10 avril 2016

Marcel Broquet est-il un crosseur?

Suite à la publication de ce billet (que je vous conseille fortement de consulter avant de poursuivre votre lecture), une lectrice m'écrit ce commentaire:

Vous devriez savoir qu'on ne publie pas ce genre d'insulte publiquement sans avoir vérifié vos sources. Un droit de réplique dénonçant la véracité de ce reportage a été publié par Le Devoir. Je vous prierais de retirer cette vidéo.
Marcel Broquet est un homme respecté dans le monde du livre où il travaille depuis 55 ans et 8 ans bénévolement !

Vous préconisez que vos lecteurs utilisent des propos polis et respectueux, vous devriez faire de même car personne, aucun journaliste, n'a utilisé le terme de "crosseur" que vous vous êtes permis de mettre dans votre titre. 

Ai-je injustement insulté un honnête homme? Ai-je sauté aux conclusions trop rapidement? Si c'est le cas, je n'hésiterai pas à m'en excuser et à me rétracter, mais d'abord, des vérifications s'imposent.

Je suis allé chercher dans les archives du Devoir, comme me l'a suggéré cette lectrice, et je suis tombé sur ceci:

Abus dans le domaine de l’édition?

La Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) avait eu vent de la plainte de Christine Labrecque concernant les frais que son éditeur, Marcel Broquet, lui avait réclamés pour la production de son livre, Sarah fille de dragon. Après avoir été mis au fait de cette dénonciation, l’éditeur a retiré sa demande de subvention concernant le livre de Mme Labrecque, a expliqué jeudi au Devoir la présidente de la SODEC, Monique Simard.

(...) À la SODEC, on précise qu’un éditeur qui publie des livres «à compte d’auteur», soit en facturant les coûts de production à ses auteurs, n’est pas admissible à une subvention. Par ailleurs, Isabelle Mercille, responsable des relations publiques pour la SODEC, affirmait attendre de prendre connaissance de l’ensemble du reportage et du dossier pour décider si d’autres actions pouvaient être entreprises contre l’éditeur.

Dans un texte paru jeudi sur le site de Radio-Canada et écrit à partir du reportage, on affirme que d’autres auteurs disaient avoir reçu le même genre de demandes de la part de Marcel Broquet, ce que l’éditeur nie vigoureusement.

Alors, voyons voir. En plus de facturer un montant faramineux (11 745$) à cette jeune femme pour "publier" son livre (en seulement 500 exemplaires dont la plupart n'ont même pas été mis en marché), Broquet a EN PLUS le culot de faire une demande de subvention à la SODEC?

Il est de toute évidence dans le tort puisqu'il a lui-même "retiré sa demande". Pourquoi une personne injustement blâmée et complètement innocente de ce dont on l'accuse agirait-elle ainsi?

Soulignons que la SODEC est un organisme public financé à même nos taxes et nos impôts! Je crois que nous sommes en droit de nous demander combien de fois Broquet a ainsi abusé du système avant de se faire prendre!

Plusieurs fois, semble-t-il, puisque "d'autres auteurs" auraient reçu le même genre de demandes de Broquet, selon le reportage de Radio-Can. Et on peut dire ce qu'on veut de l'émission Enquête, mais leurs reportages sont généralement très solides.

Sans parler du Fonds du livre du Canada qui lui a également accordé une subvention!

C'est finalement sur le site de Broquet que j'ai trouvé ce texte dans lequel il tente de se défendre. Allez y jeter un coup d'oeil si vous souhaitez le lire dans sa version intégrale. Je saute par dessus les affirmations vagues et les déclarations vides pour citer uniquement les passages dans lesquels il utilise des arguments plus concrets pour tenter de se défendre:

Quelques faits: Christine Labrecque, l’auteure qui soudainement se sent lésée 4 ans plus tard, demandé, à cette époque, l’exclusivité des ventes pour les Îles et Québec. Une simple transaction qui, au final, rapportera à l’auteure plus de 4500$ de vente et 800$ de droits, en plus de sa visibilité dans des activités reliées au livre. 

