28 juin 2016

Classe 2015-16: un bilan

Une autre année scolaire qui se termine et me voici à nouveau à l'heure des bilans, tradition annuelle incontournable pour moi. J'ai besoin de prendre le temps de regarder le travail accompli et de me questionner sur ce qui a été bien fait, ainsi que ce qui aurait pu être fait mieux ou autrement. Toujours pertinent, surtout cette année avec cette classe qui a été très difficile.

Ma cohorte 2015-2016 présentait des défis de taille. Majoritairement composée de filles, ce qui représente un défi particulier, elle comptait également un grand nombre d'élèves en difficulté. En fait, pour certains d'entre eux, je me suis sérieusement demandé ce qu'ils faisaient dans une classe régulière. Plusieurs élèves étaient très passifs et apathiques et il était très difficile de les motiver.

Comme beaucoup de gens ont apprécié que je partage avec vous l'exercice dans les années passées (2013-2014 et 2014-2015), j'ai décidé de le publier à nouveau. Il s'agit, bien évidemment, de noms fictifs et les photos, trouvées au hasard de Google, sont de parfaits inconnus.

Daniel: 

Le grand fiasco de l'année. J'ai déjà parlé de cet élève dans ce billet. Le problème principal dans le cas de ce jeune-là, c'est sa mère. Complètement déraisonnable, jamais satisfaite, convaincue qu'elle doit affronter l'école plutôt que de collaborer avec nous, constamment en train de chercher des coupables autres qu'elle-même et son fils pour expliquer ses échecs répétés. Je l'avais dit à mes collègues et à ma directrice au début de l'année: cette femme-là m'empêche de faire mon travail et si l'école continue à se plier à ses exigences farfelues, le résultat va être désastreux. Et c'est exactement ce qui s'est passé.

La réunion qui a eu lieu après la rédaction de ce billet a été épique. La mère était tout simplement hystérique. Elle criait, m'accusait de tout et de son contraire, refusait d'écouter quoi que ce soit, pleurait... elle était complètement incohérente. Et je n'ai pas été passif, croyez-moi. Je lui ai carrément dit qu'elle était mal informée et qu'elle ne me laissait pas lui répondre. En fait, j'ai été si mordant que la directrice m'a touché le bras à un moment donné pour me faire comprendre que j'étais trop sur l'offensive. Lorsque je lui ai dit qu'il faudrait qu'elle s'assure AU MOINS que son fils apporte les bons cahiers à la maison et qu'il ait écrit son travail dans son agenda (je ne lui demandais pas de lui faire faire ses devoirs, simplement de vérifier qu'il ait bien mis les bons cahiers dans son sac), elle a hurlé qu'elle n'en revenait pas, que ce n'était pas son rôle, elle s'est levée et est sortie de l'école en vociférant. Complètement timbrée.

Après cette rencontre, son fils s'est essentiellement comporté exactement de la même façon que maman. Si j'exigeais qu'il complète son travail, il faisait des crises. Alors, sans le moindre support de la famille et à force de gérer des crises quotidiennes, la directrice m'a dit de tout arrêter. La seule exigence qui a été maintenue, c'était qu'il ait le bon cahier ouvert devant lui lors du travail en classe. Il n'avait même plus à le compléter, il n'avait plus à faire ses devoirs, plus rien. Alors, évidemment, il a coulé sa 6e année comme une roche. Et comme prévu, au moment où j'écris ces lignes, la mère inonde la directrice de courriels pour me tenir responsable de cet échec et pour me faire porter tout le blâme.

Le plus triste dans tout ça, c'est que si cette mère avait collaboré et m'avait laissé faire ma job, si elle avait été capable de donner un encadrement minimal à son jeune et si elle avait eu des exigences disciplinaires normales et réalistes envers lui, il aurait pu réussir. Mais elle a préféré m'attaquer, anéantir ma crédibilité aux yeux de son jeune, ouvrir des brèches gigantesques dans mon fonctionnement de classe et dans les apprentissages que j'essayais d'inculquer à son fils, torpiller tous mes efforts, valider son apathie et sa phobie de tout contact humain... et le résultat est un naufrage complet et total. À tous les points de vue. Et c'est entièrement de sa faute. Je ne vois pas ce que j'aurais pu faire différemment. Je plains ce jeune... avec une mère pareille, il n'est pas sorti du bois, le pauvre...

