18 septembre 2015

110 PILULES de Magnus‏


Avant de parler de cette bande dessinée, je dois spécifier que je n'ai pas la prétention d'être un grand connaisseur en BD érotiques. En fait, je pourrais compter sur les doigts d'une main celles que j'ai lues et je n'ai jamais été un grand amateur du genre. Ne vous fiez donc pas aveuglément à mon opinion pour juger cette BD. D'ailleurs, elle semble plutôt être généralement très appréciée des critiques.

Si je n'aime pas la BD érotique, ce n'est pas parce que je suis prude ou parce que les scènes de nudité ou de sexe me choquent. Au contraire, je crois que des scènes sexuelles peuvent être d'une puissance inouïe lorsqu'elles servent le récit et lorsque le lecteur est investi dans l'histoire et qu'il s'est préalablement attaché aux personnages.

Mais c'est justement là le problème de la BD érotique, à mon humble avis. Généralement, les scènes de sexe ne servent pas l'histoire, au contraire. L'histoire est au second plan et sert essentiellement de prétexte au sexe. Et comme je ne me sens pas interpellé par l'histoire et que je ne me soucie pas vraiment des personnages, ce type de BD me laisse plutôt indifférent.

La BD 110 Pilules est inspirée d'un conte érotique chinois écrit par Jin Ping Mei en 1610. Il est d'ailleurs considéré comme le premier livre pornographe, ce qui n'est pas banal. Elle raconte l'histoire de Hsi-Men Cheng, un riche seigneur chinois qui n'est plus dans la fleur de l'âge et qui se procure 110 pilules aphrodisiaques auprès d'un vieux moine chinois. Ces dernières sont supposées décupler ses capacités sexuelles, mais le moine le met en garde de ne pas en abuser.

Malheureusement pour lui, Hsi-Men Cheng ignore allègrement cet avertissement et gobe pilule sur pilule afin de baiser sans relâche avec ses concubines et des prostitués. Fou de joie de retrouver sa virilité d'antan, il s'envoie en l'air sans retenue et expérimente à peu près toutes les positions et toutes les perversions imaginables. À la fin, les conséquences seront dramatiques pour lui et il paiera chèrement le prix de ses excès.

D'un point de vue purement esthétique, cette BD est magnifique et irréprochable. Les traits sont purs et clairs, les personnages sont très expressifs et vibrants de vie. Le souci du détail de l'artiste, tant dans les personnages que dans les décors, est admirable. Les scènes de sexe sont particulièrement bien dessinées et ne laissent aucune place à l'imagination. Sa maîtrise de l'anatomie est totale. Ses personnages féminins sont voluptueux, charnus et affriolants. De ce point de vue, Magnus (Roberto Raviola de son vrai nom) mérite sa réputation de grand nom de la BD érotique.

Mais, comme c'est souvent le cas avec ce genre littéraire, le scénario m'a plutôt laissé indifférent. Les dialogues sont généralement ennuyeux, sans intérêt et ils sonnent faux. On pourrait peut-être blâmer la traduction?

Les relations entre les personnages sont soit inexistantes, ou soit superficielles et très peu intéressantes. L'évolution du personnage principal, Hsi-Men Cheng, déçoit. C'est comme s'il était dénué d'une véritable capacité d'introspection. Bref, le lecteur assiste à tout ça de l'extérieur, sans jamais vraiment se sentir interpellé ou ému le moindrement par ce qui se passe. De plus, la présence de certains actes de violence m'ont carrément repoussés. C'est peut-être juste une hyper-sensibilité personnelle, mais j'ai horreur des scènes de violence sexuelle, aussi fictives soient-elles. Ça me fait toujours grimacer. La sempiternelle soumission féminine, elle, me laisse indifférent. Je préfère de loin les personnages féminins plus forts et affirmés. Mais bon, ça c'est juste moi...

Tout ça pour dire que ceci ne me donne pas vraiment envie de me replonger dans une autre BD érotique de sitôt. Je vais me contenter de mes super-héros et de mes BD de SF pour un bout de temps! Mais si ce genre vous intéresse, alors je crois qu'il s'agit probablement ici d'un incontournable.




7 commentaires:

fylouz a dit…

Bien qu'appréciant Roberto Raviola par ailleurs, je n'ai jamais lu "Les 110 pilules", essentiellement pour les raisons que tu invoques. A savoir, les limitations de la bd érotique. Bien que collectionneur avide de bds, je ne possède que deux ou trois bds du type érotique/pornographique. Il s'agit de "Lost Girls" de Moore et Gebbie et de "Un été indien" de Pratt et Manara (que j'ai acheté sur le nom de Pratt). Ces deux œuvres ont la particularité d'être excellentes sur le fond (et pas seulement la forme), ce qui n'est pas le cas de la plupart des bds de ce genre.

