28 août 2016

Après 20 ans: amertume et fierté


C'est avec des sentiments mitigés que je m'apprêtais à entamer cette nouvelle année scolaire.

Cette rentrée marque le vingtième anniversaire de ma carrière de prof. En effet, j'ai mis les pieds dans "ma" classe pour la première fois en septembre 1996. Vingt ans, c'est long. Les premiers élèves de 6e année à qui j'ai enseigné sont maintenant au début de la trentaine. Moi, je suis au début de la quarantaine...

Je repense à ces vingt dernières années avec un mélange d'amertume et de fierté.

Je suis fier du travail que j'ai fait. J'ai enseigné comme je le voulais, sans compromis et sans capitulation. J'ai fait de mon mieux à chaque jour où j'ai mis les pieds dans une classe. J'ai toujours placé les intérêts des enfants avant toute autre considération. J'ai maintenu le cap envers et contre tous.

Mais je ressens beaucoup d'amertume face aux innombrables trahisons, à la mesquinerie de mes collègues, à la misandrie de plusieurs, à ce système pourri qui a si souvent tenté de me mettre des bâtons dans les roues ou de carrément m'anéantir. Et tout ça pourquoi? Parce que j'ai une vision différente. Parce que je n'enseigne pas comme les autres. Parce que j'ai des convictions profondes auxquelles je crois passionnément. Parce que je refuse de me laisser intimider par des conformistes. Parce que je suis libre et que je veux le rester. Parce que je suis un homme. Parce que je suis moi.

Et après vingt ans, je me demande si le combat en vaut vraiment la chandelle. Pourquoi je fais ça? Ai-je vraiment un impact positif déterminant et durable dans la vie des enfants qui sont placés sous ma responsabilité? Est-ce que j'accomplis vraiment quelque chose de significatif dans le long terme? Est-ce que ça vaut la peine de se battre comme ça, sans relâche? Pour un salaire aussi risible en plus?

Vingt années de combat et de résistance plus tard, force est de constater qu'il y a eu un prix à payer et que ce prix a été très élevé. Comme je le raconte dans mon livre, j'ai payé de ma santé. Je ne suis plus le même. Ma dépression m'a transformé. Je suis plus taciturne qu'avant. Je suis plus méfiant. Plus isolé et solitaire. Je suis plus colérique aussi. Et si j'ai vaincu la dépression, l'anxiété est devenue une compagne de vie avec laquelle je dois composer quotidiennement. Le prix de la dissidence a été très, très élevé. Beaucoup plus que ce que j'aurais cru possible au départ.

Pendant les derniers jours, j'essayais de me consoler en me disant que j'ai enfin trouvé un endroit où je me sens un peu mieux. Je travaille dans une école située à quelques minutes de chez moi, un rêve que j'ai caressé pendant longtemps. Mes relations avec mes collègues sont plus harmonieuses que ce que j'ai connu dans le passé. J'ai même un collègue avec qui s'est tissé une amitié et un respect mutuel comme j'en ai très rarement connu dans ma carrière.

J'ai essayé de me convaincre que j'étais présentement dans une oasis.

Mais voilà plutôt une autre année scolaire qui commence avec un couteau entre les omoplates. La lame m'a été formellement servie par ma collègue de 6e année dont j'ai déjà parlé ici, ici et ici. Appelons-la Britanny.

Contexte: Britanny est, comme la vaste majorité des enseignantes de primaire avec qui j'ai eu le déplaisir de travailler dans ma vie, une femme autoritaire, réactionnaire, traditionaliste et étroite d'esprit. La réflexion et l'introspection, ce n'est pas son genre. Mais comme elle est généralement beaucoup moins monstrueuse que les harpies que j'ai connues dans le passé, nous avons eu une relation courtoise jusqu'à maintenant. On ne collabore sur à peu près rien parce que nos visions de l'enseignement sont diamétralement opposées.

En ce qui me concerne, cela ne me dérange pas du tout, je suis habitué de faire cavalier seul. Je n'éprouve aucune frustration parce que les autres fonctionnent différemment de moi et je ne vais jamais me foutre le nez dans le travail de mes collègues. Je considère que cela ne me regarde pas.