Boralie:

Je suis très content du travail que j'ai fait avec cette élève. Elle était nouvelle à l'école et elle s'est adaptée rapidement. J'avais une très bonne relation avec elle, j'aimais bien la taquiner parce qu'elle avait un excellent sens de l'humour. Elle a très bien réussi, mais il faut dire qu'elle est si talentueuse et performante qu'elle aurait probablement connu le succès même si la commission scolaire m'avait remplacé par une chèvre.

Le seul truc qui mérite réflexion dans ce cas-ci, c'est son anxiété. Le problème, c'est que je n'ai pas l'habitude d'avoir un horaire quotidien stricte et immuable. Je décide ce que je fais à mesure que la journée progresse, selon le comportement, la compréhension et l'enthousiasme des élèves. J'aime cette liberté qui me permet de raccourcir ou de rallonger des activités dans le meilleur intérêt des flos. Mais cela peut causer problème aux élèves plus anxieux comme Boralie qui semblent avoir besoin, réellement BESOIN de savoir ce qui les attend pendant les périodes suivantes. Bref, cette espèce de flou artistique dans lequel j'aime évoluer mérite peut-être réflexion car je ne voudrais pas qu'il représente une source additionnelle d'anxiété pour certains élèves. Peut-être devrais-je offrir un horaire chaque matin, ce qui ne m'empêcherait pas de la modifier au courant de la journée...

Andrée:

Je suis un peu déchiré lorsque je repense à cette élève-là. Petite fille assez isolée, peu acceptée des autres, estime d'elle-même fragile, assez morose... elle me suivait partout comme mon ombre. Je me demande si j'en ai assez fait pour l'intégrer au groupe. Il faut dire qu'elle ne m'a pas rendu la tâche facile: impossible de la taquiner sans l'offusquer, refus catégorique de travailler en équipe avec qui que ce soit, etc. Et elle a vécu plusieurs drames personnels qui échappaient complètement à mon contrôle: séparation de ses parents, menaces répétées d'euthanasier son chien... bref, beaucoup d'instabilité familiale.

Ses notes ont beaucoup chuté, mais elle n'a pas coulé son année. J'ai été très présent pour elle, je l'ai amplement écoutée, mais mon intervention n'a pas donné les résultats escomptés. J'aurais sans doute pu faire mieux, mais je ne suis pas trop certain exactement comment. Peut-être en faisant appel au psychoéducateur? Mais il est tellement débordé avec des cas plus critiques que je doute qu'il aurait trouvé le temps pour Andrée...

Martin:

Je suis parti de loin en maudit avec ce jeune-là. L'an dernier, les enseignantes de 5e année avaient décidé de le séparer de ses amis qui avaient donc tous été placés dans une autre classe de 6e. Il était anéanti quand il l'a appris le jour de la rentrée. Il a pleuré pendant deux jours et a carrément refusé de mettre un pied dans ma classe. Il me détestait, bien que je n'avais joué strictement aucun rôle dans la formation des groupes.

Puis petit à petit, j'ai fini par percer la muraille qu'il avait érigé. Ça a été très long et très laborieux, mais à la fin de l'année, j'étais capable de le faire sourire et d'échanger quelques taquineries amicales avec lui. Ça peut sembler insignifiant, mais c'était un défi de taille, croyez-moi! Il ne refusait pas de travailler en équipe avec les autres lorsque je l'y obligeais, mais il n'a jamais vraiment intégré le groupe. Et malheureusement, côté académique, il est plutôt resté au neutre et s'est très peu investi. Mais cela a été un problème généralisé dans cette classe... j'ai rarement vu des enfants aussi passifs et apathiques...