La réalisation de ce type d’œuvres, quand on veut atteindre à une certaine qualité, c'est la quadrature du cercle, comme dans le cas de films à caractère pornographique d'ailleurs (voir "Baise moi", "Intimacy", "Romance" ou "Nymphomaniac"). Je pense que c'est parce qu'il s'agit alors d'aller chercher deux publics opposés : celui qui recherche un divertissement de qualité et celui qui ne souhaite que prendre (physiquement) son plaisir. Le premier risque d'être dégoûté par les scènes de sexe, le second emmerdé par tout ce qui n'est pas sexuel. Il y a de cela pas mal d'années, j'avais eu la chance de voir un court-métrage de Cédric Klapisch réalisé à l'initiative de la chaîne Canal+ et du ministère de la santé français afin de faire la promotion de l'usage du préservatif : "Le ramoneur des lilas".

Ce film fonctionne sur le principe de la "mise en abyme". On regarde un film au scénario ridicule et cousu de fil blanc, avec des acteurs qui jouent faux, puis on réalise que l'on regarde en fait un jeune homme qui regarde chez lui un film porno. Sauf que le jeune en question est frustré, car de porno, point ne voit. Et comment réagit-il ? C'est là que Klapisch devient génial. Il joue avec le bouton "Avance rapide" de sa télécommande, sautant allègrement toutes les parties qu'il trouve "chiantes", ces mêmes passages qu'un spectateur lambda trouverait "intéressantes" dans un film "normal". Le film s'achève d'ailleurs, pirouette géniale, par une scène de copulation entre deux protagonistes, montrée... en avance rapide ! Klapisch démontre donc ici la contradiction existentielle entre les deux types de désir, opposition irréconciliable.

Par ailleurs, tu pointes les violences sexuelles présentes dans "Les 110 pilules". Rappelons qu'il s'agit d'une adaptation d'un roman chinois du XVIIème siècle. Or, la société chinoise (du moins celle de l'époque) est profondément machiste et misogyne. Raviola a d'ailleurs laissé inachevé une autre adaptation, celle du roman chinois "Au bord de l'eau" (deux albums parus chez les Humanos sous le titre "Les Brigands" puis quatre chez Magic Strip sous le titre "Les Partisans"). Frustré, je me suis plongé dans le roman qui raconte les affrontements entre une troupe de bandits d'honneur dans le genre "Robin des bois" et un pouvoir impérial corrompu. J'ai été horrifié par la façon dont les femmes étaient représentées dans cet ouvrage. Ce sont, au mieux des victimes, au pire des monstres. Je me souviens d'un passage dans lequel un général impérial est capturé par les bandits qui le fêtent avant de le renvoyer chez lui. Ce qu'il ignore, c'est que les brigands ont commis de terribles exactions envers la population fidèle à l'Empereur en se faisant passer pour lui. Quand il regagne sa ville, c'est pour apprendre que les habitants ont massacré toute sa famille par vengeance. Il ne lui reste plus qu'à se faire brigand à son tour. Pour se faire pardonner ces derniers le font général et lui offre une épouse toute neuve !

Prof Solitaire a dit…

Ah, Lost Girls, beaucoup entendu parler... Un été indien, évidemment, un classique du genre que je ne crois pas avoir lu non plus. Les dessins de Manara sont presque toujours sublimes, heureux d'apprendre que le scénario est aussi à la hauteur, il faudrait bien que je mette la main dessus.

Ma BD érotique préférée est "Little Ego", tu connais? Il faudrait que j'en fasse un billet un de ces jours...

Ton commentaire à propos du problème existentiel de ce type d'oeuvres qui attire deux publics aux intérêts opposés est très, très intéressant. C'est vrai que ça prend une certaine dose de génie pour être capable de créer des scènes non-sexuelles qui sauront intéresser les uns et des scènes de sexe qui n'écoeureront pas les autres. Mais il me semble que c'est possible. Tout comme un film d'action peut contenir un scénario suffisamment solide et des personnages assez intéressants pour que les scènes plus calmes ne deviennent pas des longueurs.

En tous cas, pour ce qui est de 110 pilules, cet objectif n'est pas atteint, mais alors là pas du tout.

C'est tout de même fascinant de voir à quel point les scènes de sexe explicites s'intègrent mal à une BD ou un film traditionnel. Le cinéma y parvient encore moins que la BD, en fait. J'sais pas pourquoi d'ailleurs... ça mériterait réflexion...

J'avoue que, en ce qui me concerne, je m'intéresse davantage à un bon scénario qu'à des scènes de sexe brûlantes, mais ces dernières ne m'écoeurent pas du tout, au contraire. Et comme je le disais, je suis d'avis qu'un bon scénario qui nous amène à nous attacher aux personnages rendent ces scènes encore plus intenses, belles et significatives, tu vois ce que je veux dire?

J'essaie de penser à des BD ou des films qui contenaient des scènes de sexe assez explicites et qui servaient magnifiquement bien l'histoire, mais je ne suis pas certain que je trouve des exemples pertinents.

C'est certain que dans le cas de 110 pilules, et tu as bien raison de le souligner, il s'agit d'un récit ancien qui se déroule dans un contexte fort différent du nôtre. Et comme c'est une adaptation, le scénariste a évidemment moins de liberté qu'avec un récit original. Moi, j'aurais choisi de coller un peu moins à l'original afin de mettre davantage d'emphase sur le personnage principal, ce qu'il ressent, ce qu'il pense et comment cette expérience le fait évoluer (ou dans ce cas-ci, dévoluer) comme être humain, tu vois ce que je veux dire?

