18 juillet 2015

Des U-boats dans le fleuve


Le fleuve et le golfe du Saint-Laurent sont d'une importance stratégique considérable. Depuis l'aménagement de la voie maritime, cet estuaire est devenu la porte d'entrée vers les Grands Lacs et l'intérieur du continent nord-américain.

La valeur stratégique de l'estuaire était bien connue des Allemands depuis fort longtemps. Vers la fin des années 1930, des agents allemands se faisaient passer pour des agents immobiliers afin de négocier l'achat de l'île d'Anticosti. C'est Duplessis lui-même qui se serait opposé à cette transaction. Si Hitler avait réussi à conclure une telle transaction, il serait devenu le maître incontesté du fleuve. Une première page du journal The Montreal Gazette de décembre 1937 témoigne du bruit que cette affaire fit à l'époque.

MAI 1942: L'INVASION DÉBUTE 

C'est en 1942 que le signal fut donné. «Pauchenslag» (coup de tambour) était le mot de code qui devait déclencher les hostilités. Sur les ordres du Grossadmiral Karl Dönitz, commandant en chef des U-boats, des sous-marins allemands quittèrent les eaux de la Méditerranée et mirent le cap sur le golfe du Saint-Laurent. L'objectif était fort simple: empêcher les navires de troupes et de ravitaillements de rejoindre la Grande-Bretagne.

Le premier coup fut porté le 11 mai 1942. Cette journée-là, Joseph Ferguson, le gardien du phare de Cap des Rosiers, fut surpris d'entendre l'histoire d'un pêcheur gaspésien qui était devenu la risée de ses camarades lorsqu'il leur avait raconté avoir vu un «tuyau de poêle» qui dépassait de l'eau. Ferguson fut dès lors convaincu qu'un étrange sillon qu'il avait aperçu plus tôt dans la journée avait été causé par un périscope. Plusieurs pêcheurs s'étaient également plaints de filets déchiquetés, ce qui semblait confirmer la thèse du sous-marin. Ferguson appela sans attendre la base militaire de Gaspé afin de les mettre au courant. Malheureusement, le personnel militaire de la base ne parlait pas français et le cri d'alarme de Ferguson demeura incompris.

Ferguson avait toutefois vu juste. Le «tuyau de poêle» était bel et bien le périscope d'un U-boat allemand. Il s'agissait du sous-marin U-553, sous les ordres du commandant Karl Thurmann. Il avait quitté la base de Saint-Nazaire en France, au mois d'avril et avait réussi à passer inaperçu pendant sa traversée de l'Atlantique. Arrivé dans les eaux du golfe depuis la veille, Thurmann ne perdit pas de temps. Une heure avant minuit, en ce 11 mai 1942, le sous-marin fit surface dans la nuit et Thurmann aperçut le navire britannique «Nicoya». Deux torpilles furent lancées dans sa direction, mais une seule aurait suffit. Le SS Nicoya commença à couler immédiatement après le premier impact, crachant du feu et de la fumée dans le ciel au large de Gaspé. Deux heures et 45 minutes plus tard, Thurmann frappe à nouveau. Cette fois, c'est le cargo néerlandais «Leto» qui fut torpillé et qui coula presque immédiatement. Les forces de l'armée et de la marine du Canada avaient été complètement prises par surprise.

Les Gaspésiens dépêchèrent plusieurs navires de pêche afin de venir en aide aux survivants. Ces derniers furent acheminés à l'Anse au Valleau et à Cloridorme. Les habitants des rives furent d'une aide précieuse dans l'aide et l'évacuation des rescapés.