Julie:

Mon défi avec cette élève-là, c'était de garder mon sourire et ma diplomatie face à ses complaintes et son chiâlage incessants à propos de tout et de rien. Il lui arrivait d'être aimable, mais elle se comportait généralement en adolescente typique dans tout ce que cela implique de plus désagréable. Elle était vraiment difficile à endurer par moments. Un vrai boulet pour ma motivation. Par chance, elle souhaitait vraiment réussir, ce qui fait qu'elle s'investissait quand même dans son travail, mais en faisant la gueule. Elle était une très mauvaise influence sur plusieurs des autres filles. J'ai bien essayé d'aborder le sujet de son attitude à quelques reprises, mais c'était peine perdue.

À ma grande surprise, à la fin de l'année, elle m'a dit qu'elle m'avait beaucoup apprécié. J'ai eu le goût de lui demander pourquoi elle n'avait pas manifesté un peu d'enthousiasme plus tôt! En tous cas... pas mécontent qu'elle aille au secondaire celle-là! Au moins, elle a bien réussi sa 6e année malgré son attitude exécrable.

Louise:

Jeune fille hyper-stressée, hyper-anxieuse et hyper-compétitive. Au début de l'année, elle venait me poser des questions aux quinze secondes pour être bien certaine que ce qu'elle faisait était correct. Elle n'était pas de tout repos, croyez-moi. J'ai réussi à lui faire prendre de l'assurance et à lui apprendre à être plus autonome. Je lui ai montré à gérer son stress et à se calmer. Elle était très attentive et ouverte à mes explications et adorait mes cours. Je suis très fier du travail que j'ai accompli avec cette élève.

La maman était aussi anxieuse que sa fille et les réunions que j'avais avec elle étaient habituellement impromptues, imprévisibles et longues. Mais c'est une bonne maman, très dévouée et très impliquée, alors c'est difficile de dire non à des gens comme ça... au final, la petite a très bien réussi et tout le monde est content.

Aurélie:

Très sympathique cette petite cocotte et très drôle en plus. Elle était habituellement souriante et avait un bon sens de l'humour. J'avais une belle complicité avec elle et son attitude positive était une bouffée d'air frais dans cette classe souvent si blasée et pénible.

Elle n'aimait pas son nom de famille parce qu'elle le trouvait bizarre dans une classe où presque tous les noms étaient de consonance française. J'ai essayé de la convaincre que son nom était magnifique et original et qu'il cachait probablement une signification inconnue... j'espère qu'elle finira par le percevoir comme tel. Elle m'a semblé s'épanouir dans ma classe et être heureuse...

Noé:

Universellement détesté par les enseignantes de l'école, on m'avait averti de me préparer au pire avec celui-là. Pourtant, moi, je l'ai bien aimé et je n'ai eu aucun problème avec lui. Il faut dire que mon approche était parfaite pour ce jeune-là. Plutôt que de tenter par tous les moyens de le dominer, de l'affronter et de le soumettre à coups de punitions, mon approche a été, comme à mon habitude, fondée sur la collaboration et la complicité. Il a extrêmement bien répondu à cette approche et a eu un comportement quais-impeccable tout au long de l'année.

Je suis une peu déçu de ne pas avoir réussi à le motiver davantage, par contre. C'est un jeune qui s'investit très peu et qui a très peu d'intérêts. À part le hockey, il ne s'intéresse à peu près à rien. Or, malheureusement pour lui, son prof s'intéresse à presque tout SAUF au hockey! Ou peut-être est-ce heureux après tout, j'ai peut-être réussi à élargir ses horizons un petit peu, je ne sais pas. En tous cas, comparativement au désastre qu'a été sa 5e année, je pense que celle-ci a été un succès et je crois avoir joué un rôle de premier plan dans celui-ci.

J'ai subi beaucoup de pression de la mère de Noé cette année, elle voulait que je me prononce sur le déficit d'attention de son fils et sur la nécessité de la médication. J'ai tenu le coup et j'ai catégoriquement refusé de me prononcer, répétant ad nauseam que je ne suis pas médecin et qu'il ne me revient pas de faire des commentaires de ce genre. J'ai décrit le comportement du jeune et j'ai partagé mes observations, mais je ne suis pas allé plus loin. La mère n'était pas très contente, mais c'était la bonne chose à faire. Les enseignants qui s'amusent à lancer des diagnostics à droite et à gauche m'horripilent. Nous ne sommes pas qualifiés pour passer de tels jugements et je m'y refuse toujours obstinément.

