16 mars 2017

Le scandale de la caricature


Il m'arrive parfois d'utiliser le terme "scandale" de manière sarcastique sur ce blogue, afin de parler de quelque chose que je ne trouve pas scandaleux du tout.

Ce n'est pas le cas cette fois-ci. Je considère ceci véritablement scandaleux.

Tout d'abord, voici les faits:

Le cabinet de Philippe Couillard a contacté vendredi dernier la «haute direction» de l'éditeur de journaux Transcontinental concernant la publication d'une caricature qui le dépeint en islamiste lapidant Fatima Houda-Pepin, a appris La Presse.

Le dessin a été aussitôt retiré du site internet du Courrier du Sud de Longueuil, l'un des plus gros hebdomadaires du Québec. Il a tout de même été livré dans 133 000 foyers mercredi dernier.

Ce sont les faits et ils sont incontestés.

Le cabinet du premier ministre appelle une compagnie privée pour l'admonester et se plaindre d'une caricature.

Pourquoi?

Parce que cette dernière est, de l'avis du premier ministre du Québec, de "mauvais goût".

C'est étrange, moi je croyais que nous vivions dans une société où règne la liberté d'expression. Je croyais que les éditorialistes et les caricaturistes étaient libres d'écrire et de dessiner ce qu'ils veulent et de se moquer des puissants de ce monde comme bon leur semble.

Voici ce que le porte-parole du premier ministre dit à propos de la liberté d'expression:

«La liberté de presse et d'expression est un principe fondamental dans notre société. Dans ce contexte, des mots, des caricatures ou des gestes peuvent être irresponsables et de mauvais goût», affirme Harold Fortin, porte-parole du premier ministre.

Dis-moi, mon p'tit Harry, si la liberté d'expression est un principe fondamental et si les caricatures ont le droit d'être irresponsables ou de mauvais goût, alors POURQUOI LE CABINET DU PREMIER MINISTRE S'EST-IL PLAINT?

Peut-être que le patron de Harry, le premier ministre lui-même, saura nous donner une réponse moins contradictoire:

La caricature controversée qui a fait l'objet d'une intervention du bureau du premier ministre dépeint «un meurtre», a décrié ce matin Philippe Couillard, ajoutant que «c'est ça le problème».

Voilà. Phil affirme que, le problème, c'est que la caricature montre "UN MEURTRE". C'est tout. C'est le seul problème avec ce dessin.

Dis-moi, mon Phil, faudrait-il interdire tous les dessins qui dépeignent un meurtre? Parce si c'est le cas, j'ai une longue liste de bandes dessinées qui devraient être immédiatement retirées des librairies et brûlées! Je t'envoie ça par courriel?

Et les livres d'histoire qui dépeignent des assassinats ou des scènes de combat, faudrait-il les interdire, eux aussi? Après tout, un meurtre c'est un meurtre, non? Vite, interdisons tout dessin qui illustre l'assassinat de Jules César ou la décapitation de Louis XVI! C'est de "mauvais goût"!

Dis-moi, mon Phil, si le seul problème avec cette caricature c'est le fait qu'elle montre un meurtre, cela veut donc dire que ça n'a rien à voir avec le fait que ce soit toi qui est mis en scène? Si c'était un dessin de Legault qui est en train de lapider Françoise David, est-ce que tu serais aussi fâché? Aurais-tu demandé à tes sbires d'appeler la compagnie pour se plaindre?

Bullshit, mon p'tit Phil!

Le seul problème avec ce dessin, c'est que tu le trouves irrespectueux de ta noble personne. Et peut-être qu'il touche une corde sensible. Bref, ça a heurté tes petites sensibilités.

Mais tu vois, mon Philou, c'est à ça que ça sert les caricatures. Ça sert à te rappeler que tu n'es pas un demi-dieu tout-puissant qui trône majestueusement à la tête de l'état et à qui tous les honneurs et toutes les courbettes sont dus.

Ça sert à te rappeler que tu n'es pas un prince, tu es un employé de l'état et tu es au service du peuple. C'est lui qui est souverain, pas toi. Et ce peuple a le droit de se moquer de toi, de te critiquer et de te ridiculiser autant qu'il le souhaite.

C'est ça la LIBERTÉ D'EXPRESSION. C'est ça, et uniquement ça, qui différencie une société libre d'une société muselée par un tyran.

Malheureusement, on voit bien ici que tu n'as rien d'un grand démocrate, mon Phil. Tu es un petit tyran de carnaval. Tu crois que le fait qu'une caricature t'offusque est une raison suffisante pour mettre de côté toutes les tâches vraiment urgentes et prendre le temps d'intimider la compagnie qui possède le journal qui l'a publiée.

Car oui, il s'agit bien d'intimidation. Principalement pour deux raisons.

Premièrement, le rapport de force est complètement démesuré. D'un côté, on a une compagnie privée qui publie des p'tits hebdomadaires régionaux. De l'autre, on a le bureau du premier ministre du Québec.

