21 octobre 2016

"Voilà ce que les hommes font"

J'en ai une solide à vous raconter.

Hier, j'ai participé à une réunion de parents avec la directrice. Le but de celle-ci était d'élaborer le plan d'intervention d'une élève. Un P.I., pour ceux qui l'ignorent, est essentiellement la liste des mesures mises en place pour venir en aide à un élève en difficulté.

Et pour être en difficulté, la petite l'est vraiment. TDAH, dyspraxie, dyscalculie, dysorthographie, etc.

La directrice demande à me parler avant que les parents arrivent. Elle me dit qu'ils sont dans tous leurs états et qu'ils sont très inquiets. Le problème, c'est que la petite a subi des échecs importants dans les deux évaluations que j'ai données jusqu'à date en lecture et en maths. Les notes sont abyssales et oscillent autour de 40%.

J'étais à la fois étonné et pas du tout surpris qu'ils en soient si renversés.

Étonné parce que, au début de l'année, la mère m'a carrément dit qu'elle sait que sa fille est en grande difficulté, qu'elle ne s'attend pas à ce qu'elle réussisse son année et qu'elle prend pour acquis qu'elle n'ira pas au régulier l'an prochain. Je croyais donc avoir à faire à une famille qui a des attentes réalistes, ce qui n'est manifestement pas le cas.

Mais en même temps, je n'étais pas du tout surpris parce que ceci arrive à chaque année. Le problème, c'est que les enseignantes de 5e année ont tout le loisir d'être très généreuses et magnanimes dans leurs évaluations. Elles donnent généralement des notes trop élevées à leurs élèves et peuvent se permettre de le faire puisqu'il n'y a pas d'évaluation ministérielle à la fin de la 5e. Alors elles s'en donnent à coeur joie et lorsque les enfants arrivent dans ma classe, leurs notes plongent et c'est moi qu'on accuse d'être trop sévère, vous voyez le cirque?

Or, moi, je n'ai pas le choix d'être exact dans mes évaluations. Je connais le niveau des évaluations du ministère à la fin de l'année, je sais quelles notions doivent être maîtrisées pour les réussir et je n'ai pas de marge de manoeuvre. Si je me mets à corriger comme les p'tites Madames de 5e année, les élèves vont avoir de belles notes tout au long de l'année et se casser la gueule aux examens finaux.

De plus, j'ai toujours considéré que ce type d'évaluation artistique est malhonnête et mensonger. Moi, quand je corrige, je suis purement cérébral. L'émotif ne joue aucun rôle. Je ne regarde même pas le nom de l'enfant pour m'éviter tout biais positif ou négatif. Je suis analytique, cartésien et juste. Je ne me laisse pas influencer par des facteurs extérieurs, j'évalue froidement le travail qui m'est présenté et je lui accorde la note qu'il vaut, point. Aucune autre considération n'entre dans le processus. Peu importe que l'enfant soit sympathique ou pas, poli ou pas, serviable ou pas, travaillant ou pas. Rien de cela ne constitue un critère d'évaluation alors je n'en tiens pas compte.

Vous devinerez que mes collègues de 5e année font exactement le contraire.

Or, j'ai la profonde conviction que ce que je fais est dans le meilleur intérêt des enfants. Si je donne une mauvaise note à un élève, je suis en train de tirer la sonnette d'alarme et de lui dire que quelque chose ne va pas. Il doit faire mieux pour rectifier la situation. Peut-être que le jeune doit se présenter en récupération, peut-être que ses devoirs sont mal faits, peut-être qu'il ne pose pas assez de questions... et c'est un signal pour l'école aussi qui doit voir quelle aide extérieure peut être donnée à cet élève, que ce soit de l'orthopédagogie ou des aides technologiques.

Si je booste les notes pour que tout le monde ait de beaux résultats, les élèves qui ont besoin d'aide ne la reçoivent pas et ceux qui ne font pas du bon boulot n'apprennent pas à mieux travailler.

Comprenez-moi bien, je ne suis pas un fan de l'évaluation. Pour être honnête, elle me fait royalement chier. Elle prend une quantité déraisonnable de mon temps, mais dans le système actuel tel qu'il est, je n'ai pas le choix, alors aussi bien le faire correctement.

Il me semble que ce que je fais est honnête, transparent, consciencieux et juste. Il me semble que, s'il y a un ajustement à faire, c'est du côté de mes collègues de 5e année qu'il faudrait regarder.