Premièrement, le fait que l'histoire sorte "4 ans plus tard" n'enlève aucune crédibilité à l'auteure. Elle a attendu, c'est tout. Ça ne signifie rien d'autre. Si c'est tout ce que Broquet possède comme argument pour la discréditer, c'est pitoyable.

Pourquoi l'auteure aurait-elle demandé "l'exclusivité des ventes pour les Îles et Québec"? Broquet est-il en train de dire qu'elle ne souhaitait pas qu'il distribue ses livres dans les librairies de la région de Québec?

Labrecque affirme pourtant clairement dans le reportage: "C'était mon choix premier de faire éditer par un éditeur qui allait s'occuper de la distribution..." Elle ajoute que: "La librairie aux Îles n'a pas reçu deux copies."

Ceci vient contredire l'affirmation de Broquet selon laquelle l'auteure aurait demandé "l'exclusivité des ventes" pour les Îles et Québec. Le gros bon sens fait le reste. En effet, pourquoi diable l'auteure aurait-elle fait une demande pareille qui aurait eu pour effet de limiter la diffusion de son livre? Pourquoi l'émission Enquête n'a-t-elle trouvé aucune trace de cette entente? Pourquoi Broquet n'en a-t-il pas parlé pour se défendre lorsqu'il a été rencontré dans le reportage? Ça ne tient pas debout.

De plus, Broquet affirme qu'elle aurait reçu 5300$ pour cette "transaction". Or, cela ne représente même pas la moitié de ce qu'il lui a facturé (11 745$). Rappelons qu'un imprimeur aurait seulement facturé environ 4000$ pour faire la job. Assez difficile, dans les circonstances, de penser que l'auteure sort gagnante de tout ça, comme tente de nous le faire croire M. Broquet!

Aussi, les auteurs achètent et revendent leurs livres en empochant la commission qu’aurait eue le libraire. Ce phénomène est exponentiel. Qu’y a-t-il de mal à cela? Au contraire, ce faisant, l’auteur et l’éditeur développent de nouveaux réseaux de vente dans des milieux non conventionnels. Faut-il arrêter de publier des livres ou bien imaginer de nouvelles avenues pour garder le livre vivant?

Broquet tente de détourner complètement la question. Assez maladroitement d'ailleurs.

La réalité, c'est qu'il a exploité une jeune auteure en publiant son livre sans le distribuer convenablement, en lui faisant payer un prix astronomique pour la quasi-totalité de ses livres et en plus, en soumettant une demande de subvention à la SODEC.

Il reçoit de l'argent de la SODEC, du Fonds du livre du Canada ET de l'auteure pour un livre qu'il n'a même pas mis en marché, à part pour 133 copies!

Il a même essayé de faire de l'argent sur le dos de l'auteure UNE SECONDE FOIS en offrant de lui racheter ses livres à une fraction du prix auquel il les lui avait lui-même vendus!

Si rien de ceci n'est vrai, alors pourquoi Broquet ne le nie-t-il pas clairement dans son texte? Pourquoi ne prend-il pas le temps de mettre en pièces les affirmations de l'émission Enquêtes une par une, preuves à l'appui? Pourquoi préfère-t-il plutôt se perdre en verbiage impertinent et sulfureux à propos de "nouveaux réseaux de vente" et de "nouvelles avenues pour garder le livre vivant"?

Pourquoi Radio Canada juge-t-elle nécessaire de refaire le travail de la Sodec ou de Revenu Québec qui vérifient déjà, avec beaucoup de zèle, le paiement des droits d’auteurs? 

Encore une fois, c'est une tentative de détournement. Les vraies questions sont:

Pourquoi Marcel Broquet a-t-il retiré sa demande de subvention à la SODEC s'il n'a pas mal agi?

Et pourquoi, suite à cette affaire et comme le dévoile l'article du Devoir, la SODEC est-elle en train de réviser ses questionnaires aux éditeurs qui demandent des subventions afin d'être "plus spécifiques" dans les questions concernant les frais perçus par les éditeurs auprès des auteurs?

Pourquoi ceci serait-il nécessaire si Broquet n'avait rien à se reprocher et s'il n'avait pas exploité une lacune du système?

Pourquoi Broquet a-t-il refusé de partager les chiffres de son comptable, comme il l'avait pourtant suggéré lors de l'entrevue?

