas eu de blâme...

Prof Solitaire a dit…

@ Henem: Merci pour les bons mots. Moi, le Commissaire Solitaire? Malheureusement, ce serait une perte de mon précieux temps puisque ces gens-là ne servent strictement à rien.

@ Ano: J'ai beaucoup réfléchi à cette question cette semaine: dois-je lui dire que je n'ai pas apprécié sa façon de m'apostropher ou non. J'ai failli lui en parler, mais elle avait un air de boeuf alors j'ai changé d'avis. Je n'arrive pas à comprendre cette femme alors je ne sais pas quelle sera sa réaction. Elle pourrait aussi bien s'en offusquer que s'en excuser, les deux me semblent également plausibles. Et je n'ai pas vraiment envie de me mettre la direction à dos. Alors j'ai fermé ma gueule.

@ Dan: Je suis content de voir qu'il existe encore une poignée de gars assez courageux ou assez fous pour venir nous rejoindre. Heureux que le blogue te plaise, tes commentaires sont toujours les bienvenus!

@ PM: Ouais, je sais bien qu'il y a des crosseurs, mais tu ne trouves pas qu'ils sont une excuse bien commode pour imposer toujours plus de règles et déshumaniser toujours plus les relations humaines entre les enseignants et les directions? N'y a-t-il pas moyen de traiter les gens de façon équitable en tenant compte du comportement de chacun, du rendement de chacun?

Qu'est-ce qui aurait empêcher ma directrice de dire: "Tu es ici depuis 7 heures? Je ne savais pas, ça va, tu peux y aller." Si elle prenait la peine de s'informer, elle saurait que je suis à l'école entre 6h30 et 7h à tous les jours! Elle saurait que je donne de mon temps généreusement et que je ne mérite donc pas de me faire traiter comme un con si je quitte à 13h30 plutôt qu'à 14h pendant une pédago!

Pourquoi ne pas prendre tout ça en considération? Pourquoi déshumaniser tout, dépersonnaliser tout? Elle n'est pas obligée de faire ça et je ne crois pas agir ainsi dans ma classe. Mes interventions auprès des élèves sont justes et équitables, mais modulées par le comportement habituel de l'élève. Je n'agirai pas de la même façon avec un élève qui n'a pas fait son devoir pour la première fois et avec celui qui ne les a pas fait douze fois! N'est-ce pas là la base même d'un système juste et respectueux de chacun?

Mais non, on préfère dire qu'il y a quelques crosseurs et se servir de cette excuse pour traiter tout le monde comme des crosseurs potentiels et par le fait même, complètement ignorer tout le travail admirable qui est fait par les gens. Belle façon méprisante d'anéantir la motivation de tes meilleurs profs.

Saloperie de système de merde...

Le professeur masqué a dit…

PS: C'est notre gentil petit syndicat qui a contribué à cet horaire de con avec les négociations sur l'équité. Rassure-toi: la semaine de 35 heures arrive bientôt et ;e TNP va disparaitre....

«N'y a-t-il pas moyen de traiter les gens de façon équitable en tenant compte du comportement de chacun, du rendement de chacun?» Non, si tu fais ça, tu ouvres la porte au cas par cas et à des jugements discrétionnaires. Ça s'appelle des balises. Rentre aux heures prévues et sors aux heures prévues. C'est con, mais c'est le système voulu par les patrons et nos syndicats.

Ta directrice ne gère pas des enfants, mais des employés. Et tu es un employé tout comme moi.

On dirait que tu attends de la reconnaissance de la part de tes collègues ou de tes patrons. Arrête de compter là-dessus. Ta motivation doit être ailleurs. Moi, elle est dans mes élèves que je rencontre plus tard et qui me disent l'impact que j'ai eu sur eux, de leurs parents, de leurs enfants même!

Tu vas te rendre sérieusement malade si tu continues dans cette voie.