Mais, évidemment, vous devinez que ce n'est pas ce qui s'est passé hier.

Essentiellement, on m'a accusé d'être insensible. On m'a reproché D'ÉCRIRE LA NOTE sur le test! La directrice a pris une de mes évaluations sur laquelle j'avais (évidemment) écrit la note et elle a dit: "Regardez ça. Les femmes font plus attention pour être plus douces et compréhensives. Voilà ce que les hommes font."

J'étais estomaqué.

La directrice m'a ensuite questionné, DEVANT LES PARENTS, à propos de ma façon d'enseigner. Elle m'a demandé comment j'introduisais des nouvelles notions de maths. Parce que, voyez-vous, je fais seulement ce putain de métier depuis 20 ans alors il est parfaitement envisageable que je sois un incompétent qui ne sait pas enseigner.

On m'a demandé si j'aidais la petite. J'ai répondu qu'en 6e année, j'aide les enfants qui le demandent parce que je veux leur apprendre à être autonomes, à être responsables et à prendre l'initiative de demander de l'aide lorsqu'ils en ont besoin. Les parents ont rétorqué que leur fille ne le ferait jamais. J'ai répondu que, au contraire, bien qu'elle ne le faisait effectivement pas au début de l'année, elle s'améliore beaucoup à ce niveau-là et elle fait appel à moi de plus en plus souvent. Il reste du chemin à faire, mais elle progresse.

La directrice m'a dit que je devais offrir mon aide à la petite même si elle ne le demande pas. Je lui ai dit que, dans son cas à elle, je le faisais à l'occasion, mais qu'elle me répond généralement qu'elle n'a pas besoin d'aide. La directrice a alors dit que je devais l'aider quand même. Bref, je suis en train de rendre cette élève plus autonome, mais on me demande de torpiller tout ça et de l'aider, même contre son gré s'il le faut!

Et au-delà de tout ceci, remarquez que la réaction des parents et celle de la directrice se rejoignent sur un point crucial: si la petite échoue, ce doit nécessairement être de ma faute.

Ce n'est pas parce que la petite a des difficultés colossales. Ce n'est pas parce que son prof de 5e a été trop généreuse dans ses évaluation et l'a placée dans une classe régulière de 6e où elle n'a quasiment aucune chance de réussir. Ce n'est pas parce que la petite pourrait faire ceci ou cela pour s'améliorer... non, c'est ma faute. Ce doit être moi qui n'enseigne pas bien ou qui ne l'aide pas assez. C'est moi qui suis sur la sellette.

Et en plus, m'a-t-on dit, les notes que je lui ai données l'ont fait pleurer et affectent son estime d'elle-même.

Décidément, quel esti de gros chien sale je suis...

C'est complètement exaspérant.

Vous vous demandez comment des analphabètes obtiennent des diplômes?

Ben c'est comme ça.

Quand tu ne veux pas te faire chier, tu boostes les notes des élèves, tu t'arranges pour que tout le monde passe et tu te la coules douce.

Si tu as le malheur de donner à un élève la note qu'il mérite, tu passes un très mauvais quart d'heure. Et tu te fais dire que tu es un gros sans-coeur parce que tu es un homme.

C'est ça l'école du 21e siècle.



7 commentaires:

Mam'Enseignante a dit…

Arghhhh... je vous l'ai déjà dit, j'ai parfois de la difficulté avec vos écrits. Le fond est souvent juste, mais le biais peut être désagréable...

Sur les pourquoi de l'évaluation, rien a dire: je suis comme vous (disant cela en ragréant ma pile de travaux à corriger pour la fin de semaine).

Là où je diverge, c'est le traitement. Je m'explique: d'où tenez-vous que "les femmes" nous corrigeons avec notre coeur et pas notre tête? Oh! Vous en avez croisé, donc c'est vrai pour toutes? L'inverse existe aussi! Et j'en ai vu! J'ai personnellement dû convaincre UN collègue d'agir avec sa tête plutôt que son coeur pour le classement d'un élève qu'il voulait surclasser parce que le jumeau dans ma classe changerait de Niveau, mais pas celui de sa classe parce que pas assez fort! Il ne pouvait pas faire ça à l'enfant, mais c'était ok de le mettre dans une classe où les défis auraient été trop grand pour lui??

