7 avril 2015

«Shoot to kill!»

Voilà un article qui nous rappelle un moment bien sombre de notre histoire:

Tuerie à Québec pour l’Empire
Michel Lapierre

«Shoot to kill!» L’ordre, donné en anglais, était clair. Le 1er avril 1918, à Québec, les soldats canadiens tuent quatre hommes du peuple qui manifestent contre la participation obligatoire à la Première Guerre mondiale. Des anglophones vont jusqu’à réclamer la suppression d’un quotidien opposé à la conscription, Le Devoir, et souhaitent voir son directeur, Henri Bourassa, exécuté. C’est comme si la guerre s’étendait ici entre deux langues, deux nations.

À l’occasion du centenaire du conflit mondial, la réédition du récit palpitant de la tragédie survenue chez nous, Québec sous la Loi des mesures de guerre (1918), de l’historien Jean Provencher, s’imposait, d’autant plus que le livre, publié en 1971, était depuis longtemps introuvable. Dans sa préface de l’époque, reprise aujourd’hui avec un avant-propos inédit de l’auteur, Fernand Dumont soulignait déjà l’importance de ce document construit à partir d’archives.

Il s’agit d’une radioscopie des deux consciences collectives antagoniques qui, depuis la Conquête, définissent le Canada. La Première Guerre mondiale révèle que les Canadiens anglophones, surtout ceux qui remontent vite leurs origines au Royaume-Uni, réagissent comme les sujets d’une grande puissance impliquée dans le conflit: l’Empire britannique.

Ils favorisent, en majorité, la participation militaire de leur pays. Quant aux Canadiens français, séparés de la France depuis un siècle et demi en subissant l’hégémonie britannique, leur désir de combattre l’Allemagne, pour aider l’une ou l’autre des grandes puissances belligérantes, est beaucoup moins ardent.

En 1917, le gouvernement canadien du conservateur Robert Laird Borden établit l’enrôlement obligatoire. La police fédérale poursuit les déserteurs. La réaction québécoise est hostile. Dans la frange libérale autonomiste, on évoque même l’idée d’un retrait du Québec de la Confédération.

C’est dans ce contexte que des manifestations populaires contre la conscription se succèdent dans la ville de Québec au printemps 1918. Ottawa constate qu’agents de police et militaires canadiens-français se montrent, en général, solidaires de la foule, essentiellement de la même origine qu’eux. On fait donc venir des soldats anglophones du reste du Canada pour mater les protestataires.

François-Louis Lessard, le Canadien français le plus haut gradé de l’armée, répond à l’avocat anticonscriptionniste Armand La Vergne, qui défend les manifestants : «J’ai la force et je m’en sers!» Ces mots, mis en évidence par Provencher, l’excellent narrateur, sont ceux de l’Empire britannique, de sa hautaine autorité qui a su fasciner les transfuges de tant de peuples.

Sur la foule, où l’on entendait crier «Parlez français!», les soldats ont tiré, profitant après coup des mesures de guerre adoptées rétroactivement qui leur assureront l’impunité. Les empires ont toujours su défier le temps.


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