11 mars 2016

Enseignants faussement accusés

Extraits de cet article de Sylvie Rivard:

(...) De plus en plus d’enseignants, comme Jean Gagnon, sont victimes de fausses allégations de la part d’élèves et de parents, soutient Manon Bernard, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE), affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). «Depuis 10 ans, le phénomène est en hausse, observe-t-elle, mais c’est pire depuis 5 ans. Davantage de cas se retrouvent devant les tribunaux et cela a un effet d’entraînement.»Jean Dury, avocat spécialisé en droit criminel et pénal qui défend les enseignants depuis 20 ans, fait le même constat. Il dit avoir plaidé en faveur de six accusés de voies de fait depuis un an et demi, une fréquence qui contraste avec les années passées. «Au Québec, accuser un enseignant au criminel est un jeu d’enfant», croit-il.

(...) Or, les enfants n’ont jamais été autant informés, tant à l’école qu’à la maison, du fait que les abus sexuels et physiques sont inacceptables et doivent être dénoncés, rappelle le psychologue Hubert Van Gijseghem, expert psycho-légal spécialisé dans les cas d’abus sexuels. Mais ils n’ont pas toujours le jugement pour faire la part des choses. «Ils peuvent se tromper: un simple toucher peut se muer en attouchement sexuel, une contention physique en voies de fait.»

Les choses se corsent à la préadolescence, poursuit-il. «Rumeurs malveillantes, complots, vengeances: les faits sont souvent déformés intentionnellement par le jeune qui défie l’autorité ou découvre sa propre sexualité.»

Professeur dans une école primaire, Michel (nom fictif) a été soupçonné d’avoir touché une jeune fille de 12 ans à qui il avait déjà enseigné. «Lors d’une activité avec la psychoéducatrice de l’école, les élèves étaient invités à partager certaines expériences vécues en dehors de l’école, raconte-t-il. C’est là que la jeune fille aurait insinué que je lui avais déjà donné un bec sur le front et posé une main sur une cuisse.» Alertée, la psychoéducatrice a contacté la Direction de la protection de la jeunesse.

Michel reconnaît être une personne affec­tueuse, mais réfute toute déviance sexuelle. «Cette enfant était une amie de la famille et je la voyais en dehors de l’école. Mon fils était du même âge. Forcément, j’étais plus près d’elle, mais je n’avais jamais été déplacé ou eu des intentions cachées.» L’enseignant a été suspendu pendant deux mois, jusqu’à ce que l’enquête policière le blanchisse. «Interrogée, la jeune fille a carrément nié tout attouchement ou geste déplacé, dit-il. Mais pour moi, le mal était déjà fait…»

Pour mieux protéger les enseignants, la FSE demande au gouvernement québécois de revoir la procédure entourant les plaintes déposées contre les professeurs. Ce souhait est partagé par les directeurs généraux des commissions scolaires des régions Saguenay–Lac-Saint-Jean et Chaudière-Appalaches, qui ont récemment dû composer avec des cas fortement médiatisés. Pour le moment, Québec n’a émis qu’un accusé de réception.

La procédure en question découle d’une entente dite multisectorielle conclue en 2001. (...) L’entente stipule que tout professionnel, employé d’un établissement, enseignant ou policier «ayant un motif raisonnable de croire que la sécurité ou le développement d’un enfant sont ou peuvent être considérés comme compromis a l’obligation de signaler sans délai la situation au directeur de la protection de la jeunesse».

Malheureusement, il arrive que l’entente soit interprétée un peu trop au pied de la lettre, croit Andrée Turbide, présidente du Syndicat de l’enseignement des Deux Rives, affilié à la FSE et à la CSQ. «Si un professeur utilise un contact phy­sique pour exercer son autorité, par exemple, il ne compromet pas l’intégrité et le développement de l’enfant [...] Il ne faut pas interpréter l’entente comme une obligation de tout signaler, sans discernement.»

(...) En attendant, cette confusion a des conséquences fâcheuses pour la majorité des profs, qui n’a rien à se reprocher. «Les enseignants hésitent à poser des gestes d’affection ou d’autorité, de crainte d’être faussement accusés», explique France Lapierre, présidente du Syndicat de l’enseignement de Louis-Hémon, affilié à la FSE et à la CSQ. «Notre syndicat leur suggère notamment d’éviter tout contact physique avec les élèves, de ne jamais se retrouver seuls avec l’un d’eux et d’aviser la direction dès qu’une situation ambiguë se produit ou crée un malaise», ajoute-t-elle.

(...) Les policiers qui enquêtent sur l’enseignant sont formés pour évaluer la crédibilité des témoignages, dit Hubert Van Gijseghem. «Ce n’est pas le cas des commissaires, de la direction et du personnel de l’école. En voulant remplacer les enquêteurs, on risque de laisser filer de vrais coupables ou d’accuser des innocents.»

(...) En effet, certains enseignants ayant fait l’objet d’accusations ont été congédiés même si l’enquête policière les avait blanchis ou avant même de recevoir leur jugement de la cour. Un professeur en éducation physique de la Commission scolaire du Pays-des-Bleuets, au Lac-Saint-Jean, a ainsi perdu son contrat d’enseignement dans ces circonstances l’hiver dernier.

Et même s’ils peuvent rester en poste, les enseignants touchés gardent de vives séquelles de leur expérience.

«J’en viens à me sentir coupable de gestes que je n’ai pas commis, dit Michel. J’ai dû consulter. À un certain moment, j’ai même envisagé le suicide. Si on m’avait posé des questions avant, on n’en serait pas venu là.»



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