29 février 2016

Randonnée dans l'esprit d'un fédéraliste québécois

Si je vous demandais qui est l'ultime défenseur du fédéralisme canadien au Québec, qui nommeriez-vous?

Pour moi, l'über-fédéraliste sera toujours André Pratte, l'éditorialiste de La Presse. Personne n'a consacré autant de temps et d'énergie à pourfendre le projet souverainiste depuis aussi longtemps que lui. Les politiciens passent, mais Pratte demeure. Sa foi est de béton armé et ses initiatives sont applaudies dans le Canada anglais.

Allons donc jeter un coup d'oeil à quelques-uns de ses arguments afin d'en vérifier la validité:

Être fédéraliste, c'est d'abord être convaincu que ce système est la meilleure façon de gouverner les grands ensembles complexes (le Canada, les États-Unis, l'Europe...). 

Les fédéralistes comme M. Pratte aiment bien comparer la fédération canadienne à l'Union européenne afin de démontrer que cette forme de gouvernement est la formule gagnante qui est adoptée dans le reste du monde et qu'elle est la voie de l'avenir.

Le problème avec cet argument, c'est qu'il fait fi de la réalité et de l'histoire de ces "grands ensembles complexes".

L'Union européenne n'a pratiquement rien à voir avec la fédération canadienne. Il s'agit d'une association politico-économique entre pays souverains qui acceptent d'octroyer certains pouvoir à un gouvernement central sans pour autant se défaire de leur souveraineté. Le Québec, lui, n'a jamais été souverain. Ici, c'est donc la dynamique contraire qui s'observe: le gouvernement central accepte d'octroyer certains pouvoirs aux gouvernements provinciaux (et ne se gêne jamais pour s'immiscer en toute impunité dans les compétences dites "provinciales"). Le rapport de force est donc complètement inversé.

De plus, l'Union européenne est une association d'états qui diffèrent beaucoup les uns des autres tant au niveau de la langue, de l'histoire ou de la culture. Ainsi, le peuple français est représenté par l'état français, le peuple polonais est représenté par l'état polonais, le peuple portugais est représenté par l'état portugais, etc. Aucun état membre n'est considéré comme étant intrinsèquement inférieur aux autres.

Au Canada, les dés sont pipés. En effet, NEUF des dix provinces sont majoritairement anglaises et partagent essentiellement la même langue, la même culture, la même histoire et la même identité (à quelques détails près). C'est comme si, en Europe, les Allemands et les Autrichiens possédaient un représentant pour chacune de leurs régions, ce qui leur permettrait de dominer démocratiquement tous les votes au détriment des autres nations qui ne posséderaient qu'un seul représentant par état. L'injustice d'une telle pratique saute aux yeux.

S'il avait suivi le même modèle que l'Union européenne, le Canada aurait pu fonctionner de manière acceptable pour le peuple québécois. En effet, s'il avait été une fédération de deux états: le Canada anglais et le Canada français, chacun possédant un poids politique identique à l'autre, nous nous serions alors retrouvé dans une fédération équitable. Or, ce n'est pas le cas. La comparaison avec l'Union européenne est donc inadéquate et malhonnête.

Finalement, je ne sais pas sur quoi M. Pratte se base pour affirmer que les fédérations constituent la meilleure façon de gouverner. Bien sûr, certaines fédérations survivent longtemps et prospèrent, mais de nombreuses fédérations ont échoué dans l'histoire ou ont mené à des désastres. Mentionnons la guerre de sécession américaine, la guerre du Sonderbund en Suisse, l'expulsion de Singapour de Malaisie, sans parler des fédérations qui se sont tout simplement sabordées (la fédération du Nigeria, la Fédération de Rhodésie et du Nyassaland, la Grande-Colombie, la République fédérale d'Amérique centrale et la Fédération des Indes occidentales). Bref, le fait qu'on adopte le modèle fédératif n'est pas garant du succès d'une union.

L'Union européenne elle-même, que les fédéralistes aiment citer en exemple, est loin d'avoir fait ses preuves. Après le Grexit, qui menaçait de chasser la Grèce de la zone euro, il est maintenant question du Brexit, la menace du Royaume-Uni de claquer la porte à l'Union. L'affluence récente de réfugiés du Moyen-Orient a également créé d'importantes tensions entre les pays membres. Les frustrations sont nombreuses dans les populations européennes et il serait hâtif de décrire cette expérience comme un succès exemplaire.

N'en déplaise à M. Pratte, la fédération n'est pas le seul modèle qui existe. En fait, les États dits "unitaires" sont la forme la plus répandue d'États dans le monde. C'est le cas de la France, par exemple. Si ce modèle est le plus utilisé, c'est peut-être parce qu'il n'est pas dépourvu de mérites!

La formule fédérale permet aux communautés de régions, de langues, de religions différentes d'unir leurs forces pour atteindre leurs objectifs communs, tout en préservant chacune leur caractère propre.

Si c'est selon ces critères que l'on doit évaluer le succès ou l'échec des fédérations, alors M. Pratte devrait admettre qu'il s'agit d'une preuve probante de leur échec!