Johnny:

Un gros, gros défi. Johnny est un élève hyper-performant au point de vue académique, mais terrible au niveau comportemental. Et je crois qu'il y a probablement un lien entre les deux: lorsque le travail est trop facile, il s'ennuie et niaise. Mes collègues m'ont répété qu'elles ne comprenaient pas comment je faisais pour l'endurer.

L'école moderne, axée sur l'aide aux élèves en difficulté, néglige souvent des jeunes comme Johnny. J'ai vraiment travaillé fort pour lui fournir des défis supplémentaires et à sa mesure qui lui permettraient de se dépasser. Mon approche collaborative a généralement donné de bons résultats et j'ai réussi à créer une assez belle complicité avec ce jeune-là.

Je lui ai donné un certain espace pour blaguer et faire rire les autres, mais il a eu beaucoup de mal à discerner quels moments étaient opportuns ou pas. Il a torpillé plusieurs de mes cours et a poussé ma patience à son extrême limite. J'ai élevé la voix contre lui une fois et je m'en veux, cela a été une erreur. J'ai aussi été obligé de l'expulser à quelques reprises lorsqu'il était ouvertement irrespectueux à l'égard d'autres élèves.

Cet enfant avait également une profonde et inquiétante colère juste sous la surface qui menaçait d'éclater, mais c'est arrivé très rarement. J'en ai glissé un mot à son père, mais j'ignore s'il a investigué.

Je crois avoir su lui faire découvrir une passion pour l'écriture et il m'a vraiment renversé avec certains des textes qu'il a pondu. Il a vraiment un grand talent. Je ne serais pas surpris de le voir publier éventuellement...

Bref, vraiment pas un élève facile, mais un beau défi que j'espère avoir relevé assez adéquatement.

Cassie:

Cassie éprouve de très grandes difficultés à l'école. Après un séjour en classe d'aide, elle avait réussi à réintégrer les classes régulières, ce qui n'est pas une mince affaire. Malheureusement, c'est cette année a été très difficile pour elle.

Ce qui brise le coeur avec cette élève, c'est de la voir fournir tant d'efforts qui, malheureusement, donnent si peu de résultats. Elle était pratiquement à toutes mes périodes de récupération, j'ai passé des heures et des heures à travailler avec elle, et s'il y a bien eu quelques éclairs de compréhension occasionnels dans ses yeux, elle me regardait souvent avec le regard vide et désemparé de quelqu'un qui ne comprend strictement rien à ce qu'on lui dit.

Sa persévérance et son optimisme seront des atouts majeurs dans la vie, mais elle n'est pas au bout de ses peines académiques. Je l'envoie dans une classe d'aide au secondaire, j'espère qu'ils seront en mesure de la soutenir mieux que moi. Cette incapacité de lui venir en aide comme je l'aurais voulu a été très frustrante pour moi. Et notre jeune ortho, en début de carrière, n'a pas été d'une très grande aide non plus. J'aurais peut-être dû faire appel à quelqu'un d'autre, une conseillère pédagogique ou un truc du genre...

Sam:

Je pourrais pratiquement copier-coller la description de Noé, un de ses meilleurs potes, et ce serait presque parfait. À part pour le fait que les enseignantes l'adoraient parce qu'il est si "petit et mignon". Mais encore une fois, aucune motivation, aucun effort, aucun intérêt à part l'esti de hockey.

Il m'a été très difficile de rejoindre et de motiver cet élève-là. De toute évidence, il se fichait pas mal de mes cours qui étaient pourtant, à mon humble avis, originaux et animés.

Je ne sais pas si j'ai réussi à élargir ses horizons un petit peu... j'en doute... mais ce n'est certainement pas par manque d'effort de ma part...

Mathias:

Je pourrais écrire des pages et des pages sur cet élève, c'est vraiment un cas très particulier. Au début de l'année, les parents m'ont dit qu'ils espéraient que leur fils fréquente un exigeant programme de sport-étude au secondaire. Malheureusement, leurs attentes étaient complètement irréalistes. Ce jeune-là n'était tout simplement pas fonctionnel. Je ne peux pas concevoir qu'il ait pu réussir sa 5e année, ça dépasse l'entendement. Je remets d'ailleurs sérieusement en question le jugement de ma collègue de 5e année. Mathias n'était même pas capable de sortir le bon cahier de son bureau.

