20 juillet 2015

Les Patriotes étaient de sales sexistes!

On dirait qu'à chaque semaine, une nouvelle tentative de réécrire ou de réinterpréter l'histoire à des fins idéologiques fait surface.

Vous avez entendu la dernière?

Les Patriotes de Louis-Joseph Papineau, ces véritables héros de l'histoire du Québec étaient en fait... des sexistes misogynes! C'est du moins ce qu'avancent les féministes sur de nombreux médias. Cet article en est un bon exemple. L'auteur va jusqu'à affirmer que "leur fait d'arme le plus grandiloquent" aura été "d'interdire le droit de vote aux femmes!"

Et l'idée fait son chemin dans la population. Une cousine à moi s'exclamait récemment: "On vous a appris, que les patriotes, Papineau en tête, ont lutté pour retirer ce droit aux femmes? Il a effectivement été retiré pendant 80 ans!!! Rien d'acquis!"

Passons outre cette étrange déclaration qui voudrait nous faire croire que les femmes n'ont rien acquis depuis les Patriotes et regardons les faits.

Tout d'abord, est-il exact d'affirmer que les femmes avaient le droit de vote avant les Patriotes?

Oui, certaines d'entre elles. Même chose pour les hommes, d'ailleurs, qui n'avaient pas tous le droit de vote non plus. Comme l'explique le site d'élection Canada:

À l'origine, dans les colonies appelées à former plus tard le Canada, le droit de vote est un privilège réservé à peu de gens – principalement des hommes bien nantis. Le suffrage est alors fondé sur ce qu'on appelle le cens électoral. Pour pouvoir voter, tout électeur doit posséder une propriété ou des biens d'une valeur déterminée, ou payer un certain montant d'impôt ou de loyer. De plus, la loi interdit le vote à certains groupes religieux, ethniques ou autres. 

On voit bien que, contrairement à ce que prétendent les féministes, toutes les femmes ne possédaient pas le droit de vote avant les Patriotes. En réalité, la vaste majorité de la population ne possédait pas le droit de voter. Il faut attendre 1854 pour que les hommes obtiennent le droit de vote en Nouvelle-Écosse et ce, seulement temporairement:

En 1854, la Nouvelle-Écosse devient la première colonie d'Amérique du Nord britannique à adopter le suffrage universel masculin – et sera d'ailleurs la seule à le faire avant la Confédération. Cette année-là, l'assemblée législative accorde le droit de suffrage à tout sujet britannique âgé d'au moins 21 ans et ayant résidé dans la colonie depuis au moins cinq ans. Elle continue aussi de l'accorder à tout franc-tenancier possédant une propriété lui rapportant annuellement au moins 40 shillings, ce qui permet à certains immigrants d'origine britannique de voter même s'ils n'ont pas résidé pendant cinq ans dans la colonie. 

(...) Une décennie plus tard, nouveau coup de barre, conservateur cette fois: abandon du suffrage universel et retour à un électorat plus restreint. En 1863, la Nouvelle-Écosse limite le droit de vote aux sujets britanniques âgés d'au moins 21 ans, qui détiennent des biens immobiliers évalués à 150$ ou plus, ou qui possèdent des biens personnels et immobiliers évalués à 300$ ou plus.

Lorsque les féministes affirment que "les Patriotes ont enlevé le droit de vote aux femmes", c'est aussi abusif que si on déclarait que "les conservateurs ont enlevé le droit de vote aux hommes."

Alors qui exactement possédait le droit de voter au Bas-Canada avant l'arrivée du parti patriote? Voici la réponse:

L'Acte constitutionnel de 1791 crée donc une nouvelle colonie (...) le Bas-Canada (...) pour satisfaire la minorité britannique du Bas-Canada, Londres octroie une chambre d'assemblée. Il n'est cependant pas possible de réserver le droit de vote aux Britanniques. L'Acte constitutionnel stipule donc que toute personne âgée d'au moins 21 ans, qui n'a pas été condamnée pour un acte criminel grave ou pour trahison, qui est sujet britannique de naissance ou qui l'est devenue par la cession du Canada à l'Angleterre, possède le droit de vote à la condition de répondre aux exigences du cens électoral. En milieu rural, il faut posséder une terre ou un bien-fonds rapportant au moins 40 shillings par année, déduction faite de toute rente ou charge à payer. En milieu urbain, il faut posséder un lot avec une maison habitable générant un revenu annuel d'au moins 5£, déduction faite de toute rente ou charge à payer; les locataires versant un loyer annuel d'au moins 10£ sont aussi admis à voter. 

(...) Contrairement aux femmes des autres colonies d'Amérique du Nord britannique, celles du Bas-Canada qui satisfont aux exigences du cens électoral peuvent voter. Aucune disposition de l'Acte constitutionnel ne les en empêche et elles ne tombent pas sous la coupe du droit coutumier anglais.