Aux États-Unis, le massacre des population autochtones, l'assujettissement des Noirs et l'éradication des francophones de Louisiane démontre bien que la formule fédérale n'atteint pas l'objectif de "permettre aux communautés de préserver leur caractère propre".

À cet égard, l'échec canadien saute aux yeux. Les populations francophones des neuf provinces anglophones s'assimilent rapidement, sont traitées comme des citoyens de seconde zone et doivent sans cesse se battre pour que soient respectés leurs droits les plus fondamentaux. En guise d'exemple, notons simplement l'absence d'université francophone en Ontario, l'effacement du français des documents officiels, l'impossibilité d'obtenir des services en français, l'imposition officielle de l'unilinguisme, l'expulsion de passagers de vols commerciaux, j'en passe et des meilleures...

Et même au Québec, pourtant majoritairement francophone, le français recule un peu plus à chaque recensement, une majorité d'immigrants adoptent l'anglais et l'assimilation poursuit son oeuvre lente et inexorable.

Alors si on se base sur les critères de M. Pratte pour évaluer le succès de la fédération canadienne, on ne peut qu'y voir un énorme échec. En effet, le caractère propre des francophones du Canada est en voie d'extinction et celui du Québec est menacé. Pour ce qui est "d'unir nos forces pour atteindre des objectifs communs", on n'a qu'à penser au présent conflit à propos du pipeline Énergie Est pour voir que les intérêts du Québec sont sans cesse subjugués à ceux des provinces anglophones de la fédération.

Au Québec, on oppose souvent «fédéralisme» et «nationalisme». Pourtant, le fédéraliste n'est pas contre la préservation des identités nationales, au contraire. Le fédéralisme existe précisément parce que des nations ont voulu s'unir sans sacrifier leur personnalité.

Cela est sans doute vrai dans plusieurs fédérations, comme l'Union européenne, mais ce n'est pas vrai au Canada, surtout depuis l'adoption de la nouvelle religion d'état: le multiculturalisme. Ici, le mot "nationaliste" est devenu un mot sale, synonyme de "repli sur soi", de "haine de l'autre" et de tribalisme xénophobe. M. Pratte le sait pertinemment d'ailleurs.

Tous les efforts pour préserver la personnalité spécifique québécoise ont toujours été très, très mal vus au Canada anglais et c'est certainement toujours le cas de nos jours.

Le fédéralisme est l'incarnation politique de valeurs profondes: l'appréciation de la diversité; 

La véritable appréciation de la diversité, c'est celle qui ne place pas l'autre au-dessous ou au-dessus de soi, mais sur un pied d'égalité. Ce n'est pas ce qui se passe au Canada. Le Québec est une minorité, une province comme les autres, sans reconnaissance véritable et sans statut particulier. Le peuple québécois est vu soit comme un sous-groupe du peuple canadien (par des gens comme M. Pratte), soit comme une étrange tribu qui doit être dominée ou, encore mieux, assimilée. Elle est où l'appréciation de la diversité là-dedans?

la conviction que le compromis est une vertu plutôt que signe de faiblesse; 

Le problème avec le Canada, c'est que ce sont toujours les mêmes qui doivent faire des compromis! Ce sont les Québécois qui doivent accepter tous les compromis. Les anglophones ne font jamais de même. On n'a qu'à regarder le rapatriement de la constitution! Le Québec a demandé des modifications, alors les provinces anglophones et de gouvernement fédéral, plutôt que de faire un compromis, ont signé la constitution en plein milieu de la nuit, plaçant le Québec devant le fait accompli le lendemain matin.

la certitude qu'en travaillant ensemble, les individus et les collectivités s'enrichissent mutuellement; 

Le Canada et les États-Unis travaillent ensemble et s'enrichissent mutuellement en demeurant souverains et sans être unis dans une fédération! Pourquoi ceci ne pourrait-il pas être une solution envisageable pour le Québec?

et l'idée que des communautés proches en termes de valeurs et de mode de vie ont le devoir moral de vivre ensemble de manière pacifique, de donner exemple au monde. 

Le Canada et les États-Unis vivent ensemble, côte à côte, de manière pacifique, tout en demeurant souverains et sans être unis dans une fédération! Pourquoi ceci ne pourrait-il pas être une solution envisageable pour le Québec?

Si les anglophones et les francophones du Canada ne peuvent coopérer pour le bien commun, comment espérer que les Israéliens et les Palestiniens y parviennent? Les musulmans et les chrétiens en Centrafrique? Les alaouites et les sunnites en Syrie?

Hum... M. Pratte quitte le sentier du pragmatisme et de la raison et s'enfonce dans le délire. Pour lui, la fédération canadienne jouerait un rôle messianique dans le monde? On n'est plus dans la politique, on est dans le fanatisme religieux hallucinatoire, là!

