29 février 2016

L'art de se mépriser soi-même

Ou, si vous préférez: Expédition dans un cerveau colonisé.

Extrait de l'article de Bock-Côté:

Parmi celles-là, il y a le désir morbide qu’ont certains Québécois de se sentir comme des minables. Ils répètent sans cesse : sans la péréquation, nous serions pauvres, sans elle, nous ne sommes rien – ils détachent la péréquation de tout le système canadien pour en faire la vérité ultime de notre rapport de dépendance au Canada. Nous devons conséquemment nous soumettre au projet de pipeline, à la fois par gratitude à l’endroit du Canada, et pour lui permettre de continuer à accumuler les pétrodollars dont nous bénéficierons ensuite.

Ils répètent aussi très : nous ne serions pas capables d’être un pays. Ils ne disent pas : le Canada est une meilleure option, un meilleur cadre, plus adapté au rayonnement d’une petite nation francophone en Amérique du nord. Non. Ils répètent : sans lui, nous serions condamnés à la tiers-mondisation et à une forme de médiocrité congénitale. Plus encore: ils se font un plaisir de donner raison aux leaders politiques du Canada anglais qui entretiennent un rapport néocolonial à notre endroit. On nous traite comme une minorité dépendante sans fierté accrochée aux mamelles de la fédération? Ils reprennent le propos et s’en enorgueillissent, à la manière d’une forme supérieure de lucidité. Eux, au-moins, regardent la réalité en face.

Ce discours s’exprime grossièrement avec une certaine frange de la droite de Québec qui semble persuadée que la société québécoise est fondamentalement incapable de quoi que ce soit et que sans la béquille canadienne, nous serions condamnés à la faillite collective. Il est souvent repris, bien que plus subtilement, par certains ténors fédéralistes qui entretiennent aussi notre sentiment d’incapacité. Il témoigne de cette espèce de mépris de soi qui est inscrit dans les replis les plus intimes de la conscience collective québécoise et qui nous fait trop souvent considérer notre culture comme un fardeau qui nous empêcherait d’accéder à la modernité et de goûter pleinement aux délices de la prospérité nord-américaine. Il laisse entendre une chose: si nous nous débarrassions du sentiment exaspérant de notre différence collective, en nous alignant sur le modèle de nos voisins canadiens ou même de nos voisins américains, nous progresserions enfin.

C’est le vieux syndrome de la Conquête providentielle, qui en a amené plusieurs, au fil de notre histoire, à chanter la Conquête parce qu’elle nous aurait délivré de l’empire français (et nous aurait épargné aussi la Révolution française, mais fondamentalement, c’est la rupture avec la France, qui est célébrée, comme s’il s’agissait d’une nation incapable et décadente) pour nous annexer à l’empire britannique, le plus évolué du monde, qui nous aurait apporté la démocratie, la liberté de presse, le capitalisme et la modernité. Au fil de l’histoire, ce syndrome a évolué, il s’est métamorphosé.

Chez certains, il s’est formulé ainsi : les Québécois, laissés à eux-mêmes, seraient tentés d’établir une ethnocratie autoritaire, contraire aux exigences élémentaires de la démocratie. Le Canada nous civiliserait démocratiquement de l’extérieur. Il y aurait au cœur de la culture québécoise un réflexe déshonorant qu’il faudrait inhiber par une puissance extérieure. Le fédéralisme canadien, de ce point de vue, nous aurait éduqués à la démocratie, vers laquelle nous ne serions jamais parvenus par nous-mêmes, d’autant que nous ne l’aurions jamais vraiment désirée. C’était la conviction de Pierre Elliot Trudeau.

Chez d’autres, le syndrome de la Conquête providentielle trouvait une autre formulation : nos retards, au moment d’amorcer la Révolution tranquille, s’expliquaient moins par la relation de domination établie dans la Conquête et inscrite dans les institutions qui en héritaient mais par la persistance, chez nous, d’une mentalité d’ancien régime qui nous aurait handicapés dans notre aventure dans la modernité. Et cette mentalité, évidemment, serait un héritage de la colonisation française. Encore une fois, notre sous-développement s’expliquait par les failles intimes de la culture québécoise. Le fédéralisme d’hier aurait au moins eu le génie de nous délivrer de nous-mêmes et de nous inscrire dans un contexte de civilisation propre à l’émancipation de l’individu.

En fait, pour ceux qui pratiquent compulsivement l’autoflagellation, la culture québécoise, entendue comme une réalité historique, est moins une culture qu’on doit défendre et à partir de laquelle on doit s’inscrire dans le monde qu’une culture dont on doit le plus possible se libérer. On peut croire qu’ils sont traversés par ce que Jean Bouthillette a déjà appelé la tentation de la mort, une tentation qui refait surface à mesure où le peuple québécois s’éloigne de son indépendance. C’est normal : la défaite défait, et un peuple qui a échoué sa libération sera tenté par le nihilisme et l’automutilation. Sa part sombre remonte à la surface. C’est ce qui se passe en ce moment.



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