Évidemment, on ne fait jamais preuve de la même courtoisie à mon endroit. Britanny est d'ailleurs très offusquée que je ne force pas mes élèves à m'appeler "Monsieur". Ça la ronge depuis deux ans. Elle m'en a parlé à une ou deux reprises. Comme j'essaie d'éviter les confrontations et que je ne lui reconnais aucune autorité, je lui ai répondu de manière évasive et j'ai continué à fonctionner selon mes convictions. De toute façon, après vérification, j'ai réalisé que cette directive n'était écrite nulle part dans les règles de l'école.

Évidemment, comme c'est toujours le cas, l'agacement de Madame s'est transformée lentement en source de frustration majeure et en obsession. Pourquoi? Par désir purement autoritariste d'imposer sa volonté aux autres et aussi parce que ça la fait mal paraître. Voyez-vous, les enfants préfèrent de loin mon approche à la sienne et elle ressent inévitablement les effets néfastes de son approche disciplinaire dominatrice.

Évidemment, au lieu d'avoir la force de ses convictions, d'assumer les conséquences de ses choix, d'expliquer à ses élèves pourquoi elle tient mordicus à ce qu'ils l'appellent Madame et de respecter ma liberté de faire des choix différents des siens, elle enrage. Et mon expérience m'a démontré que pour des femmes comme elle, la solution est toujours inévitablement la même: forcer l'autre à se soumettre à LEUR façon de faire. C'est toujours, toujours, toujours le même tabarnak de cirque. J'en parle d'ailleurs dans mon livre.

Bref, jeudi dernier, première journée pédagogique, tous les profs de tous les différents pavillons de l'école sont en train d'assister à la traditionnelle présentation de la directrice. Le sujet n'était pas du tout en lien avec les formules de politesse ni même avec le code de vie de l'école, mais cette chère Britanny, toujours sortie de nulle part, lance: "Est-ce qu'on continue avec le Monsieur et Madame?" La directrice l'a regardée, interloquée, et lui a demandé de s'expliquer. Britanny a alors ajouté que le personnel avait voté en faveur de son utilisation et qu'elle voulait savoir si cet usage était toujours exigé. La directrice a répondu que, puisque le personnel s'était prononcé favorablement sur cette question, chacun se devait donc de respecter la décision qui a été prise.

Cette intervention était, de toute évidence, dirigée contre moi puisque, à ma connaissance, je suis le seul qui n'exige pas que mes élèves m'appellent Monsieur. Le vote dont il est question a été pris avant mon arrivée à cette école.

L'intervention de Brittany m'enrage pour plusieurs raisons.

Premièrement, j'ai toujours trouvé répugnant le fait d'avoir recours à la direction pour régler des différends entre enseignants. Ne sommes-nous pas des professionnels? Ne sommes-nous pas des adultes responsables? Ne sommes-nous pas capables de nous parler posément, de nous expliquer et de régler nos problèmes nous-mêmes? Le plus ironique, et c'est souvent le cas, c'est que cette tarte de Britanny est la déléguée syndicale de notre école. Elle a passé toute la dernière année à pester contre la direction. Mais dès qu'elle se voit impuissante à imposer sa volonté sur un collègue, que fait-elle? Elle fait appel à la direction! Je ne suis pas supposé y voir la moindre contradiction?

Deuxièmement, les lecteurs et lectrices de mon livre savent que j'ai vécu des situations semblables à celle-ci à de nombreuses reprises. Si bien que j'ai l'impression de jouer dans un mauvais film pour la millième fois. J'en ai tellement plein le cul de cette épouvantable atmosphère étouffante qui s'évertue à tuer toute originalité et toute dissidence. J'en ai plein le cul de ces bonnes femmes autoritaires et mesquines qui croient détenir LA vérité et qui veulent imposer leur putain de fonctionnement de merde à tout le monde. J'en ai plein le cul de cette saleté d'intolérance crasse à l'égard de tout ce qui est un tant soit peu différent et original.

Troisièmement, mon approche est bonne et efficace. Je ne le crois plus, je le SAIS. Après 20 ans de métier, elle a fait ses preuves. Mes élèves sont généralement plus heureux, plus épanouis, plus souriants et plus motivés que ceux de mes collègues. De nombreux problèmes de comportements s'évaporent lorsque les jeunes arrivent dans ma classe, surtout dans le cas des p'tits gars. Mais plutôt que de s'intéresser à ce que je fais et à remettre leurs propres pratiques en question, ces mégères ont toujours la même câlisse de réaction, c'est-à-dire tout faire pour saboter mon travail. L'utilisation du "Monsieur" peut sembler triviale, mais elle est partie intégrante de mon approche. Si je cède là-dessus, je recule plutôt que de progresser. C'est complètement inacceptable.