Deuxieme chose, avant d'écrire/dire que c'est la faute aux enseignantes, je prends pour acquis que vous avez regarder les évaluations qu'elle a faites en 5e année. Et si en toute objectivité, elles pouvaient avoir réussi ses évaluations de 5e année?

Souvent, ce sont des évaluations fournies par les éditeurs de matériel pédagogique qui sont prises et administrées sans réflexion sur le Niveau de difficulté présenté aux élèves... Là où je veux en venir, c'est que peut-être que le Niveau de difficulté entre les examens de 5e et de 6e année est suffisamment différents pour créer des écarts de ce type avec des enfants en difficulté...

Pour le reste, je crois que c'est correct de nommer comment on enseigne devant les parents peu importe le nombre d'années où on enseigne: nous ne sommes pas des robots et c'est important que les parents sachent comment on fait afin qu'ils puissent soutenir leur jeune dans l'adaptation que celui-ci doit faire en changeant d'enseignant. J'en connaît un bout sur le sujet: je suis nouvelle à mon école et j'ai des pratiques à l'opposé de mes collègues (un de mes objectifs est de rendre les eleves autonomes et qu'ils apprennent à se débrouiller et faire des choix alors qu'ils évoluent dans un milieu hyper structuré, alors ça coince un peu...), mes méthodes d'évaluations sont différentes, l'enseignement est différent, bref...

Enfin, je me trompe sûrement, mais au risque de me répéter, en vous lisant, j'ai encore cette impression où vous avez raison et que les femmes ont tort et font tout de travers...

Heureusement que je sais que sur le fond vous avez raison et que nous avons bien du chemin à faire en éducations...

Prof Solitaire a dit…

Salut Mam, merci de votre commentaire.

Précision: je ne dis pas que TOUTES les femmes corrigent avec leur coeur et pas leur tête. Et je ne le pense pas non plus. Évidemment qu'une telle généralisation serait abusive et malhonnête. De toute évidence, de nombreuses femmes évaluent correctement. Et bien sûr que de nombreux hommes évaluent mal. Je n'en doute pas une seule seconde.

Je me suis probablement mal exprimé, mais je parlais spécifiquement des enseignantes de 5e année qui travaillent dans la même école que moi. Je parle donc de trois personnes. Et, je l'avoue, je pense également à certaines anciennes collègues qui faisaient la même chose). Je ne souhaitais certainement pas généraliser leur façon de faire à toutes les enseignantes du Québec.

Vous avez raison de souligner le fait que les évaluations fournies par les éditeurs sont très discutables. Vous avez raison de le soulever et j'applaudis votre observation critique. Toutefois, je crois que ce n'est pas le coeur du problème dans ce cas-ci. Premièrement, les évaluations que j'ai données en début d'années ressemblent beaucoup à celles qui sont données en fin de 5e année. J'ai vérifié. De plus, les notions qui y sont évaluées sont essentiellement des notions de 5e.

J'en parlais avec un collègue et je crois que je devrais carrément donner des évaluations de 5e au début de l'année scolaire afin d'exposer le problème au grand jour.

J'appuie également mes affirmations à propos des critères douteux de mes collègues sur les commentaires constants que j'entends dans le salon du personnel... des trucs du genre "Pauvre cocotte, elle travaille tellement fort, elle fait tellement pitié, je n'ai pas pu la faire couler, c'est trop cruel"... "Elle a besoin d'un p'tit coup de pouce"... et de nombreuses variations sur ce thème.

Bref, ce n'est certainement pas vrai pour toutes les enseignantes, mais ça l'est malheureusement dans le cas de mon école.

Cela étant dit, je crois que c'est le commentaire de la directrice qui m'a lancé sur cette tirade et qui a "coloré" mon discours. C'est elle qui en a fait une comparaison entre les hommes et les femmes. Parce que, sincèrement, mes frustrations à l'égard de mes collègues avaient tout à voir avec leurs pratiques et rien à voir avec leur sexe. Je ne me souviens pas d'avoir même soulevé cela avant maintenant. Alors je vous remercie d'attirer mon attention là-dessus. Ce n'est pas parce que ma directrice est sexiste et voit le problème en termes de "hommes versus femmes" que je dois tomber dans le même pattern et faire comme elle.

