2 octobre 2016

À quoi sert le parti libéral?

Mathieu Bock-Côté a la réponse:

Le Parti libéral du Québec a un rôle historique, et un seul : maintenir le Québec dans le Canada et combattre ce qu’il appelle le séparatisme. Au fil des ans, au fil des décennies, son programme peut varier sur bien des thèmes, il peut passer du centre-gauche au centre-droit, puis se camper dans une gestion à la petite semaine de la vie politique provinciale, mais jamais il ne s’écartera du dogme : le Québec est canadien et doit le rester. Il témoigne d’un préjugé favorable pour le patronat : mais ce n’est pourtant pas là l’essentiel. Le PLQ est le gardien des intérêts canadiens au Québec.

Ce parti généralement si pragmatique, capable de tous les compromis et de toutes les contorsions pour rester au pouvoir, fait preuve de la plus grande intransigeance idéologique quand vient le temps de défendre le Canada. Plusieurs le rejoignent certainement par bonne foi, parce qu’ils y voient le chemin le plus assuré pour avoir une carrière politique ou parce qu'ils voient le souverainisme comme une religion à laquelle ils n'ont pas envie de se convertir : ils adhèrent néanmoins à une organisation politique qui n’est pas pour les autres, et qui a pour mission de censurer et de déconstruire le nationalisme québécois.

De temps en temps, il doit emprunter le langage du nationalisme pour se maintenir au pouvoir, mais il se contente d’un nationalisme minimaliste, d’un nationalisme de façade. D’ailleurs, cela fait longtemps qu’il n’a pas joué cette carte. Aujourd’hui, il assume un fédéralisme pur et dur, orthodoxe et sans nuance, et embrasse même le multiculturalisme canadien. Il ne fait plus de simagrées à l’endroit des francophones et n’entend plus concurrencer les partis nationalistes sur leur terrain. Quand une élection se prépare, il ressort son habituelle campagne de peur.

Ceux qui, dans son histoire, en sont venus à douter des vertus du régime canadien ont dû le quitter lorsque le désaccord était trop manifeste : c’est l’histoire de René Lévesque, à la fin des années 1960, et de Mario Dumont et Jean Allaire, au début des années 1990. Lorsqu’on est trop nationaliste, on quitte le PLQ ou on s’en fait chasser. Le PLQ est le parti d’une seule idée : le Québec ne doit jamais devenir un pays. On pourrait aussi appliquer cette analyse en remontant à l’histoire de l’Action libérale nationale, dans les années 1930, même si la dissidence était simplement nationaliste, sans être souverainiste.

Le PLQ fédère ainsi ceux qui se représentent l’indépendance comme une fantaisie, un crime ou une catastrophe. Ses appuis se trouvent dans les milieux patronaux, chez les ultrafédéralistes, chez les minorités issues de l’immigration et chez les anglophones. Pour ces franges de la population, peu importe les dérives éthiques dont se rend coupable le PLQ, peu importe sa faillite morale ou son incompétence dans la gestion des affaires québécoises, le PLQ demeurera toujours la seule option politique envisageable : c’est le seul qui bloque les séparatistes. On ne se pose même pas la question. On vote pour lui en ayant une pensée dédaigneuse ou horrifiée pour les autres partis.

Le mauvais film d’espionnage provincial des derniers jours mettant en scène un James Bond sans génie qui s’est voulu transfuge de la CAQ au PLQ et un premier ministre au sens moral douteux a révulsé le très grand nombre: on peut néanmoins être certain que le PLQ ne perdra pas un seul vote à cause de cela dans ce qu’on pourrait appeler, en faisant un clin d’œil à l’histoire, ses circonscriptions protégées. On pourrait même dire que pour l’électorat non-francophone, chaque élection québécoise est une élection référendaire : chaque fois, il faut bloquer les indépendantistes et empêcher la séparation du Québec du Canada.

On se désole quelquefois que le PLQ ne paie pas le prix de ses turpitudes éthiques et politiques. C’est faux. Chez les francophones, le PLQ est devenu pratiquement un tiers-parti. En un mot, les francophones sanctionnent le PLQ. Mais puisqu’ils sont divisés exagérément entre le PQ, la CAQ et QS, une alternative politique au PLQ peine à se dégager et cette sanction ne donne absolument rien. Et il semble bien que les trois courants de pensée qui s’expriment à travers ces partis se veulent irréconciliables : chacun préfère voir le PLQ au pouvoir que de voir un de ses rivaux devenir clairement le parti majoritaire chez les francophones. Le Canada nous divise contre nous-mêmes et nous condamne aux querelles provinciales tout en nous détournant d’une véritable ambition nationale.

Quant aux électeurs, pour l’instant, ils semblent bien installés dans cette division. Le peuple québécois semble avoir en ce moment une conscience politique atrophiée. Il ne parvient pas à comprendre les effets de cette domination libérale sur la vie publique. Ce n’est peut-être pas surprenant : c’est justement un des objectifs du régime canadien que d’amener les Québécois à ne plus se considérer comme une nation et à ne plus poser la question du régime dans lequel ils évoluent, comme s’il allait de soi et qu’il était finalement parfaitement vivable et viable. Il n’en demeure pas moins que le Québec paie très cher cette domination : quand le sens éthique s’érode, quand l’impunité est la loi, quand l’identité se décompose, c’est la démocratie qui se corrompt.

Mais au Québec, rien n’est jamais grave! Alors nous continuons! Et on est en droit de craindre qu'il n'y aura pas de réveil politique avant une autre victoire libérale, en 2018 : peut-être qu'à ce moment, l'eau glacée du réel poussera nos leaders politiques à voir au-delà de l'intérêt de leurs boutiques respectives.



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