Nommez les problèmes, il les as presque tous: déficit d'attention très prononcé, hyperactivité, etc. Je ne suggère presque JAMAIS aux parents d'aborder le sujet de la médication avec leur pédiatre, mais je l'ai fait dans ce cas-ci. Au cour des derniers mois, le jeune a passé toutes les médications une après l'autre, sans succès. L'une d'elle a même déclenché des symptômes de schizophrénie!

Ses résultats scolaires ont été complètement désastreux. J'ai essayé de multiple méthodes pour lui venir en aide, rien à faire. Ses notes se sont littéralement effondrées. Les parents, profondément désillusionnés et dévastés, ne m'ont toutefois pas blâmé pour cela et m'ont soutenu du début à la fin... c'est tout à leur honneur! Et très rare de nos jours!

Malheureusement, et malgré tous mes efforts et ceux des spécialistes de l'école, je dois dire que j'ai essentiellement assisté à un écrasement d'avion. Je l'ai placé dans une classe spéciale l'an prochain, au secondaire, et j'espère que cela pourra l'aider parce qu'il ne peut tout simplement pas fonctionner dans une classe régulière. Si l'enseignante de 5e avait été plus réaliste et raisonnable, elle aurait pu lui éviter ce désastre en le dirigeant vers une classe plus appropriée à ses besoins.

Moi, je me suis senti profondément démuni et dépassé par ce jeune-là, tout comme les autres intervenants de l'école. Vers la fin de l'année, le psychoéducateur (un type hyper-efficace et professionnel) m'a dit: "Tu sais, on a vraiment tout essayé avec lui. Il faut se rendre à l'évidence, c'est une problématique de santé mentale, nous ne pouvons pas l'aider efficacement." Quand je repense à tout le temps et les efforts que j'ai investi pour venir en aide à ce jeune-là, je ne sais pas si je dois me réjouir de ces paroles ou être encore plus en colère...

Laure:

Encore une élève transférée d'une autre école, elle nous était inconnue jusqu'à cette année. Laure est une fille très sympathique, toujours souriante, mais qui s'investissait très, très peu dans son travail scolaire. Elle me semblait attentive, mais ce n'était apparemment pas le cas. En voyant ses résultats qui dégringolaient, les parents l'ont fait évaluée et on lui aurait diagnostiqué un déficit d'attention. Dans les dernières semaines, elle a commencé une médication et j'ai effectivement remarqué une différence. C'était un peu tard pour sauver son année, mais si ça peut l'aider l'an prochain, alors c'est tant mieux. Elle a tout de même passé sa 6e année, mais il s'en est fallu de très peu. J'aimais beaucoup de sens de l'humour de cette élève, bien que j'aie dû lui expliquer à quelques reprises que ses blagues traversaient les limites du bon goût. Elle était très agréable de compagnie et sa présence dans la classe faisait une belle différence.

Danielle:

Jeune fille très particulière, habillée à la garçonne, s'exprimait de façon rude, passionnée de hockey et de soccer, jouait presque exclusivement avec des gars. J'avais déjà vu des élèves comme elle, mais jamais à ce point. Avec ses cheveux relativement courts et sa casquette, on pouvait parfois la prendre pour un gars. Il paraît que c'était encore plus fréquent quand elle était plus jeune.

La plupart des filles ne lui parlaient à peu près pas, mais je ne crois pas qu'elles se moquaient d'elle non plus. Danielle était toutefois très consciente du fait qu'elle n'était pas comme les autres filles. Elle m'en a fait la remarque à quelques reprises et je lui ai toujours répondu qu'elle n'avait pas à se soucier de ça, qu'elle n'avait qu'à être authentiquement elle-même, à s'accepter comme elle est et que l'opinion des autres était très secondaire.

