1 novembre 2015

L'AFFAIRE DES AFFAIRES de Robert, Lindingre et Astier


Pas évident de faire une BD à propos des histoires de corruption et de magouilles politiques tout en restant fidèle à la réalité. En effet, dans la vraie vie, la corruption n'a rien de bien spectaculaire et la BD est d'abord et avant tout un média visuel. On ne remplit pas des pages et des pages de BD avec des petits crottés véreux qui se passent des coups de téléphone et des enveloppes brunes.

Le scénariste, Denis Robert, a choisi d'y aller sous l'angle de l'autobiographie et cela s'avère avoir été un excellent choix. C'est en effet à travers lui, ou plus précisément à travers son avatar BD, que l'on découvre le sombre gouffre de la corruption, la vraie, celle qui étend ses tentacules jusqu'au sommet de l'état et même de l'Union européenne et du monde.

Robert nous raconte comment, petit journaliste de province pour le journal Libération, il a commencé à s'attaquer aux petites magouilles, motivé par "ce plaisir de découvrir et de transmettre". Puis, il accepte d'intégrer les bureaux de Paris et, en se mettant à fouiller, il se retrouve lentement sur la piste de magouilles de plus en plus énormes, impliquant des sommes d'argent de plus en plus faramineuses et des gens de plus en plus puissants. Plusieurs délateurs vont l'aider à progresser dans ses enquêtes en lui faisant découvrir les dessous de la politique et de la finance.

Sa notoriété augmente à mesure que ses articles deviennent de plus en plus percutants, mais tout cela est accompagné d'un coût élevé. Il y a tout d'abord sa famille, qu'il néglige terriblement. Il y a ses amis, plutôt cyniques, qui ne comprennent tout simplement pas pourquoi il persiste dans cette voie, alors qu'il pourrait se la couler douce, peinard, comme eux. Puis, éventuellement, il y a ces gens très puissants qui décideront de le faire taire à coup de mises en examen, de poursuites judiciaires et de diffamation.

Bien ancrée dans la réalité, la BD bascule occasionnellement en mode plus symbolique, comme lorsque le plancher cède sous les pieds de notre héros et qu'il se retrouve à planer dans ses souvenirs. Ou encore lorsque la corruption elle-même, représentée sous la forme d'un titanesque homme d'affaire spectral et sans visage, arpente la ville.

Plusieurs passages sont très très forts, comme par exemple lorsque Robert quitte Libération, écoeuré et désillusionné par le rôle qu'il est appelé à y jouer. Il écrit:

"En écrivant tous les jours des bouts d'histoire du monde, nous participions à une vaste blague rémunérée... On finissait par oublier la vérité pour adopter un profil mou, plein de ces petites choses qui font accepter le monde tel qu'il est... Nous visons dans un univers virtuel avec ses règles intériorisées... Nous avions un catalogue de mots qu'il fallait régulièrement utiliser... restructuration, mise en examen, indice, seuil, taux, etc. Le monde n'était plus que financier et judiciaire. J'étais devenu un agent de normalisation... un joueur de flûte. Continuer reviendrait à renoncer à toute révolte." 

Ou encore cet autre passage où l'on voit la corruption, dans toute son horrifique puissance, traverser une ville qui semble miniature autour d'elle, des valises remplies à craquer d'argent dans les mains, se pencher entre les gratte-ciels pour regarder les sans-abris. Robert narre cette ainsi cette séquence de cases monstrueuses:

"L'argent dont il est question dans ces histoires vient toujours de notre poche et atterrit dans les leurs... c'est une chaîne d'intérêts multiples cachés (...) Quelque chose est vicié dans la chaîne économique... Notre pays est quand même la cinquième puissance économique mondiale. La cinquième, ce n'est pas rien... alors comment expliquer son appauvrissement? Et d'où vient la richesse des paradis fiscaux? (...) Personne ne s'est attaqué au problème! L'évasion des capitaux est un crime contre l'humanité!!!"

Je vous mentirais en vous disant que je ne me reconnaissais pas parfois dans ce personnage de loup solitaire, idéaliste, éternel rebelle qui remet tout en question et qui refuse de se conformer... évidemment, je ne prétendrai pas avoir son courage et sa détermination, mais que je la trouve fichtrement inspirante!

Une vraie petite perle cette BD que je recommande sans hésiter à tous ceux et celles qui se sont déjà demandé ce qu'ils fichaient là... les intérêts de qui ils servent... et qui ont eu la folle envie de se rebeller.

Merci à mon fidèle padawan, Fylouz, qui m'avait suggéré la lecture de cette magnifique BD.



3 commentaires:

fylouz a dit…

http://rue89.nouvelobs.com/2015/11/03/denis-robert-comment-les-fondateurs-charlie-sont-fait-avoir-261934

Et ça, c'est cadeau : http://rue89.nouvelobs.com/blog/science-friction/2015/11/06/une-uchronie-la-sauce-tardi-et-un-docu-ovni-sur-une-visite-dalien-235078

Prof Solitaire a dit…

Très intriguant le nouveau bouquin de Robert, merci du tuyau.

Et l'uchronie de Tardi, alors là, je meurs d'envie de voir ça... merci!

Le 4 novembre? C'est sorti en salles en France? Tu l'as vu?

fylouz a dit…

Négatif. Pas de sous, pas de souuuuuus...

Bon, en fait, j'en avais assez pour aller voir "Seul sur Mars". Mais, je ne savais pas encore pour le Tardi.