Vous croyez vraiment que la fédération canadienne est une source d'inspiration pour Israël, la Palestine, le Centrafrique ou la Syrie? Vous croyez que les Palestiniens, en regardant le Canada, auront soudain la folle envie de s'unir dans une fédération avec Israël? Vous croyez vraiment que le Québec doit absolument demeurer dans la fédération canadienne pour que soit possible "l'espoir" de voir la paix s'installer au Moyen-Orient ou en Afrique? Hahahahahahaha! C'est tout simplement ridicule... on croirait entendre une espèce de gourou déjanté!

On reproche aux systèmes fédéraux de donner lieu à d'incessants tiraillements entre les deux ordres de gouvernement. Cela n'a rien d'étonnant, les relations entre nations sont souvent difficiles. Le fédéralisme ne fait pas disparaître les conflits; il permet de les gérer pacifiquement et de les régler efficacement.

Des conflits surviennent parfois entre les États-Unis et le Canada. Les deux états parviennent toujours à les gérer pacifiquement et à les régler efficacement sans former une seule et même fédération. Pourquoi ceci ne pourrait-il pas être une solution envisageable pour le Québec?

D'ailleurs, on pourrait affirmer que les conflits entre le Canada et les USA se règlent de manière beaucoup plus satisfaisante PARCE QUE les deux états sont souverains et qu'aucun des deux n'est subjugué politiquement à l'autre. À l'intérieur de la fédération canadienne, le gouvernement fédéral n'a pas à négocier avec le Québec puisque ce dernier n'est qu'une province parmi d'autres, sans réel rapport de force significatif. En bout de ligne, que le Québec accepte ou non a bien peu d'importance puisque le Canada pourra lui enfoncer sa solution dans la gorge de toute manière.

Les indépendantistes ont beau jeu de mettre tous les problèmes du Québec sur le dos du système fédéral, des accommodements déraisonnables à l'usure du pont Champlain. Ces arguments sont des caricatures. 

Et les fédéralistes comme M. Pratte ont beau jeu de mettre tous les succès du Québec sur le compte du système fédéral, ce qui est tout aussi caricatural et ce qu'il s'empresse d'ailleurs de faire dès les phrases suivantes:

Aucune forme de gouvernement n'est parfaite. Si l'indépendance est la clé de la prospérité et de la justice sociale (et des ponts bien construits...), comment expliquer que le Québec, province du Canada, est plus riche et plus égalitaire que la grande majorité des pays souverains de la planète?

Pour M. Pratte, le Québec serait plus riche et plus égalitaire que la grande majorité des pays de la planète PARCE QU'IL APPARTIENT À LA FÉDÉRATION CANADIENNE!

Si l'histoire du Québec s'était déroulée autrement et que notre nation n'avait jamais été soumise à la domination britannique, notre pays serait donc aujourd'hui moins riche et moins égalitaire?

Sur quoi se base-t-il pour l'affirmer?

Sur rien d'autre que sa foi aveugle, évidemment.

En réalité, il faut être ignare ou profondément malhonnête pour affirmer que la fédération canadienne a instantanément apporté la richesse et la prospérité au Québec! Dans les faits, pendant un siècle, ce fut plutôt le contraire! La pauvreté de nos aïeux fut telle qu'environ un million de nos compatriotes ont dû s'exiler aux États-Unis, créant ainsi une diaspora qui affaiblit le Québec de manière dramatique! Les francophones d'ici vivaient dans des conditions misérables, exploités sans vergogne par des entrepreneurs anglophones qui les traitaient comme des êtres inférieurs et des demeurés. Le taux de mortalité infantile à Montréal était épouvantable! Au tournant du siècle, un enfant montréalais sur quatre mourait avant l'âge d'un an. Cela faisait de Montréal la deuxième ville la plus malsaine du monde après Calcutta! Des milliers d'enfants de 14 à 16 ans étaient exploités dans les usines comme la «Dominion Textiles» où ils recevaient 10$ pour 55 heures de travail hebdomadaire.

La prospérité, ce n'est pas la fédération canadienne qui nous l'aura apporté! C'est notre révolution tranquille!

Vous voyez, à mon humble avis, on a sous les yeux un bel exemple du travail d'André Pratte. Cet homme-là ne base pas ses opinions sur la réalité, il tente plutôt d'interpréter et de modeler la réalité afin que cette dernière soit en harmonie avec ses opinions. Son affirmation selon laquelle le fédéralisme ne s'oppose pas au nationalisme est un bon exemple. Celle selon laquelle le fédéralisme permet de préserver le caractère propre des communautés en est un autre.

Ce qui m'enrage, c'est que je ne pense pas qu'André Pratte soit un zigoto. Je pense au contraire qu'il est un homme extrêmement intelligent et qu'il choisit sciemment d'agir ainsi: de déformer la réalité, d'omettre des faits qui contredisent ses thèses et de faire des amalgames douteux pour appuyer ses arguments. Je pense qu'il exploite à fond l'ignorance de ses lecteurs et qu'il le sait.

Mais je peux me tromper. Peut-être est-il réellement et fanatiquement fédéraliste au point d'accorder au Canada un rôle messianique dans le monde...

Qu'en pensez-vous?



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