En classe, elle s'investissait très peu dans ses apprentissages. Ses notes ont progressivement chuté, mais son deuxième bulletin a été comme un choc électrique qui lui a fait réaliser que ça ne pouvait plus durer. Elle a recommencé à travailler fort et s'en est pas trop mal sortie au final. Étrangement, elle qui était toujours entrée en contact avec moi en me donnant une tape dans le dos ou une bine sur l'épaule, elle est devenue très colleuse et affectueuse à la fin de l'année. Un peu trop à mon goût. Après tout ce que j'ai vécu, je ressens encore un petit moment de panique lorsque cela se produit. Je ne sais pas si je retrouverai ma tranquillité d'esprit un jour...

Samson:

Parachuté d'une autre école, Samson était un autre inconnu. Et encore une fois, je ne peux pas concevoir comment il a pu passer sa 5e année. Il a coulé son année comme une roche, malgré tous mes efforts. En fait, c'est justement ça le problème, j'ai travaillé plus fort que lui.

Le jeune vit avec sa mère (père inconnu) qui semble avoir des concepts assez vagues de ce qui constitue un bon parent. Elle ne supervise pas les devoirs de son fils, n'a aucune exigence face à son travail scolaire, le laisse se coucher à l'heure qu'il veut, regarde des émissions inappropriées comme Walking Dead avec lui le soir, etc. Pas méchante la dame, mais pas très consciente de ses devoirs de parent, disons.

La directrice et moi avons réussi à la convaincre de laisser une travailleuse sociale du CLSC aller lui donner un coup de main, ce qui démontre tout de même de la bonne volonté de sa part et une belle ouverture d'esprit. La TS m'a dit que le jeune m'adore et qu'il me voit comme une espèce de modèle masculin qu'il n'a jamais connu.

Mais voilà, malgré des pas dans la bonne direction, Samson ne passe pas sa 6e année. Dans mon ancienne commission scolaire, on l'aurait envoyé la reprendre au secondaire, mais semble-t-il que cela n'est pas une option ici. Alors la directrice a décidé qu'il double. C'est la première fois de ma carrière que je fais carrément doubler un élève en 6e année. La directrice lui a demandé s'il voulait être dans ma classe ou dans celle de ma collègue l'an prochain et il a décidé de reprendre avec moi. Je lui ai dit d'attacher sa tuque avec de la broche parce que, l'an prochain, je ne vais pas le lâcher d'une semelle.

Alexandra:

Petite cocotte très timide, réservée et effacée, mon défi au début de l'année était de ne pas oublier qu'elle était là. Mais progressivement, très lentement, elle s'est ouverte et est venue me parler de plus en plus. Je crois que c'est notre passion partagée des arts qui m'a rendu sympathique à ses yeux. Après des mois, elle a commencé à me montrer ses dessins, je la complimentais et lui donnais quelques conseils pour s'améliorer et petit à petit, je l'ai apprivoisée et à la fin, elle me souriait, prenait davantage sa place, s'exprimait plus souvent, semblait beaucoup moins anxieuse, riait mes blagues, se confiait occasionnellement, etc.

Je suis très fier du chemin qu'elle a parcouru cette année pour sortir de sa coquille et encore plus d'avoir joué un rôle dans son épanouissement.

Liliane:

Le parcours de cette élève est presque exactement le contraire de celui d'Alexandra. Généralement souriante et positive au début de l'année, elle s'est progressivement mise à se comporter en ado blasée. Elle est très influençable et se tenait avec des filles pas très sympathiques.

Elle me parlait souvent au début de l'année, mais s'est distancée. Le sourire a été remplacé par des grimaces, elle a commencé à se plaindre et à tout critiquer, son attitude devenait franchement lourde à supporter. J'ai bien essayé de lui en parler, mais elle me regardait comme si j'étais un vieux demeuré qui ne comprenait absolument rien à rien.

Ce qui me jetait à terre avec cette élève, c'est l'obsession du maquillage. Elle s'est mise à se maquiller, ses seules activités de fin de semaine constituaient à aller s'acheter du maquillage et des vêtements avec sa mère, il n'y a plus que ça qui l'intéressait. Complètement décourageant. Et le pire c'est qu'elle est mignonne comme tout, elle n'a absolument pas besoin de fond de teint, ni de mascara! Mais que voulez-vous que je fasse? J'ai essayé de semer des pites de réflexion dans certains de mes cours, mais lorsqu'il s'agit de valeurs véhiculées avec une telle intensité par la famille, le prof que je suis est bien impuissant à y changer quoi que ce soit. Si les parents sont des gens superficiels sans substance qui idolâtrent les apparences et dénigrent tout le reste, qu'y puis-je?