La réaction publique du gouvernement canadien fut brève. Le 12 mai, Angus MacDonald, le ministre de la marine, prit la parole à la chambre des communes. Il déclara qu'un seul bateau avait été coulé au large de Gaspé et qu'aucune autre attaque ne serait rendue publique. Pour la première fois depuis la guerre de 1812, le pays était attaqué sur son propre territoire, mais cette fois-ci, le gouvernement fédéral était bien déterminé à ce que la population l'ignore complètement. La stratégie du gouvernement canadien fut de taire cet épisode de notre histoire afin «de ne pas divulguer des informations importantes à l'ennemi.» Il s'agit d'une décision mal avisée. Si les citoyens avaient été mieux informés, cela aurait pu éviter les subséquentes tragédies et sauver des vies.

L'OFFENSIVE ALLEMANDE SE POURSUIT 

Les succès de Thurmann à bord du U-553 encouragèrent Dönitz à envoyer trois nouveaux sous-marins dans l'embouchure du Saint-Laurent. Les sous-marins U-132, U-165 et U-517 arrivèrent à leurs tours à l'été de 1942. Le sous-marin U-517, sous le commandement de Paul Härtwig, fut particulièrement dévastateur.

Mais le premier sur les lieux fut le U-132 et dès son arrivée, il commença à torpiller tous les navires qui passaient dans sa mire. Le 6 juillet, trois navires marchands furent coulés coup sur coup: le SS Dinaric, le britannique SS Hainaut et le grec SS Anastasios, toujours au large de Cap Chat. Le règne de terreur du U-132 se termina à une date indéterminée de ce juillet 1942 avec l'attaque du navire britannique Frederika Lensen au large de Grande Vallée. Ce dernier ne fut toutefois pas coulé.

Le sous-marin U-517 de Paul Härtwig arriva dans le golfe le 26 août. Dès son arrivée dans le détroit de Belle-Isle, il aperçut un convoi de navires militaires en route pour le Groenland. Deux torpilles furent lancées en direction du navire américain U.S. Chatham. Une seule explosa sur la coque mais l'impact fut suffisant pour faire couler le bateau en trois minutes, causant la mort de 23 soldats américains. Le lendemain, toujours dans le détroit, U-517 torpilla un autre navire américain, le U.S. Arlyn, tuant 9 personnes. Le navire américain U.S. Laramie fut également torpillé par le sous-marin U-165, mais il ne fut toutefois pas coulé. Le U-517 de Härtwig s'engagea alors plus avant dans le golfe. Le 3 septembre, il coula le premier navire canadien, le SS Donald Stewart, au large entre Terre-Neuve et la côte nord. Le navire coula en 7 minutes, mais miraculeusement, seulement trois hommes furent tués lors de cette attaque.

La carrière de Härtwig faillit se terminer très abruptement après la destruction du Stewart. Son sous-marin fut aperçu par un avion militaire canadien qui lâcha une bombe dans sa direction. La bombe vint atterrir directement sur le pont du sous-marin mais elle n'explosa pas. Les Allemands balancèrent la bombe à la mer à bouts de bras et poursuivirent leur patrouille sans être dérangés. Trois jours plus tard, le navire grec SS Aeas est coulé au large de la péninsule gaspésienne. Les habitants de Cap Chat furent réveillés par l'explosion assourdissante.

HMCS RACCOON 

Le 7 septembre, c'est au tour du yacht militaire canadien HMCS Raccoon d'être envoyé par le fond, au large de Rivière la Madeleine. Aucun de ses 38 occupants ne survécut et un seul cadavre en bien mauvais état fut retrouvé sur une plage de l'île d'Anticosti. Il s'agit de la dernière attaque du sous-marin U-165, mais c'est celui de Härtwig qui faillit en payer le prix. Immédiatement après la destruction du Raccoon, la marine canadienne commença à faire exploser des charges de fond pour débusquer les sous-marins allemands. Le U-517 de Härtwig arriva sur les lieux au mauvais moment. Il plongea mais trop tard, une charge explosa près du bateau, endommageant les circuits électriques. Les Allemands réussirent tout de même à tromper leurs poursuivants en lançant un «Pillenwerfer». Ce gadget, de la taille d'une boîte de conserve, était lancée comme une torpille mais laissait un sillon de bulles derrière elle. Les navires canadiens prirent donc ce sillon en chasse pendant que le U-517 s'échappait avec seulement des dommages mineurs.