Voici donc l'état de la situation avant l'élection du parti patriote. Ni les hommes et ni les femmes n'avaient universellement le droit de voter. Les féministes n'en parlent jamais. Dans leur idéologie manichéenne, les hommes ont toujours contrôlé le monde et ont donc toujours voté. Seules les femmes étaient opprimées. Or, cela ne se vérifie pas dans les faits.

La question que nous sommes alors en droit de nous poser est la suivante: pourquoi le parti de Louis-Joseph Papineau a-t-il souhaité retirer le droit de vote aux femmes?

Évidemment, les féministes voudraient nous faire croire que c'est un gigantesque complot du patriarcat misogyne et que de tous temps, les monstrueux hommes haineux ont continuellement écrasé les femmes. L'auteur féministe dont je parlais plus haut va même jusqu'à affirmer: "Le 18 mai est la journée des Patriotes. C'est la journée où l'on se rend compte que l'histoire a la mémoire courte. Que l'histoire est portée par et pour les hommes - par et pour les vainqueurs."

Il est assez hilarant de voir cet auteur affirmer que les Patriotes ont été "les vainqueurs" de l'histoire! Ceux-là même qui ont été massacrés, humiliés, diffamés, dépouillés de leurs biens, jetés en prison, exilés ou pendus! On nage en plein délire.

Il est toutefois vrai que le parti patriote s'est opposé au droit de vote des femmes. Mais contrairement à ce que le prétendent les féministes, ce n'est pas par désir de remettre les femmes à leur place ou de les réduire à l'état d'esclaves! En fait, les Patriotes étaient très progressistes et ils étaient favorables au droit de vote des femmes, au départ.

Pour comprendre les raisons qui les ont fait changer d'idée, il faut d'abord savoir que, contrairement à ce que nous connaissons de nos jour, les élection n'étaient pas des événements calmes et pacifiques à cette époque:

De telles manœuvres, jointes au fait que la plupart des candidats fournissent gratuitement et à volonté de l'alcool aux électeurs pendant l'élection, provoquent quantité d'émeutes qui, avant 1867, font au moins 20 victimes: trois à Montréal en 1832, neuf au Canada-Uni en 1841, une dans la circonscription de Northumberland (Nouveau-Brunswick) en 1843, une à Montréal en 1844, trois à Belfast (Île-du-Prince-Édouard) en 1847, deux à Québec en 1858 et une à Saint-Jean (Nouveau-Brunswick) en 1866.

Enfin, pour chaque électeur tué en exerçant son droit de vote, combien faut-il compter de blessés? L'histoire ne le dit pas, mais la description suivante d'une bagarre survenue dans un bureau de scrutin de Montréal en 1820 ne laisse subsister aucun doute: voter, c'est parfois fort risqué!

"Les esprits étaient échauffés à un tel point qu'il se livra une bataille épouvantable. Les coups de poings et toutes les autres finesses d'attaque et de défense furent mis en œuvre. On voyait dans un clin d'œil les pieds de tables convertis en épées et le reste en boucliers. Les combattants s'empoignaient sans cérémonie par le nez, les cheveux et autres parties commodes, et se les tiraillaient sans pitié [...] Les visages d'un grand nombre et les corps de presque tous ont rendu témoignage de l'opiniâtreté du combat." (Hamelin et Hamelin, 47-48)

Et c'est un semblable événement violent qui amènera les Patriotes à s'opposer au vote des femmes:

Au cours d'une élection partielle tenue du 25 avril au 22 mai 1832 à Montréal, des illégalités et des actes d'intimidation et de violence se produisent presque quotidiennement. Le 22e jour du vote, les magistrats demandent l'intervention de l'armée : trois Canadiens tombent sous les balles des militaires britanniques.

Jusque-là favorables au droit de vote des femmes, les réformistes, Louis-Joseph Papineau en tête, changent leur fusil d'épaule, estimant que les bureaux de scrutin sont devenus des lieux trop dangereux pour le « sexe faible ». En 1834, la chambre d'assemblée retire le droit de vote aux femmes. Mais en raison d'une subtilité juridique, la loi est désavouée par Londres et les Bas-Canadiennes conservent leur droit.

La logique ici, on le voit bien, est d'abord et avant tout un désir de protéger les femmes et non pas de les humilier ou de les réduire à l'état de citoyens de seconde zone.

On pourrait même argumenter que, dans cette logique, on accordait plus de valeur à la sécurité des femmes qu'à celle des hommes et, par conséquent, la vie d'une femme valait plus que celle d'un homme.

