26 septembre 2015

Mike Ward et la liberté d'expression

Les attaques fusent contre la liberté d'expression ces derniers temps et c'est très, très inquiétant.

Le plus récent exemple est un cas très intéressant pour un paquet de raisons. Mais avant de décortiquer tout ça, un peu de contexte:

Le jeune chanteur Jérémy Gabriel, connu du public sous le surnom du «petit Jérémy», poursuit l'humoriste Mike Ward. Il l'accuse d'avoir brisé sa carrière et allègue que les blagues qu'il a faites à son sujet l'ont mené au bord du suicide. Or, l'enjeu de ce procès, qui a commencé hier au Tribunal des droits de la personne, soulève une question fondamentale: l'humoriste a-t-il outrepassé les limites de sa liberté d'expression? 

Habituellement, ma position est sans équivoque: la liberté d'expression ne doit pas être entravée, sauf en cas de propagande haineuse et de menaces. Toutefois, dans ce cas-ci, je dois vous avouer que cette réponse me semble simpliste et insatisfaisante. C'est un signe que la question mérite qu'on s'y attarde.

Mais tout d'abord, si nous voulons vraiment miser sur l'essentiel, mettons de côté trois aspects de l'affaire.

Premièrement, non, je n'aime pas particulièrement Ward, il ne me fait pas souvent rire, mais cela n'a aucune importance. Ce n'est pas la qualité ou le bon goût de ses jokes qui est le coeur de la question.

Deuxièmement, oui, je peux compatir avec la famille du jeune homme. Ayant moi-même une soeur handicapée, je serre les poings à l'idée qu'un humoriste pourrait se moquer d'elle publiquement. Je comprends parfaitement l'indignation de la famille et la douleur du jeune. Mais encore une fois, ce n'est pas ça le coeur de la question.

Troisièmement, d'un point de vue moral, la question est facile à trancher. Il est complètement indéfendable de s'attaquer ainsi à une personne vulnérable. Si j'ai bien compris, Ward s'est attaqué à l'apparence physique du jeune et a insinué qu'il avait fait une fellation au pape. Bref, il tournait en dérision l'apparence physique et la sexualité d'un enfant handicapé. C'est profondément immoral, je pense que cela saute aux yeux de quiconque est doté d'un minimum d'empathie. Mais encore une fois, il n'est pas question de la moralité de l'acte, mais plutôt de sa légalité.

Au-delà de Ward et de ce garçon, la vraie question est de savoir s'il faut ajouter ou non des limites légales à la liberté d'expression.

Comme je le disais plus haut, certaines limites existent déjà. La loi interdit la propagande haineuse et les menaces et je crois que c'est très bien ainsi. Mais dans le cas qui nous intéresse, il ne s'agit ni de l'une, ni de l'autre. Ward n'a pas tenu de propos haineux et il n'a menacé personne. On parle d'un humoriste qui s'est moqué d'une personnalité publique.

Ma position traditionnelle est que la liberté d'expression est sacrée et qu'elle ne doit pas être entravée. Mais dans ce cas-ci, cette position me semble profondément insatisfaisante pour plusieurs raisons.

Premièrement, il y a le fait que la victime est une personne vulnérable. Il est non seulement d'âge mineur, mais handicapé de surcroît. S'il est non seulement amusant, mais absolument essentiel, que l'on se moque des puissants de ce monde, il semble beaucoup moins justifiable de s'en prendre aux petits et aux gens marginalisés. Alors, faudrait-il interdire qu'on se moque et qu'on ridiculise certains membres de la société, comme les handicapés ou les minorités? Évidemment, cela n'a aucun sens. On ne peut pas rendre illégale la moquerie sous prétexte qu'une personne fait partie d'un groupe dit "vulnérable". D'ailleurs, qui déciderait de ce qui constitue une vulnérabilité? On imagine facilement les dérapages d'une telle initiative.

Deuxièmement, il y a le fait que les moqueries semblent avoir causé de véritables lésions psychologiques au jeune homme. Mais encore une fois, on ne peut tout de même pas légiférer contre toute parole qui heurte autrui! Si on se met à emprisonner toutes les personnes qui ont déjà tenu des propos blessants contre quelqu'un d'autre, aussi bien foutre tout le monde en dedans. Ça n'a pas de sens.