Et pour ce qui est de la violence sexuelle, je comprends que ça a une véracité historique, je comprends que c'est fictif, mais ça me répugne quand même. C'est viscéral, je n'y peux rien. Si un scénariste s'en sert pour me faire détester le personnage qui la commet, alors là, c'est hyper-efficace et je vais haïr ce personnage avec une rage aveugle. Mais si c'est banalisé, ça me repousse, tout simplement. Je n'y peux rien, c'est comme ça.

Je l'ai déjà dit dans un billet, il y a longtemps, mais j'ai une réaction semblable à des scènes de sexe homosexuelles. Pourtant, je ne suis pas homophobe, je connais plein de gays et je m'entends généralement très bien avec eux, je suis tout à fait en faveur de leur droit de se marier et tout, mais des scènes de sexe explicites entre deux hommes m'écoeurent. Encore une fois, c'est viscéral. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me repousse.

Et dans les deux cas (viol et sexe gay), la théorie du refoulement et d'attirance secrète ne tient pas la route avec moi. Je suis totalement dépourvu de fantasmes qui impliquent du viol ou de l'homosexualité. Je suis tout ce qu'il y a de plus hétéro et je ne ferais pas de mal à une mouche. Merde, je trouve des araignées dans la maison et je les remet gentiment dehors plutôt que de les tuer. C'est vraiment juste une répugnance viscérale.

fylouz a dit…

Peut-être que si le sexe explicite ne parviennent pas à s'intégrer au récit au cinéma ou dans la bd, c'est parce qu'on est dans deux arts essentiellement visuels, tout en étant spectateur extérieur de ceux-ci. Il y a peut-être également un rapport avec l'aspect intime de cette activité, mais aussi à l'attirance/répulsion que l'on ressent face aux sécrétions organiques : sang, sperme, cyprine, sueur, vomissures, urine, fèces... Et puis, de quoi parle t-on là ? Quel est le but de l'auteur ou des auteurs ? S'agit-il d'intégrer une scène de sexe, comme on montrerait les héros soupant ? Ou veut-on en caser plusieurs ? Difficile alors de réaliser une oeuvre dans laquelle l'aspect sexuel ne serait qu'un parmi d'autres. Il faut donc organiser son récit autour du sexe, ce qui entraîne alors la fermeture de nombreuses portes et possibilités, et cela, tout le monde n'est pas disposé à l'accepter. Enfin, il y a forcément un aspect répétitif qui rajoute à l'artificialité de l'ensemble. Et ça, c'est très mauvais. C'est comme si tu étais plongé dans une oeuvre, que tu étais entré dans l'univers de l'auteur (ou des auteurs) et que quelqu'un venait te taper sur l'épaule pour te dire "Hey, réveille !" C'est la douche froide.

Alors, oui, "un bon scénario (...)nous amène à nous attacher aux personnages rendent ces scènes encore plus intenses, belles et significatives" mais en matière de bd, je compte sur les doigts d'une main les réalisations qui atteignent cet objectif (et il me reste pas mal de doigts).

En ce qui concerne la violence sexuelle dans "Les 110 pilules", mon rapprochement avec "Au bord de l'eau" cherchait à souligner certains aspects sombres de la société chinoise traditionnelle dans laquelle les femmes souffrent d'un statut dévalorisé. Encore aujourd'hui, il y a des affaires d'enlèvements de garçons dans ce pays car ils ont plus de valeur que les filles. A part ça, Magnus était il entravé par le statut d'adaptation de l'album ? "Les Brigands", son adaptation de "Au bord de l'eau" se situe dans un univers de science-fiction et son traitement hors pair des personnages les rendent très attachants par rapport à leur description dans le roman, dans lequel ils sont moins développés.

Prof Solitaire a dit…

Merci d'apporter de l'eau au moulin de ma réflexion... c'est rempli de bon sens ton affaire. Et je n'ai jamais entendu parler de cet autre album de Magnus. On est encore dans l'érotique? C'est bien?

fylouz a dit…

ÉLÈVE SOLITAIRE, VOUS N'ETES PAS ATTENTIF !!! J'ai expliqué tout cela ou presque plus haut ! Si vous ne passiez pas votre temps à faire des petits Miké, à faire des réflexions sur notre Saint Père, ou embêter vos petites camarades qui sont si douces et tendres et compréhensives alors que vous n'êtes que brutalité, grossièreté avec des poils partout, partout, vous le sauriez !

"Les Partisans", quatre tomes parus chez Magic Strip. Le style, c'est un peu comme si Robin des bois se retrouvait sur la planète Mongo.

Prof Solitaire a dit…

Comment ça, pas attentif? Je suis TRÈS attentif! ;-)

Alors, c'est comment? ;-)

fylouz a dit…

C'est très bon. Maintenant, va petit scarabée et fais nous une belle rédaction là-dessus.