Cette même logique explique également pourquoi les hommes furent éventuellement soumis à deux conscriptions militaires et furent forcés d'aller se battre en Europe alors que les femmes, elles, en furent exemptes. Ce privilège féminin existe encore toujours aujourd'hui et les femmes bénéficient de plusieurs avantages dans notre société qui découlent de cette valeur accrue qui leur est accordée:


Mais ça, évidemment, les féministes ne vous en parleront pas...

Il est également intéressant de souligner que, contrairement à ce qu'affirment les féministes, les Patriotes ont TENTÉ d'interdire le droit de vote féminin, mais que leur loi a été désavouée par Londres. Ce n'est donc pas à cause d'eux si nos aieulles ont perdu leur droit de vote. Le véritable événement qui priva les femmes de leur droit de vote survint après l'Acte d'union britannique de 1840, presque 20 ans plus tard:

Le corps électoral bas-canadien, tel que défini par l'Acte constitutionnel de 1791, ne subit aucune modification avant la fusion en 1840 du Haut-Canada et du Bas-Canada, qui deviennent la Province du Canada, appelée aussi le Canada-Uni. La vie politique au Bas-Canada suit sensiblement le même schéma que dans les autres colonies de l'Amérique du Nord britannique : à un parti de type réformiste qui réclame d'importants changements s'oppose un parti conservateur ou tory qui défend le statu quo. Par contre, au Bas-Canada, la lutte entre les partis politiques prend un caractère ethnique : les réformistes défendent les intérêts de la majorité de langue française, tandis que les conservateurs défendent ceux de la minorité de langue anglaise. Le Bas-Canada n'est donc pas une colonie anglaise tout à fait comme les autres.

(...) Enfin, la loi de 1849 interdit à toute femme de voter. Cette mesure découle du fait qu'au lendemain d'une élection tenue quatre ans plus tôt, le candidat défait dans la circonscription de Halton-Ouest, au Haut-Canada, s'est plaint qu'on ait validé le vote de sept femmes en faveur de son adversaire, en dépit de la common law. Ainsi, les femmes du Bas-Canada, qui pouvaient voter depuis 1791 en vertu du droit civil français, perdent effectivement leur droit.

J'aimerais également souligner le fait qu'il est profondément injuste de mettre spécifiquement le parti patriote au banc des accusés à propos du vote féminin. En fait, quiconque s'intéresse à l'histoire sait que ce parti s'inscrit dans un grand mouvement républicain occidental pour lequel le droit de vote des femmes n'était pas souhaitable. En ce sens, les Patriotes étaient tout à fait de leur temps.

Dans cet article, l'historien Allen Greer s'intéresse au contexte historique de l'époque. Il écrit: Des recherches récentes montrent que la différence entre les hommes et les femmes était une préoccupation majeure des écrivains politiques et des révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. 

Greer explique ainsi cette différenciation entre les hommes et les femmes dans l'esprit républicain de l'époque:

Inspirés par une certaine interprétation de l'histoire de la Grèce et de la Rome antiques, des républicains modernes comme Jean-Jacques Rousseau croient que seuls les hommes sont qualifiés pour assumer les responsabilités du citoyen. Ils sont plus qualifiés pour la guerre et, croit-on, tous les bons citoyens doivent être prêts à défendre leur pays sur le champ de bataille. Rousseau est surtout convaincu que les hommes sont par nature plus aptes à subordonner leur égoïsme et leurs intérêts particuliers au bien de la collectivité. À l'opposé, les femmes sont nécessairement associées à la procréation et aux soins des enfants; par conséquent, elles sont vouées à la famille et elles ne peuvent renoncer à cette allégeance innée sans agir contre leur nature.

On voit bien que le concept de citoyenneté est étroitement lié au service militaire, ce qui explique qu'il ait été logiquement considéré comme étant l'apanage des hommes. L'idée d'envoyer des femmes mourir à la guerre aurait horrifié les républicains de l'époque. Il s'agit donc encore de protection et non pas de haine misogyne.

Greer cite d'ailleurs Rousseau qui a écrit: «Voulez-vous donc connoître les hommes, étudiez les femmes. Cette maxime est générale, et jusque-là tout le monde sera daccord avec moi. Mais si j'ajoute qu'il n'y a point de bonnes mœurs pour les femmes hors dune vie retirée et domestique; si je dis que les paisibles soins de la famille et du ménage sont leur partage, que la dignité de leur sexe est dans sa modestie, que la honte et la pudeur sont en elles inséparables de i honnêteté, que rechercher les regards des hommes c'est déjà s'en laisser corrompre, et que toute femme qui se montre se déshonore; à l'instant va s'élever contre moi cette philosophie d'un jour, qui naît et meurt dans le coin d'une grande ville, et veut étouffer de là le cri de la nature et la voix unanime du genre humain.»

Évidemment, cela fait sourciller le citoyen de 2015 et je ne suis pas en train de vous dire que j'endosse ces propos. Je tente simplement d'illustrer le fait que les Patriotes de l'époque étaient de leur temps et qu'il est injuste de s'attaquer à eux plus qu'aux autres.

