21 mars 2017

Le sauf-conduit islamique

Extrait de cette entrevue avec Pascal Bruckner dans le Figaro:

Au Canada, trois semaines après l'attentat contre une mosquée à Québec, une députée libérale a déposé une motion contre «le racisme et la discrimination religieuse systémiques», mesure qui ne concernerait en réalité que l'islam et non les autres religions. Qu'est-ce que cela dit de l'islamophobie?

C'est la preuve que l'islamophobie ne sert pas d'abord à protéger les musulmans des discriminations qu'ils peuvent subir, mais à protéger la religion islamique de toute espèce de critique. On offre ainsi à l'islam un sauf-conduit qui n'est accordé à aucune autre religion, ni au christianisme, ni au judaïsme, ni à l'hindouisme ou au bouddhisme. (...) Les barbus en ont rêvé, les Canadiens pourraient le faire prochainement. Qu'une confession ne puisse être soumise à l'analyse de la raison, qu'elle soit ainsi soustraite à l'esprit d'examen comme si elle était hors-sol, hors humanité, est un événement inédit dans l'histoire. C'est aussi un aveu terrible: les tenants du péché d'islamophobie veulent faire de l'islam une religion intouchable, supérieure à toutes. Il faut la prendre en bloc. On peut se moquer de tous les dieux, de tous les textes sacrés mais pas du Coran et de ses fidèles. C'est une régression proprement hallucinante.

N'est-ce pas aussi en faire paradoxalement une religion inférieure en infantilisant les musulmans?

Absolument. C'est d'ailleurs une très mauvaise nouvelle pour les musulmans, qui seront les premières victimes de cette motion, si elle était votée. Une telle mesure qui les déresponsabilise, au détriment des chrétiens, des juifs, des sikhs, des hindous, des athées ne peut qu'entraîner un déchaînement de colère et de haine. On installe les fidèles du Coran dans une niche pieuse parce qu'on les estime, au fond, incapables de se réformer eux-mêmes et non comptables de leurs actes. Le musulman est élevé à la fois au rang de tabou et de totem. Il appartient ainsi à une religion fétiche sous vitrine sur laquelle on marque, comme au musée: ne pas toucher. Il s'agit pour l'instant d'une simple motion, mais le fait même que l'idée ait pu germer dans la tête de cette députée libérale, d'origine pakistanaise, et qu'elle n'ait pas été unanimement condamnée en dit long sur la société canadienne. Heureusement que nos cousins du Québec ont gardé une once de bon sens, au contraire de beaucoup de leurs compatriotes anglo-saxons.

Cela montre-t-il les limites du multiculturalisme?

En réalité, nous sommes au-delà du multiculturalisme. Nous atteignons ici le stade du «mono-confessionalisme» puisque l'islam est favorisé, par l'État fédéral, à l'exception de toutes les autres confessions (ce qui était, toutes proportions gardées, la position du catholicisme sous l'Ancien Régime en France, protégé par la monarchie). Le multiculturalisme a au moins pour souci d'établir l'égalité entre les cultures. Je me rappelle qu'en 2005 ou en 2006, l'Ontario avait souhaité instaurer la charia pour les citoyens de confession musulmane. Ce furent des femmes musulmanes qui s'y opposèrent pour rester protégées par le droit commun. Là encore, nous voyons que l'infantilisation de l'islam, son statut dérogatoire, n'est pas un cadeau fait aux musulmans. C'est, sous couleur de préservation, une marque de mépris post-colonial: vous n'êtes pas assez mûrs pour bénéficier de tous les privilèges de la liberté de conscience et de la citoyenneté. Imaginez que l'on ait agi ainsi de la Renaissance au siècle des Lumières avec le catholicisme, pour le soustraire à la discussion, cette religion serait restée confinée dans ses dogmes d'antan. La grandeur d'une foi, c'est sa capacité à se réformer, à s'adapter aux réalités du siècle.

Cette motion proposée par la députée n'illustre-t-elle pas aussi une course à la victimisation?

Chaque époque dispose de sa victime fétiche. Ce furent les Juifs, à un certain moment, mais les Juifs, «ça commence à bien faire», les Chrétiens, quant à eux sont toujours considérés comme les bourreaux de l'histoire, les bouddhistes, les confucianistes, les hindous n'entrent pas dans le bon casting de l'antiracisme. Reste donc le musulman qui devient la victime absolue. Je pense qu'Ottawa cherche, aussi, par ce projet, à prendre Donald Trump à contre-pied en faisant le contraire de ce qu'il préconise. Mais le «muslim ban» décrété par Trump (la limitation des entrées de ressortissants de sept pays musulmans jugés à risque) n'a pas effacé par miracle le problème du djihadisme et de la radicalisation. Ce n'est pas en disant «blanc» quand Trump dit «noir» qu'on aura raison.

Le Canada est engagé dans l'accueil des réfugiés et dans la protection des minorités au Moyen-Orient. Mais n'est-ce pas un très mauvais signal envoyé à ces minorités du Levant que d'accorder au Canada un statut spécifique à l'islam?

Il y a bel et bien un parallèle dérangeant. Quel signal envoyons-nous ainsi aux chrétiens d'Orient? Celui d'une supériorité culturelle, politique et presque ontologique de l'islam. Les chrétiens persécutés du Moyen-Orient n'ont qu'à se convertir, ils pourront ainsi accéder au statut de victime et être protégés par l'étiquette d'islamophobie! Que cela ait pu être l'œuvre d'une députée libérale alors que cette initiative est absolument contraire à toute idée libérale classique est proprement hallucinant. Nous sommes dans une période de grande confusion mentale et d'inversion complète des valeurs. Je crains malheureusement qu'en France, de nombreuses personnes se félicitent de cette initiative canadienne. Je serais curieux de connaître la réaction d'Emmanuel Macron à cet égard.


1 commentaire:

Prof Solitaire a dit…

La motion est votée:

http://www.cbc.ca/news/politics/m-103-islamophobia-motion-vote-1.4038016