Bref, limiter la liberté d'expression pour criminaliser des paroles "blessantes" envers des individus "vulnérables" n'est pas envisageable pour des raisons qui me semblent évidente. Je vois d'ici les communautés religieuses et les féministes réclamer un statut de "groupe minoritaire vulnérable" qui les mettrait automatiquement à l'abri de toute critique et de toute dérision. Ce serait tout simplement désastreux.

C'est donc avec une certaine amertume que je le dis, mais Ward avait parfaitement le droit de faire ces blagues. Le mauvais goût et la méchanceté ne sont pas et ne devraient pas être des actes criminels.

Est-ce à dire qu'il ne devrait subir aucune conséquence pour le tort qu'il a causé à ce garçon?

Au contraire. J'espère (sans trop y croire) qu'il connaîtra une certaine baisse de popularité et que sa carrière en pâtira. De plus, je crois que la famille du garçon pourrait être justifiée de le poursuivre pour diffamation ou harcèlement, par exemple.

Mais je crois fermement que la liberté d'expression dont nous bénéficions tous est trop précieuse pour être sacrifiée au nom de qui que ce soit, aussi sympathique et vulnérable soit-il. Et si on imposait des limites à la liberté d'expression, c'est toute la société qui serait punie et qui en paierait le prix.

Je le dis sans le moindre plaisir. Mais ce n'est pas parce qu'on abhorre les méchants qu'il faut criminaliser la méchanceté...



9 commentaires:

Henem a dit…

Juste pour préciser, je pense que les allusions au pape et la pédophilie, c'était des quidams qui ont dit ça, pas Mike Ward. Ya fait des jokes hard mais pas jusque là, du moins de ce que je semble avoir compris.

J'avais déjà entendu ses jokes sur Jérémy Gabriel. Je pensais bien naivement qu'il avait l'autorisation de la famille pour faire ces jokes. Ça a dl'air que non... Mais n'en demeure pas moins que ses parents devaient bien s'attendre qu'il n'aurait pas une carrière internationale non plus. Déjà que c'est dur percer en musique, imaginez quand on est presque sourd! Ils ont voulu qu'il réalise son rêve et lui ont donné un exposure médiatique. Ils devaient bien s'attendre à des railleries, non? Pas de la part des journalistes, mais de monsieur madame tout lmonde, des ados, des humoristes... Et encore aujourd'hui il veut être chanteur. Encore là, cela n'autorise personne à l'insulter ou à rire de lui, mais un parent le moindrement prudent devrait au moins s'attendre que ça arrive à une personnalité publique de faire rire de soi par des inconnus. Si on me dit sans rire "on est en 2006, on s'attend à ce que ça ne se fasse plus" bien le problème en est un de jugement. C'est de s'aveugler volontairement de penser que ça n'arriverait pas.

Il ne faut pas se censurer à mon avis. On peut faire des blagues sur les handicaps, comme RBO et leur sketch "le hockey pour aveugles" l'ont fait. Ils ont même reçu un prix d'une association de défense des droits des aveugles. Un peu ironique pour du matériel audiovisuel comme un sketch mais bon, ça démontre que ça peut se faire intelligemment. Or, jsuis pas mal certain qu'on trouverait du monde pour critiquer RBO si aujourd'hui ils sortaient ce sketch.

Et il y a aussi la question de la CDPDJ. Le tribunal devant lequel se déroule la procédure a une drôle de réputation et il arrive que ses décisions soient injustifiées et cassées en appel. De plus, en invoquant les chartes, la famille réduit leur demande. Devant la Cour Supérieure, une action en diffamation peut plaider l'atteinte aux chartes et la responsabilité civile comme motifs de réclamation. Le Tribunal n'a pas compétence en matière de responsabilité civile. Or, la non-discrimination vs. la liberté d'expression, qui va gagner?

Ma prédiction : Mike Ward perd maintenant mais gagne devant les tribunaux supérieurs. Ou une entente hors cour.

Henem a dit…

https://youtu.be/zYrsECWQuM8

Tiens Prof c'est le gros du litige ici. Il avait fait des capsules aussi je pense mais j'ai pas la patience de chercher.

Le professeur masqué a dit…

Prof: tu es un peu pas mal dans le champ sur ce coup-là. Tu n'as manifestement pas écouté l'extrait où M. Ward traite de M. Jérémy Gabriel.