Sincèrement, je ne crois pas avoir toujours raison et je ne crois pas que "les femmes" ont toujours tort... très sincèrement... mais je puis concevoir que ça sonne comme ça en me lisant parce que, travaillant dans un milieu très majoritairement féminin, les gens avec qui j'ai des problèmes sont très majoritairement des femmes. C'est logique.

Mais je n'ai pas des problèmes avec elles PARCE QU'elles sont des femmes. Vous voyez ce que je veux dire?

Mais je vois comment mes propos pourraient être mal interprétés et je vous remercie d'attirer mon attention là-dessus.

Prof Solitaire a dit…

Oh et pour ce qui est de justifier nos pratiques devant les parents, je veux bien, mais pas comme ça s'est fait l'autre jour.

Si la directrice se questionne sur la qualité de mon enseignement ou de mes méthodes, elle n'a qu'à m'en parler en privé, pas devant des parents. Ce qu'elle a fait, c'est me demander de me justifier devant eux et ce n'est pas acceptable.

Si la question venait des parents, ce serait une chose. Mais là, c'est elle qui commence à me driller en pleine réunion pour valider que j'enseigne correctement.

C'est pas correct.

Ce genre de questions devrait se régler en équipe, dans l'école. Les parents n'ont pas à assister ou à participer à ce processus. Tout ce que ça fait, c'est que ça démontre un manque de confiance au sein de l'équipe et ça mine ma crédibilité...

Anonyme a dit…

Mam Enseignante a bien raison. Arrête de penser en termes de «femme» et «homme». Pense en terme de «connarde» et «connard»...

Autour de moi, un côté trop protecteur est fréquent chez les femmes et bien des hommes. Il faut éviter de généraliser, même si parfois il y a des tendances qu'on peut constater.

Si je me base sur ce que tu écris, ta directrice a commis deux bourdes.

1- La référence au sexe de l'enseignant est pour le moins... inappropriée.
2- Elle aurait dû te rencontrer avant pour préparer minimalement le PI avec toi. Ça pourrait éviter que vous perdiez la face tous les deux par moment. Là, c'est toi qui a perdu, manifestement.

Pour le reste, je reçois dans mes classes des élèves qui ponctuent comme ils respirent, qui ne savent pas trouver un sujet dans une phrase et qui ont eu 90% en français. Je me dis que les profs au primaire sont des généralistes, que je suis un spécialiste, que les évaluations sont souvent mal foutues et je compose avec cette situation parfois enrageante.


Gc a dit…

Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que dans le système public tout est politique. Aujourd'hui, j'ai passé 2 heures avec la directrice de la future école privé de ma fille.
Elle rencontre personnellement tous les élèves de secondaire 1 avant de les admettre.
Elle a parlé à ma fille de l'importance, d'avoir des rêves. Que l'école était un outil pour atteindre ses rêves. Elle a parlé de discipline, de travail, d'effort, de responsabilités personnelles. Elle a donné des conseils à ma fille sur comment se préparer avant d'aller à son école l'an prochain.
Bref, l'élève était au centre de son discours comme CLIENT, mais comme responsable de lui même pour atteindre ses rêves. Je suis sorti de cette rencontre presque ému.
Pourquoi est-ce que le publique perd toujours autant de temps sur des problèmes de politique...Les élèves devienent des outils pour contribuer au guerre entre direction et enseignant.
Finalement, pourquoi est-ce que personne ne s'intéresse aux élèves ui vont bien. Au phénomène de Douance. Il n'y en a que pour ceux qui ont des problèmes... Les ressources pour le dépassement, c'est possible? Au lieu de faire des plan d'intervention, c'est possible de faire des plan de dépassement?

Anonyme a dit…

Je ne connais pas votre élève, mais elle est dysgraphique, dyspraxique, dyslexique etc. Elle a de belles étiquettes, mas a-t-elle les accommodements qui vont avec? Je parle d'un ordinateur avec des logiciels adaptés, d'exercices à trous ou autres logiciels de type WordQ?
J'ai eu un contact avec une maman de Québec, son enfant après redoublement a bénéficié d'une aide technologique et d'accommodements fonctionnels par rapport à son handicap. L'enfant est très heureux à l'école aujourd'hui et obtient des notes correctes. Cela n'a pas toujours été le cas...

Prof Solitaire a dit…

Rassurez-vous, je me suis assuré qu'elle aurait accès à toutes les aides technologiques disponibles. Cela a effectivement un impact très positif.