Imaginez comment ils ont dû chier dans leurs culottes en recevant cet appel. Le fait qu'ils aient immédiatement retiré la caricature de leur site web illustre bien la terreur que celui-ci leur a inspiré.

Deuxièmement, ce rapport de force est exacerbé encore plus par le contexte actuel:

(...) les éditeurs de journaux locaux tentent de convaincre le gouvernement de maintenir l'obligation qu'ont les municipalités de faire publier leurs avis publics, contrairement à ce que prévoit un projet de loi à l'étude.

Le gouvernement accédait ainsi à une demande de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), dont les membres économiseraient collectivement 20 millions en cessant cette pratique. Autant de revenus perdus pour les hebdomadaires et autres journaux locaux.

En d'autres termes, le type qui se plaint au téléphone est celui-là même qui a le pouvoir de faire disparaître 20 millions de dollars de ton budget du jour au lendemain.

Dans un tel contexte, on voit bien que le premier ministre du Québec n'a pas besoin de sortir les gros canons. Un simple appel, en apparence anodin, dans lequel on se plaint dans les termes les plus doux, aura néanmoins l'effet d'une bombe atomique.

Mais apparemment, pour Patrick Lagacé, le scandale n'est pas le fait que le premier ministre du Québec s'amuse à intimider un petit journal local pour faire censurer une caricature qu'il n'aime pas.

Ben non, y'a rien là. Pour M. Lagacé, le vrai scandale, c'est que la compagnie ait accepté de le faire:

Tout le monde a droit de faire savoir sa colère à l'éditeur d'un journal. L'éditeur de La Presse reçoit chaque semaine des appels courroucés de ministres, de maires et de PDG à propos des enquêtes et opinions publiées dans nos pages. Idem au Devoir, au Journal de Montréal.

(...) Ce que cette histoire prouve, cependant, c'est que Transcontinental est d'abord un imprimeur, ensuite un distributeur de Publisac qui contiennent les rabais de la semaine dans les épiceries et ensuite, accessoirement, si ça adonne, puisqu'il le faut, la semaine des quatre jeudis, une entreprise qui aspire à faire de l'information sérieusement. Je parle des hebdos, ici, Les Affaires et Métro transcendent l'ambition journalistique de type Publisac. (...) Ça, c'est (...) une entreprise qui se fiche complètement de l'information et du journalisme. Une entreprise qui prouve qu'elle traite ses journaux hebdomadaires comme du stock pour épaissir ses Publisac.

Bref, Lagacé considère que les actions du premier ministre sont irréprochables.

Selon lui, c'est la compagnie qui a subi la pression du bureau du premier ministre et qui a obtempéré à sa demande qu'il faut blâmer!

Calvaire...

Si seulement c'était la première fois que Lagacé fait porter l'odieux d'une situation injuste à la victime! Malheureusement, ce n'est pas la première fois. Les gens qui ont lu mon livre savent de quoi je parle.

Et, encore une fois, Lagacé est dans le champ.

Le fait que ce genre de plaintes provenant des puissants soit fréquent ne constitue pas une preuve que cette situation doit être jugée acceptable!

Au contraire! Cela démontre la complicité des grands médias qui passent ces plaintes sous silence et qui n'en parlent pas! Publiez les noms des ministres, des maires et des PDG qui se plaignent! On veut savoir qui sont ces gens qui tentent, dans l'ombre, de faire taire les chroniqueurs et les caricaturistes! On veut savoir qui sont ces gens qui, plutôt que de répliquer et d'exprimer leur désaccord publiquement, agissent en coulisses et utilisent le prestige de leur position pour tenter d'intimider et de censurer les médias! Cela est d'intérêt public et les grands médias sont complices en gardant le silence!

De plus, M. Lagacé est de mauvaise foi en affirmant que des petits journaux locaux qui sont menacés de perdre une large part de revenus sont dans la même position de force que de grands médias comme La Presse, le JdM ou Le Devoir. C'est ridicule. C'est comme dire que j'ai autant de pouvoir que Justin Trudeau sous prétexte que nous sommes tous les deux enseignants.

Peu importe ce qu'en dit Lagacé, cette histoire est un scandale colossal qui devrait remplir d'horreur et d'indignation quiconque a à coeur la liberté de notre société.

Voici un premier ministre qui n'hésite pas à intimider un petit journal local parce que ce dernier a osé publier une caricature qui lui déplaît.

Voici un homme si prétentieux et si convaincu de sa propre importance qu'il considère avoir le droit de forcer la censure d'un dessin qui porte atteinte à son image de marque.

Voici Philippe Couillard qui se considère victime du crime de lèse-majesté.

Couillard a souvent démontré une absolue absence de principes fondamentaux, mais jamais de manière aussi éclatante.

Cet homme n'est pas un démocrate. C'est un petit tyran de carnaval.

Tout ce qu'il mérite, c'est notre mépris le plus complet.



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