Je donne toujours un cours qui aborde cette question, il faudrait que j'en fasse un billet un de ces quatre. Mais il n'a pas eu l'air d'avoir me moindre effet sur elle...

Loïc:

Tout comme Noé, mes collègues m'avaient dit de me méfier de celui-là. Généralement détesté, les autres enseignantes le décrivaient comme un élève difficile et irrespectueux qui se moque de l'autorité. Et tout comme Noé, je n'ai eu absolument aucun problème avec lui.

De toute évidence, mon approche s'est avérée gagnante encore une fois. Dès qu'il a vu que je ne l'affrontais pas et que notre relation ne serait pas une lutte de pouvoir, c'était dans la poche. Il a été poli, a collaboré et s'est appliqué dans son travail comme il ne l'avait jamais fait auparavant. Il a connu une très belle année. Malgré son déficit d'attention, il semblait généralement très intéressé par ce qui se passait en classe. C'est un beau success story celui-là et je suis fier de ce que j'ai accompli avec lui.

Mélanie:

Vous vous souvenez de Julie et de Liliane, mes deux grandes ados à l'attitude exécrable? Voici leur reine, leur gourou! L'impératrice ado elle-même.

Constamment négative, toujours en train de chiâler et de dénigrer les autres, toujours en train de foutre la merde et de partir des chicanes, constamment offusquée de la moindre taquinerie, celle autour de qui on marche sans cesse sur des oeufs, désagréable, impolie... calvaire que j'étais content de la voir partir celle-là!

Ce sont des élèves comme elle qui me convainquent que je ne suis pas fait pour enseigner au secondaire. Quoi que, je dis ça mais j'imagine qu'il y a sans doute moyen d'amadouer ce type d'élèves, c'est juste que je n'ai pas encore trouvé comment... des suggestions, chers lecteurs?

Mélusine:

Encore une parachutée d'une autre école, elle est arrivée ici avec un dossier presque vierge. Sur papier, tout semblait baigner dans l'huile. Mais dès que j'ai vu ses premiers textes, j'ai réalisé que quelque chose n'allait pas. Je l'ai envoyée voir l'ortho qui m'a confirmé qu'il y avait un sérieux problème. J'ai rencontré la mère, je lui ai fortement suggéré de faire évaluer sa fille et je l'ai référé à la clinique privée d'orthopédagogie qui accompagne mon fils aîné. Conclusion, il s'agit d'un cas assez sévère de disorthographie.

Encore une fois, comment cette élève a pu passer à travers 5 ans de primaire sans que personne ne sonne l'alarme? Quelque chose ne tourne pas rond quelque part...

Nous avons mis des moyens en place, nous lui avons prêté un ordinateur avec tous les programmes susceptibles de l'aider et elle a réussi son année. Elle ira même au régulier l'an prochain, ce qui me semblait peu probable au début de l'année. J'ai été très efficace dans ce dossier-là et je pense avoir réussi à agir rapidement, ce qui fait que toutes les mesures nécessaires à sa réussite sont maintenant en place avant même qu'elle arrive au secondaire. En quelques mois seulement! Évidemment, ma directrice a également joué un rôle important dans tout ça. Sans elle, j'aurais hurlé dans le désert et rien ne se serait passé.

Amélie:

Meilleure amie d'Alexandra, même genre de petite fille très réservée, très introvertie et très artistique. Un peu moins timide que son amie, mais tout aussi effacée. Encore une fois, c'est notre intérêt partagé pour les arts qui a créé un pont et qui a permis d'ouvrir des dialogues.

Mais le chemin parcouru a été moins impressionnant qu'avec Alexandra. Amélie est demeurée généralement distante et elle n'a jamais pris les devants pour venir me parler. Et c'est correct, je respecte les distances qu'établissent les enfants et je les laisse décider du type de lien qu'ils souhaitent établir avec moi.