Le même jour, ce dernier coula trois cargos au large de Gaspé: le navire grec SS Mount Pindus, le SS Mount Taygetus et le navire canadien SS Oakton. Également le 7 septembre, une torpille qui avait manqué un navire marchand vint exploser sur une plage de Saint-Yvon, faisant voler en éclats les fenêtres des maisons des alentours. Le 11 septembre, U-517 torpille et coule une corvette de la marine canadienne, HMCS Charlottetown, au large de Cap Chat. Plusieurs marins furent tués par l'explosion des charges de fond qui sont tombées à l'eau après l'attaque du sous-marin. Une fois de plus, un «Pillenwerfer» permit aux Allemands de s'échapper sans être suivis. 57 marins du Charlottetown survécurent, 5 moururent avec le bateau et 4 moururent plus tard à l'hôpital.

La liste des victimes du sous-marin de Härtwig ne cesse de s'allonger. Le 15 septembre, en seulement six minutes, deux navires sont coulés au large du Cap des Rosiers: le navire néerlandais SS Saturnus et le norvégien SS Inger Elizabeth. Le lendemain, deux autres navires sont attaqués au large des Méchins: le grec SS Joannis, qui coula très lentement et permit à tout l'équipage de quitter le navire, et le britannique SS Essex Lance. Ce dernier fut brisé en deux par l'explosion mais ne coula pas. Il fut remorqué à Québec et les deux morceaux furent ressoudés. Un seul homme mourut lors de cette attaque. Härtwig prit ensuite le chemin du retour, tira ses quatre dernières torpilles sur un convoi dans le détroit de Belle-Isle mais aucune n'atteignit son objectif. Pendant sa campagne de terreur, Härtwig avait réussi à tuer 286 personnes et à couler 31 000 tonnes de vaisseaux alliés. Il arriva à Lorient, en France, le 15 octobre. Il fut accueilli en héros et Hitler le décora de la croix de fer.

Plusieurs sous-marins vinrent toutefois remplacer Härtwig dans les eaux du Saint-Laurent et trois autres attaques surviennent avant la fin de la saison. Le 9 octobre, le navire britannique SS Carolus est coulé au large de Pointe-Métis par le sous-marin U-69. Deux jours plus tard, c'est au tour du navire canadien SS Waterton au sud-ouest de Terre-Neuve. Puis, une tragédie finale qui se retrouva dans les journaux malgré la censure imposée par le gouvernement canadien.

LA TRAGÉDIE DU SS CARIBOU 

Le 14 octobre 1942, une tragédie majeure survint au sud-ouest de Terre-Neuve. Le ferry SS Caribou, en route pour Port-aux-Basques, transportait 238 passagers (dont 24 femmes et 9 enfants), en plus de l'équipage de 15 personnes. De ces passagers, 117 étaient des soldats canadiens et américains. Tôt le matin du 14, à 25 miles de sa destination finale, le bateau fut frappé de plein fouet par une torpille qui traversa complètement la coque. Pas moins de 136 personnes furent tuées. La tragédie toucha tant de gens que le gouvernement canadien fut incapable d'étouffer l'affaire. Il décida donc de s'en servir comme outil de propagande pour manipuler l'opinion publique en faveur de l'effort de guerre. Le ministre MacDonald dénonça les méthodes «hideuses des Nazis» et déclara encore: «If there were any Canadians who did not realize that we were up against a ruthless and remorseless enemy, there can be no such Canadian now.» 

UN ESPION ALLEMAND AU QUÉBEC 

Le 8 novembre 1942, un message codé fut intercepté par l'armée canadienne. Les signaux s'avérèrent être non seulement clandestins, mais provenaient d'un sous-marin allemand qui était situé dans la baie des Chaleurs. Le sous-marin avait pour mission d'embarquer un espion allemand et de le ramener en Europe. Mais lorsqu'ils se rendirent compte qu'ils étaient découverts, les Allemands prirent la poudre d'escampette et abandonnèrent leur espion en sol québécois.