Remarquez également que, encore une fois, il n'est pas question ici de haine des femmes, mais plutôt d'une forme de protection. On souhaite qu'elles mènent une existence "paisible" avec "dignité". Bien sûr, c'est paternaliste et personne ne demande leur avis aux femmes, je le sais bien. Mais, contrairement à ce qu'affirment les féministes, il ne s'agit pas de haine, mais plutôt d'un désir de protection mal placé.

Greer le souligne d'ailleurs dans son article:

Il importe de noter, cependant, que Rousseau ne considère pas les femmes comme inférieures aux hommes. Il accorde au contraire une grande valeur à la sphère domestique remplie d'amour et de soins attentifs, où se déploie la vraie vocation des femmes. Son enthousiasme pour la maternité et le bonheur conjugal souligne le fait qu'à ses yeux, le rôle familial des femmes constitue le complément indispensable du rôle actif de citoyen joué par les hommes. La vie domestique et la vie publique, laisse-t-il entendre, sont deux éléments d'égale importance de toute vie civilisée. Pour remplir son devoir, la femme républicaine doit faire preuve d'une vertu particulière; ce qui la caractérise, ce n'est pas son ardeur pour la chose publique, mais «son innocence et sa pudeur» et, pour garantir aux yeux du monde sa conduite monogame, elle doit se confiner dans
la vie privée.

Rousseau ne peut être qualifié simplement de chauviniste mâle; en fait, ses défenseurs contemporains insistent pour dire qu'il reconnaît aux femmes un pouvoir légitime énorme, même s'il s'agit d'un pouvoir caché qu'elles exercent grâce à leur influence sexuelle sur certains hommes. En outre, parce que Rousseau insiste sur la liberté et sur le développement de la personnalité, il est possible de voir en lui le père intellectuel de la libération de la femme moderne. 

Encore une fois, on voit bien qu'il ne s'agit pas ici de haine, mais d'un partage des rôles qui est essentiellement soumis aux impératifs de la biologie humaine. Pour Rousseau, les femmes tombent enceinte, accouchent et allaitent, leur rôle est donc impérativement familial. Les hommes, généralement plus grands et plus forts, sont ceux qui iront se battre pour défendre la république.

Il faut également comprendre que dans l'esprit républicain de l'époque, l'emphase n'est pas mise sur les droits individuels de chacun, comme c'est le cas aujourd'hui. Le républicain parle plutôt des DEVOIRS collectifs et de dévouement à la république. Notre époque leur semblerait sans doute bien égoïste et narcissique.

Personne ne demandait son avis aux femmes qui se devaient de rester à la maison et de s'occuper des enfants. Mais de la même façon, personne ne donnait le choix aux hommes qui étaient forcés d'aller se battre en cas de guerre. Les deux sexes étaient ainsi vus comme complémentaires et indispensables, mais de manières différentes. Chacun avait ses responsabilités, ses devoirs et ses obligations, largement inspirés par les réalités de la biologie humaine.

Les féministes voudraient nous faire croire que les femmes étaient les esclaves des hommes, mais on voit bien que ce n'est pas le cas. La vaste majorité des hommes n'avaient pas plus de choix qu'elles. Ils passaient leur vie à exercer des métiers manuels difficiles, exigeants et éreintants pour des salaires dérisoires. En cas de guerre, ils étaient forcés d'aller se battre et de tomber par milliers sous les pluies de balles et de boulets de canons. Peut-on véritablement affirmer que leur sort était tellement plus enviable que celui de leurs compagnes?

Personnellement, si j'avais le choix entre élever mes enfants ou aller me battre en Syrie, je vous garantis que le choix serait très facile!

En conclusion, on voit bien que les affirmations féministes à propos des Patriotes sont erronées, faciles, injustes et dépouillées de tout contexte historique. Mais voilà, la vision manichéenne féministe ne s'encombre pas de contexte. Elle préfère la simplicité avec les méchants hommes d'un côté et les pauvres femmes opprimées de l'autre.

La réalité est toujours plus nuancée et plus complexe.



3 commentaires:

fylouz a dit…

8000 ans de d'histoire mondiale à réécrire. Ça devrait les occuper un petit moment.

Guillaume a dit…

N'oublions pas non plus qu'un personnage peut avoir sur certains sujets des opinions rétrogrades par rapport à ce que l'on pense... et avoir malgré tout raison sur d'autres sujets. Darwin était misogyne, ça ne rend pas moins sa théorie de l'évolution vraie.

Prof Solitaire a dit…

@ Fylouz: Vu l'effort qu'elles y investissent et l'absence de recherche, elles vont passer à travers ça en deux temps, trois mouvements!

@ Guillaume: C'est vrai, excellent point.