Une chose est sûre, je crois que mon amour des arts lui a démontré que cette passion qu'elle a et qui est trop souvent traitée en passe-temps futile et sans importance par l'école, est en fait quelque chose de merveilleux, d'important et de tout à fait respectable. Vous auriez dû voir ces deux filles-là au musée des beaux-arts... c'était leur première visite. Une vraie révélation!

Zelda:

Elle va beaucoup me manquer celle-là. J'ai vraiment été capable de créer un beau lien avec cette élève.

Au début de L'année scolaire, je leur fais créer un petit livret que j'appelle notre "journal de dialogue". Dans celui-ci, les jeunes peuvent m'écrire à propos de n'importe quel sujet. C'est la seule fois où ils peuvent écrire sans que ça compte et sans sans que je m'occupe les fautes... on écrit purement pour communiquer et pour le plaisir d'écrire. La plupart des enfants ne s'en servent à peu près jamais, toutefois certains y ont recours pour se confier ou pour parler de sujets qui sont trop embarrassants à aborder face à face. Zelda est celle qui a le plus aimé cette façon de communiquer, ce qui fait que j'ai appris à la connaître beaucoup plus que les autres.

Derrière ses dehors de fillette taquine et souriante, j'ai découvert une enfant inquiète et anxieuse qui vivait un maelstrom d'émotions. J'ai été honoré de l'accompagner dans ce qu'elle vivait, de lui offrir mes idées et mes suggestions. J'ai senti que ma présence avait un impact positif dans sa vie et c'est ça, par dessus tout, que j'aime dans ce métier. Mon journal de dialogue a été si peu populaire ces dernières années que je songeais à le laisser tomber. Elle ne le sait pas, mais Zelda m'a convaincu de continuer.

Nancy:

Un vrai petit rayon de soleil. Hyper-motivée, souriante, enjouée, curieuse, enjouée, attentive, travaillante... sa présence était très appréciée dans une classe souvent très amorphe et "vedge" comme ils disent.

Elle m'appréciait beaucoup comme prof et ne se gênait pas pour me le dire et me l'écrire souvent. Elle l'ignore, mais elle a fait des merveilles pour ma motivation.

Sa mère, hyper-sympa, enseigne et elle a été tout aussi emballée que sa fille, me disant même souvent qu'elle s'était inspirée de ce que je faisais dans sa propre classe. J'ai trouvé ça vraiment cool, du super bon monde.

Anne:

Cette élève-là a eu une 5e année tout simplement cauchemardesque. D'après ce que j'ai compris, elle s'est subitement retrouvée au coeur d'une cruelle et épique chicane de filles qui l'a complètement démolie. Les autres filles l'ont rejetée, humiliée, insultée, intimidée, etc. Et il s'agissait de petites amies qu'elle avait depuis des années! La seule qui lui est restée fidèle, c'est Zelda.

La petite est arrivée très fragile dans ma classe cette année. Les enseignantes de 5e avaient pris soin de la placer avec son amie, séparée des autres. Elle a lentement repris de l'assurance. Je pense que le climat de camaraderie qui existe dans ma classe l'a aidée à rabaisser sa garde. Elle a eu une belle année, s'est faite de nouvelles amies, elle m'a semblé bien s'épanouir dans ma classe. Je crois y avoir été pour quelque chose.




3 commentaires:

Ô capitaine mon capitaine a dit…

Horaire, c'est masculin...

Fylouz a dit…

Un instant, j'ai cru que tu avais vraiment posté les photos de tes élèves. Je me suis dit que tu jouais avec le feu. Au sujet des élèves obsédées par leur apparence, j'ai une lecture à te conseiller. C' est une série pour ados de Scott Westerfeld. Impossible de te donner les titres, le fichu correcteur automatique m'en empêche. Disons que le culte de l'apparence y joue un rôle important.

Prof Solitaire a dit…

@ Ô Cap: Ben oui, merci...

@ Fylouz: Jouer avec le feu? Ce serait carrément suicidaire, oui! ;-) Merci du tuyau pour le livre, je vais voir ça...