Werner Janowski, car c'était son nom, se cacha d'abord dans la grange abandonnée d'une dame du nom de Babin. Puis, il alla se payer une chambre à l'hôtel de New Carlisle qui était géré par M. Earl Annett Jr. Ce dernier remarqua que son client empestait de l'odeur du diesel, comme c'était souvent le cas pour des gens qui ont passé une assez longue période de temps sur un sous-marin. Il fut également surpris de voir Janowski payer avec un gros billet comme ceux qui étaient utilisés au Canada dans les années 20. Apparemment, l'Allemagne n'était pas au courant que la taille des billets avait été réduite depuis. Annett contacta la police provinciale du Québec, qui informa à son tour la gendarmerie royale du Canada, mais les policiers arrivèrent sur place trop tard. Janowski avait eu le temps de sauter dans un train. Toutefois, à Bonaventure, il fut arrêté par le sergent Normandeau de la police provinciale québécoise. La lourde valise qu'il transportait avec lui était en fait un poste radio émetteur. Il fut incarcéré à la prison de New Carlisle et interrogé par les autorités militaires. Il devint éventuellement agent double au service des Alliés.

AUTOMNE 1944: LA SECONDE OFFENSIVE 

C'est le 14 octobre 1944 que la marine canadienne découvrit avec horreur que les U-boats allemands étaient de retour dans le golfe. Ce jour-là, la frégate militaire HMCS Magog fut torpillée au large de Pointe-des-Monts, à seulement 200 milles de Québec. Toutefois, la frégate survécut et ne fit pas naufrage. Le 2 novembre, ce fut au tour du SS Fort Thompson, qui survécut également à l'attaque. Le sous-marin responsable s'était toutefois aventuré encore plus avant dans le fleuve, à seulement 170 milles de Québec.

HMCS SHAWINIGAN 

Malgré le désastre du ferry SS Caribou, les bateaux avaient continué de transporter des passagers jusqu'à Port-aux-Basques. Toutefois, ils étaient maintenant escortés par des navires militaires. Le 25 novembre, la corvette HMCS Shawinigan venait d'escorter avec succès le ferry Burgeo jusqu'à Port-aux-Basques lorsqu'elle fur torpillée par un U-boat allemand. Du moins, c'est ce que les autorités militaires supposèrent puisque, des 94 membres d'équipage, aucun ne survécut ou ne fut même retrouvé. Le navire coula si vite que l'équipage n'eût même pas le temps d'envoyer un message radio. Quelques jours plus tard, quelques débris d'épaves furent retrouvés.

Les attaques se poursuivirent le mois suivant. Le 24 décembre, le navire militaire HMCS Clayoquot, qui avait lui-même assisté aux opérations de sauvetage lors du naufrage du HMCS Charlottetown, fut torpillé à son tour au large de Halifax. Le navire sombra avec 8 membres d'équipage à son bord. La dernière attaque survint le 16 avril 1945 lorsque le sous-marin allemand U-190 torpilla et coula le navire militaire HMCS Esquimalt au large de Halifax.

En tout, 28 attaques, 23 bateaux coulés, des centaines de victimes. Tout cela s'est passé ici même, dans notre golfe et jusque dans notre fleuve. Pourtant, encore aujourd'hui, la plupart des gens ignorent complètement l'existence même de cette guerre qui ensanglanta les eaux du golfe du Saint-Laurent.

Sources spécifiques:

DOSSIER: LA BATAILLE DU SAINT-LAURENT, Magazine Gaspésie, vol. 40, No 1, Été 2003.

ESSEX, James W., VICTORY IN THE ST. LAWRENCE, Boston Mills Press, 1984.

HELGASON, Gudmundur, UBOAT.NET



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