1- Aucune commentaire de M. Ward à l'effet que M. Gabriel ait fait une fellation au Pape.
2- Dans ce charmant article, on apprend que M. Gabriel affirme n'avoir jamais été victime d'intimidation sur son syndrome. Il dit même: ««Je dirais que je suis quelqu’un qui pardonne vraiment bien les gens. Je pardonne vraiment très bien les gens qui me font du mal, qui font que j’ai souffert»
.http://www.journaldemontreal.com/2015/09/25/jeremy-gabriel--jai-pas-ete-intimide-sur-mon-syndrome

Manifestement, le petit Jérémy ne fait pas que chanter faux, il ment quelque part. Crédibilité zéro.

En passant, il n,est pas l'initiateur de cette poursuite. C'est une amie qui a porté plainte auprès de la CDPDJ qui a retenu celle-ci et c,est la CGPDJ qui poursuit, à nos frais, M. Ward. Quant à moi, le principal handicap de cette personne, ce sont ses parents. Il croit qu'il a une carrière internationale devant lui et que M. Ward lui a nui.

Guillaume a dit…

Ward est un imbécile et quant à moi profondément méprisable. Et je suis d'autant plus en colère que dans cette affaire, je suis forcé d'être de son bord. J'ai entendu les plaintes de Jérémy, qui dit que Ward a détruit sa carrière. Sa "carrière", c'était chanter pour le pape dans ce qui est devenu un exercice de relation publique orchestré par l'Église catholique. Il n'avait pas de carrière. Et, tout jeune qu'il était, il n'en demeurait pas moins un personnage public. Je me serais plus moqué de ses parents et de l'Église qui ont fait de Jérémy un singe savant que de Jérémy lui-même, mais bon, Mike Ward est un connard, fallait pas s'attendre à ce qu'il soit intelligent dans sa méchanceté.

Le professeur masqué a dit…

Moi, j'aime les gens qui répondent à la haine par la haine...

Prof Solitaire a dit…

Merci pour vos commentaires, tout le monde... très intéressant.

Je dois vous avouer que vous êtes beaucoup mieux informés que moi à propos de cette histoire. J'aurais dû prendre le temps de regarder le monologue de Ward et de m'informer à propos de ce petit gars-là avant de me faire aller la gueule. Je ne l'ai pas fait parce que je voulais me concentrer sur la question de la liberté d'expression. Et ce à quoi je voulais en venir, c'est que même si quelqu'un ridiculise une personne vulnérable, ce n'est pas une raison pour s'attaquer à la liberté d'expression.

@ Henem: Pourrais-tu m'expliquer ce que tu veux dire lorsque tu dit que "De plus, en invoquant les chartes, la famille réduit leur demande."?

@ Prof masqué: Voilà des détails fort intéressants... merci de m'en faire part.

@ Guillaume: J'avoue que ta façon d'aborder le sujet aurait clairement été plus humaine et plus juste... pour ce qui est de Ward, je n'ai pas vu assez de ses monologues pour avoir une opinion. Le peu que j'ai vu ne m'a pas donné envie d'en découvrir davantage...

Guillaume a dit…

@Prof masqué-Mais je ne hais personne, c'est simplement que Mike Ward je le trouve mauvais et parfois stupide.

Le problème avec cette histoire, c'est que si oui, la joke était cheap et Jérémy vulnérable, il était néanmoins 1)épaulé et poussé par des parents et 2)instrumentalisé par l'Église catholique (air connu). Quand certains se moquaient de lui, ils se moquaient aussi de ça aussi (et sans doute beaucoup): la manufacture de l'émotion bien pensante. S'il est, était vulnérable, ses parents ne l'étaient, ne le sont pas. L'Église catholique, encore moins.

Le professeur masqué a dit…

Guillaume: Connard... Méprisable... Imbécile... Ça vous semble des adjectifs mélioratifs? J,aimerais pas voir ça quand vous haïssez quelqu'un... :)

Pour le reste, sur le fond, on se rejoint totalement. M. Ward aurait dû viser les parents.

Guillaume a dit…

J'y suis allé un peu fort, mais il y a une différence entre le mépris (et l'insulte) et la haine. Je ne hais pas Mike Ward. Je le trouve cependant profondément stupide. Cela dit, il a le droit de dire ce qu'il a dit.