Quatrièmement, jamais au grand jamais je ne me mets le nez dans ce que font mes collègues. Pourtant, elles ont de nombreuses pratiques qui m'horripilent et qui m'écoeurent. Leur philosophie autoritariste est liberticide, humiliante, contraignante, étouffante, rigoriste et démotivante. Plusieurs de leurs méthodes sont répréhensibles. Mais je ne dis rien, je me mêle de mes affaires. C'est à la direction d'intervenir si elle le juge nécessaire, pas à moi. Je suis responsable de mes décisions et de mes actes, pas de ceux des autres. Pourquoi ne me traite-t-on jamais comme je traite les autres? Pourquoi n'ai-je pas droit au même respect et à la même tolérance? Pourquoi ne puis-je pas agir selon mes propres convictions et mes propres valeurs?

Bref, comme ce conflit ridicule risque de prendre des proportions titanesques (ce ne serait pas la première fois), j'ai également communiquer avec le syndicat afin de savoir si la directrice a le droit d'exiger une chose pareille.

Moi, je maintiens le cap. On verra bien si Brittany ou la directrice décideront de faire de ceci un affrontement ou pas.

Et c'est reparti, calvaire...



10 commentaires:

Hans Georg Lundahl a dit…

"En effet, j'ai mis les pieds dans "ma" classe pour la première fois en septembre 1996."

Moi, c'était environ le 15 août 95. Des classes que je quittais aux vacances de Noël.

Prof Solitaire a dit…

Es-tu en train de dire que tu as enseigné 5 mois?

fylouz a dit…

Hé, misère. Ça commence fort. "Les conseilleurs sont de mauvais payeurs", alors je m'abstiendrais. C'est tellement ridicule. Le temps que j'ai passé au CEGEP de Rosemont et à l'UQAM, les élèves tutoyaient leurs profs sans que ça gène personne. La seule prof que j'ai rencontré qui exigeait le vouvoiement ne méritait pas mon respect.

Gc a dit…

Hum, pour moi aussi l'école recommence avec mes filles qui y retourne et j'ai les mêmes appréhensions que toi, mais vécus de l'autre côté de la clôture, je vais confié ce que j'ai de plus précieux a peut-être une maudite folle, autoritaire, etc qui lui inculquera la non-joie-de-vivre et avec qui j'aurai des démêlés probablement cette année. Tu as tout mon support!

Prof Solitaire a dit…

@ fylouz: Ça commence très fort, ouais. C'est une gifle après l'autre cette année. Les gens qui imposent le "respect" par la force sont habituellement des gens qui sont bien incapables de le mériter...

@ Gc: Je comprends et partage ta douleur. J'ai la même inquiétude pour mes fils... Merci pour le soutien moral!

Guillaume a dit…

En Angleterre les élèves utilisent Monsieur et Madame, c'est d'ailleurs très strict dans certaines écoles. Je me suis donc déjà fait menacer par un élève qui m'appelait Monsieur. Je te donne cette anecdote gratuitement tu peux la raconter à ton travail.

Prof Solitaire a dit…

Merci!

Hans Georg Lundahl a dit…

D'abord, mes excuses pour ne pas avoir répondu avant!

"Es-tu en train de dire que tu as enseigné 5 mois?"

Ça devrait être à peu près le temps, oui.

Je n'avais pas d'études - et j'en n'ai toujours pas - ès pédagogique, juste que j'étais bien qualifié quand aux matières, et l'école cherchait un nouveau prof.

N'ayant pas fait la pédagogie, j'ai eu un CDD, d'un semestre, qui ne fut pas renouvelé.

Mes matières de base ont été suédois et langue étrangère allemand. J'ai remplacé en français, histoire et maths et physique.

Hans Georg Lundahl a dit…

J'étais en 7-ème à 9-ème année, ce qu'on appelle chez nous "högstadiet" et j'ai remplacé la leçon de physique de deux heures "en dessous", "mellanstadiet", les enfants des 4-ème aux 6-ème années.

La démonstration que le son sont des vibrations, un diapason servait de "corpus delecti", car, on l'empêchait de vibrer, le son cessa.

Blogger a dit…

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