28 novembre 2015

Anonymat



Mon éditeur m'a récemment fait part de son intention de publier mon livre plus tôt que prévu. Il est maintenant question qu'il voit le jour vers le début du mois de février.

Par la même occasion, il a tenté de me convaincre de renoncer à l'anonymat et de "porter" le livre avec ma vraie identité.

Sa demande m'a replongé dans un profond questionnement parce que, évidemment, il y a une partie de moi qui est tenté d'accepter. Mais après mûre réflexion, je lui ai répondu que je tenais à l'anonymat. Voici les raisons que j'ai évoquées.

Premièrement, au-delà de ce que j'ai vécu, mon histoire est universelle car elle reflète la réalité de tous les enseignants et éducateurs masculins qui oeuvrent auprès des enfants. En demeurant anonyme, je crois que mon histoire sera moins perçue comme un cas isolé et davantage comme la réalité de beaucoup de monde. Et c’est ce que je souhaite. L'auteur pourrait être n'importe qui et tout le monde. Ce que j'aimerais par dessus tout, c'est transcender mon histoire personnelle et provoquer une grosse remise en question. Je ne veux pas être qu'un fait divers isolé.

Deuxièmement, si je m'identifie, je suis convaincu que ma réputation sera sérieusement entachée. Je serai connu comme "le prof qui a été soupçonné de pédophilie" et lorsqu'il est question de cette déviance particulière, le soupçon a autant de poids dans l'esprit des gens qu’un verdict de culpabilité. Je n'ai pas envie de traîner ce boulet pour le reste de ma carrière. Pire, je ne veux pas que mes enfants deviennent les "fils du prof soupçonné de pédophilie". Depuis les faits relatés dans le livre, j'ai changé de commission scolaire, j’ai échappé à mes bourreaux, personne ici ne me connaît, j'ai réussi à laisser tout ça derrière moi et c'était clairement la bonne chose à faire pour ma famille et pour ma santé mentale.

Troisièmement, ce livre va déranger beaucoup, beaucoup de monde. Et, comme vous le savez bien, il y a deux façons de réagir lorsqu'on entend des propos qui viennent bousculer nos convictions: on peut trouver des contre-arguments (ce qui exige intelligence, travail et réflexion) ou on peut tout simplement discréditer et démolir le porteur du message. Je n'ai aucun problème avec la première réaction, mais c'est plus souvent qu'autrement la seconde qui est utilisée et je n'ai aucune envie de voir mon nom traîné dans la boue sur la place publique.

Quatrièmement, je ne sous-estime pas la cruauté des gens qui m'ont fait subir l'enfer que je raconte dans ce livre. Et je ne sous-estime pas leur soif de vengeance si je publie ce livre sous mon vrai nom, ce qui aurait pour effet de les identifier indirectement. Ceci est particulièrement vrai de mon ancienne directrice qui est tout simplement obsédée par son image et sa réputation. Je la connais suffisamment pour savoir qu’elle ne reculerait devant rien pour se "défendre" et elle a démontré par le passé qu'elle ne ressent aucune hésitation à faire appel à la diffamation et au mensonge pour arriver à ses fins. Et comme pour la dernière fois, elle pourrait compter sur le soutien ou le silence de mes ex-collègues et la collaboration de parents à l’imagination délirante. Sans parler du département des communications de mon ancienne commission scolaire qui l’assisterait sans hésiter, comme il l'a déjà fait. Non seulement je n'ai pas les moyens de me lancer dans des combats juridiques pour défendre ma réputation, mais je crains de voir le message du livre réduit à une chicane entre deux personnes spécifiques, à deux versions des faits incompatibles et contradictoires. Les gens ne sauront pas à laquelle des deux ils doivent croire et je risque de perdre toute crédibilité.