Et si le reportage était si mauvais, alors pourquoi Broquet n'entreprend-il pas des poursuites contre Radio-Can ou contre l'auteure? 

Si c'est lui la réelle victime dans tout ça, victime d'une auteure malhonnête et de reporters incompétents, pourquoi ne se bat-il pas plus vigoureusement pour se défendre? 

Pourquoi se contente-il d'un petit texte aussi vague et mièvre pour clamer bien timidement son innocence (ou plutôt pour tenter de noyer le poisson)?

Pourquoi ne pas parler des auteurs satisfaits comme en témoignent les lettres spontanées envoyées par des auteurs à la suite de ce reportage? Un acte malheureux et indigne.

Le fait que Broquet ait traité honnêtement avec certains auteurs ne prouve aucunement qu'il n'en ait pas lésé d'autres.

Si je suis au restaurant, que le serveur m'apporte un plat que je n'ai pas commandé, qu'il me donne une facture gonflée et qu'il me répond: "Mais les clients des autres tables sont satisfaits, eux!" Je suis bien content peur eux, mais c'est sans importance et ça ne règle pas mon problème.

Alors je vous laisse porter votre propre jugement, chers lecteurs et chères lectrices. Selon vous, Marcel Broquet est-il un crosseur?

En ce qui me concerne, rien dans ce que je viens de lire n'indique que ma précédente affirmation soit sans fondement. Au contraire.

Tout indique plutôt qu'il a abusé de la confiance de cette jeune auteure, qu'il n'a pas distribué son livre convenablement, qu'il a tenté de profiter d'elle une seconde fois en offrant de lui racheter certains de ses livres à prix réduit, qu'il a injustement fait une demande de subvention à la SODEC et en plus, selon le reportage, que ceci n'était probablement pas un cas isolé.

La définition même d'un crosseur.

Sa piètre tentative de "se défendre" ne convaincra personne, à mon avis.

J'espère que ça n'en restera pas là. J'espère que la SODEC prendra le temps de bien examiner les subventions qu'a empochées cet homme dans le passé afin de déterminer si elles étaient toutes méritées et, le cas échéant, qu'elle exigera remboursement.

*************
AJOUT (14 avril 2016): Suite à la publication de ce billet, j'ai été contacté par Marcel Broquet. Il considère que cette insulte (crosseur) est injustifiée et que le reportage de l'émission Enquêtes a été malhonnête. Qui dit vrai? Je vous invite à cliquer ici afin d'en savoir plus à propos de toute cette histoire et de vous faire votre propre opinion.
*************



6 commentaires:

Fred a dit…

Oh boy.. pauvre dame, elle vient de tomber sur le dissecteur de faits, Prof Solitaire!.. haha

Tu aurais du le traiter de Tartuffe :-)

Prof Solitaire a dit…

C'est un compliment? ;-)

Suis-je vraiment un disséqueur de faits? Pour le savoir, disséquons un peu les faits... ;-)

Prof Solitaire a dit…

J'aurais pu enfoncer le clou en affirmant que certains des livres qu'il publie sont de la merde, comme par exemple:

- Guide des lieux surnaturels du monde

- Le guide des horoscopes chinois

- Animaux exceptionnels: les pouvoirs paranormaux des animaux

- 101 cristaux de pouvoir

- Tatouages spirituels

- Un ange m’'a sauvé la vie (et autres histoires vraies de la vie après la mort)

Mais c'est hors-sujet alors je me suis retenu! ;-)

Source:

http://www.broquet.qc.ca/categorie-produit/adulte/esoterisme/

Anonyme a dit…

Tu aurais dû faire cette démonstration et ensuite le traiter de «crosseur». Ça aurait été plus élégant.

Prof masqué

Olivier Kaestlé a dit…

Une démonstration implacable, argumentée, pointue et convaincante . Digne d'un procureur de la Couronne. Un seul verdict possible : coupable de crosse au premier degré !

Prof Solitaire a dit…

@ Prof masqué: Tu as sans doute raison. L'élégance et la diplomatie ne me viennent pas toujours naturellement...

@ Olivier: Merci cher collègue.