Cinquièmement, dans mon expérience, la seule façon de survivre dans ce métier quand on est un homme, c'est de maintenir un profil bas. Dans l'école où je travaille présentement, contrairement à ce que j'ai fait par le passé, je ne m'objecte plus aux façons de faire avec lesquelles je suis en désaccord et je ne manifeste plus de dissidence. Je me tais. Je n'exprime plus mes opinions en présence de mes collègues. Vous lirez sans doute ceci avec dégoût devant ma lâcheté, mais c'est comme ça. Après 20 ans de batailles, j'ai rencontré mon Waterloo et j'en suis là. Et mes relations avec mes collègues sont présentement beaucoup plus harmonieuses que tout ce que j'ai connu dans le passé. Si je publie ce livre sous mon nom, je vais encore me retrouver à jouer le rôle du rebelle, du casse-pied et de l'empêcheur de tourner en rond et comme par le passé, on me le fera payer très, très cher. Je serai de nouveau ostracisé, diffamé et indûment placé sur la sellette. J'ignore même s'il me sera possible de continuer à enseigner dans ces conditions. Même si je voulais changer d'école, ce serait en vain puisque ma réputation me précéderait.

Sixièmement, la dépression majeure qui a marqué pour moi la fin de cette saga a été une expérience très traumatique. Il est difficile d'être mis face à ses propres limites de la sorte et de se découvrir une telle fragilité. Je m'étais toujours cru invincible et maintenant, je sais à quel point je ne le suis pas. Bien sûr, quelques années ont passé et je me suis reconstruit, mais je n'ai pas envie de subir à nouveau une épreuve comme celle-là. Je ne suis plus convaincu que j’aurais la force d’y survivre une seconde fois.

La septième raison et non la moindre, c'est que j'ai promis à ma femme que je publierais ce livre anonymement. Personne n'a plus souffert de ce que j'ai vécu, à part elle. Elle s'est retrouvée avec deux enfants en bas âge, un mari dépressif et souffrant qui était incapable de l'aider comme avant, sans parler de la perte de revenu causé par mon arrêt de travail. Ça a été un calvaire pour elle et mon couple en a beaucoup souffert. Nous n'avons pas terminé de réparer tous les dommages, trois ans plus tard. Si je serais difficile à convaincre, la tâche serait encore plus titanesque dans son cas. Elle ne veut pas d'une autre crise et elle veut protéger notre famille de la cruauté des gens qui s'en prendront inévitablement à moi. Elle ressent déjà énormément d’appréhension face à la publication de ce livre, même sous un pseudonyme, alors imaginez si je le faisais sous mon vrai nom.

Je réalise que la plupart de ces raisons, pour ne pas dire toutes, se résument à la terreur. Je ne ressens aucune fierté face à ce qui pourrait être perçu comme un pitoyable manque de courage. Mais malheureusement, parfois, les peurs sont fondées et je crois que c'est bien le cas ici. J’aimerais bien être le Serpico du monde de l’éducation, mais je ne suis plus aussi naïf qu'avant et je crois que le prix à payer serait trop élevé.

Mon éditeur m'a répondu qu'il comprenait. Le livre sera donc publié anonymement.

Je ne suis pas très fier de mon manque de courage... mais c'est sans aucun doute mieux ainsi...



13 commentaires:

Olivier Kaestlé a dit…

Compte tenu de tout ce que vous nous relatez, je vous trouve au contraire très courageux de publier ce livre, même anonymement. Ce n'est pas de la lâcheté d'agir ainsi, mais bien de la sagesse et du respect pour la sécurité et le bien-être de votre famille. J'ai hâte de vous lire. Bravo !

Prof Solitaire a dit…

Merci Olivier, c'est gentil. J'ai très hâte de voir les réactions, dont la vôtre...

Anonyme a dit…

Restez dans l'anonymat avec la mentalité ambiante...

Le Gaïagénaire a dit…

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/harcelement-s-174625

"En tant que psychiatre victimologue, Marie-France Hirigoyen a résolument adopté le parti-pris de la victime et a dès le départ lié le harcèlement moral à la perversion narcissique en dénonçant le harceleur comme archétype du pervers narcissique.
(...)
..."la perversion narcissique est considérée comme une pathologie de l’agir de parole par Gérard Pirlot et Jean-Louis Pedinielli auteurs de : Les perversions sexuelles et narcissiques ; car pour le pervers, il ne s’agit pas tant de communiquer – au sens de « partager quelque chose avec quelqu’un » ou « être ou entrer en relation plus ou moins directe avec quelqu’un » – que de dominer et de contrôler cet autre différent de lui qu’il ne peut tolérer.
(...)
..." les processus de domination et de soumission sont le moteur de tous types de harcèlement et que le pervers narcissique utilise ce moyen dès lors que sa cible, qui peut être une personne ou un groupe, ne cède pas aux manipulations dans lesquelles il est passé maître
(...)
..."le harcèlement moral imite le principe de base de la torture psychologique selon lequel, contrairement aux idées reçues, on ne torture pas pour faire parler, mais plutôt pour faire taire cet autre"

Le Gaïagénaire a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Guillaume a dit…

Oui je crois qu'à cause de la teneur de ton livre tu dois rester anonyme. Ça va te protéger d'éventuelles poursuites également.

Anonyme a dit…

Vous avez parfaitement raison, il n'y a aucun mérite a risquer sa peau pour faire avancer une idée, il vaut mieux rester bien vivant socialement jusqu'a ce que la vérité fasse son chemin. Choisir d'être un martyr c'est idiot et suicidaire, on ne peut l'être que par accident. Bon courage.

Prof Solitaire a dit…

Merci tout le monde pour votre soutien.

Et merci au Gaïagénaire pour le fascinant lien. Vraiment. Il faudra que j'en fasse en billet.

Le professeur masqué a dit…

Même anonyme, tu dois t'assurer de n'écrire aucune information qui permettrait de découvrir les lieux où tu as travaillé: pas de références à un lieu, une ville, etc.

Je ne suis pas surpris que ton éditeur veuille que ton livre ne soit pas anonyme. Tu auras aussi peut-être à gérer certains médias. Là aussi, tu as tout le problème de la voix et de l'image.

Fred a dit…

Ce que tu vois comme de la lâcheté ou un manque de courage... moi je l'ai toujours vu comme une mécanisme de protection et de défense. Même si ça n'impliquait que toi ça serait la même chose. Le point que tu soulèves ou ça pourrait devenir une guéguerre entre Prof Solitaire Vs ancien employeur, ce qui oculterait le message du livre, est aussi très valide.

Du point de vu de ton éditeur il doit se dire que ça vendrait plus si le livre était publié sous ton vrai nom... Son but est de faire des bidous après tout.

Corrige moi si je me trompe, mais j'ai toujours vu cette démarche de livre comme étant un exécutoire de ce que tu as/avais vécu. La publication étant la cerise sur le sundae et tant mieux si par la bande ça aide d'autres personne.

Anonyme a dit…

À votre place, je ne risquerais pas mon bien-être pour coller mon nom à un livre qui risque de tout bousculer dans ma vie. Néanmoins, je pense que le publier anonymement vous fera perdre des lecteurs. Je m'explique: si je vois un livre sur un sujet «chaud» publié anonymement, ma première idée sera que ce n'est que du «chialage» par quelqu'un qui n'a pas envie qu'on lui réponde et qui ne veut que se défouler. Je le remets sur la tablette. Je choisirais un pseudonyme, un nom et un prénom empruntés. L'histoire n'a pas besoin d'être celle de «n'importe qui» pour attirer l'attention.

Anonyme a dit…

Sauver sa peau face à une force supérieure n'est pas lâche. Vous êtes plus utile en publiant régulièrement que mis au ban des médias et de la société. Prenez un pseudo comme tant d'écrivains et n'en démordez pas.

Prof Solitaire a dit…

Merci pour les bons mots. Cela me touche profondément.