8 mars 2017

Notre hypocrisie à l'égard du Casino?

Extraits de cet article d'Yves Boisvert:


Hypocrisie?

Parle pour toi mon Yves, parce que je ne suis absolument pas hypocrite lorsqu'il est question du casino.

Pas une maudite seconde.

De toutes les choses immorales qu'a pu faire Loto-Québec, payer pour installer un grand chef français est sans doute très en bas de la liste des «plus pires».

Des choses "immorales"?

Calvaire! Es-tu journaliste ou curé, mon p'tit Yves?

J'entends bien l'objection gastronomique nationale : tant qu'à dépenser une fortune d'argent public pour ouvrir un grand restaurant, pourquoi ne pas choisir un chef québécois?

Je ne suis pas un gros snobinard prétentieux rempli d'argent, mais je crois comprendre que ce que ces bozos-là aiment le plus au monde, c'est se vanter.

Alors si ton objectif c'est de faire en sorte qu'ils viennent dépenser chez vous, tu as besoin de mettre sur pied quelque chose qui flattera leur superficielle vanité et qui amènera de l'eau au moulin de leur colossale vantardise.

Un chef cuisiner de renommée internationale est donc le choix parfait. Bravo à Loto-Québec! Excellente stratégie!

Ça se discute en effet. On ne manque pas de talent maison, comme en témoignent les reportages élogieux de la presse américaine en particulier.

Les richissimes snobinards avides de vantardise ne s'intéressent pas aux talents maison. Les talents maison n'ont pas d'échos outre-frontière. C'est pour ça que Loto-Québec est allé avec un chef de renommée internationale. C'est ça que les snobinards veulent.

Sauf que le but de l'opération n'est pas gastronomique.

Wow! Quelle perspicacité, mon Yves!

Ce n'est pas pour offrir une grande table aux foodies que Loto-Québec a dépensé cet argent. Les vrais connaisseurs savent déjà qu'on mange mieux à Montréal qu'à peu près partout dans les grandes villes du monde pour chaque dollar investi.

La clientèle visée est celle des joueurs, qui ne regardent pas à la dépense, et pour qui le nom de Robuchon est suffisamment prestigieux pour venir claquer quelques milliers de dollars en passant à une table de poker de Montréal plutôt qu'Atlantic City.

EXACTEMENT! T'as tout compris mon homme!

Il se peut que le pari soit raté. Je ne sais pas sur quelles études le Casino s'est appuyé. 

Est-ce que la stratégie va porter fruit? Personne ne le sait, mon p'tit Yves. Sois patient et tu verras.

Il suffit de regarder à Las Vegas pour voir d'où vient l'idée : attirer les nouveaux riches en donnant un vernis culturel prestigieux à une entreprise qui restera toujours fondamentalement glauque et immorale. Un casino consiste à faire miroiter des gains faciles au plus grand nombre de gogos qui viennent faire des versements de taxe volontaires.

Une entreprise glauque et immorale?

Calvaire...

OK, tout d'abord, cartes sur table. Je suis allé une fois dans un casino. Celui de Montréal. Quelques mois après son ouverture. J'étais curieux de voir ça. J'ai admiré l'architecture des lieux. J'ai dépensé 5 dollars dans une slot machine. J'ai rien gagné. J'ai trouvé ça débile. Après une heure, je suis reparti et n'y ai jamais remis les pieds, ma curiosité pleinement satisfaite.

Bref, les casinos ne m'intéressent absolument pas. Même pas un tout petit peu. Vegas est la dernière place au monde que je veux visiter. La dernière. J'ai davantage envie de visiter l'Afghanistan et la Syrie que Las Vegas.

Cela étant dit, je suis qui, moi, pour déclarer que les casinos sont des entreprises glauques et immorales? Et toi, mon p'tit Yves, tu es qui pour l'affirmer?

Glauque et immorale pourquoi? Parce qu'ils font "miroiter des gains faciles"?

Tu sais qui d'autre fait miroiter du rêve, mon p'tit Yves?

Toutes les entreprises qui veulent vendre! Que ce soit des entreprises de souliers, de hamburgers, de voitures, de produits de beauté, de shampoing, de vêtements, etc. Elles font toutes ça! Sont-elles toutes immorales et glauques? La publicité est-elle une activité immorale et glauque à tes yeux?

Sais-tu qui d'autre fait ça? Les politiciens! Justin Trudeau, que vous adorez tant à La Presse, carbure au rêve! Sunny ways! Sunny ways! Est-il immoral et glauque?

Le journal pour lequel tu travailles nie son propre biais idéologique pour affirmer que les gens qui le lisent seront merveilleusement bien informés grâce à des articles "objectifs"! Est-il immoral et glauque? Si tu réponds oui, alors là, on sera d'accord sur quelque chose. Ton journal est beaucoup plus immoral, glauque, hypocrite, malhonnête et manipulateur que n'importe quel casino...

Les casinos ne sont pas des entreprises plus immorales ou glauques que les autres. Tout le monde sait que les chances de gagner gros sont incroyablement basses. Tout le monde sait ça. Et si des adultes responsables font le choix d'aller y dépenser leur argent, tu es qui pour dire que c'est mal? C'est leur argent à eux! Ils peuvent bien en faire ce qu'ils veulent!

Moi, quand je veux me payer la traite, je m'achète des livres et des bandes dessinées. On me promet toujours une lecture mémorable. Parfois je tripe, parfois je suis amèrement déçu. Cela signifie-t-il que les maisons d'éditions sont des entreprises glauques et immorales?

As-tu déjà entendu parler du concept de libertés et responsabilités individuelles, mon p'tit Yves?

Des gens qui veulent dépenser leur argent dans des casinos, il y en aura toujours. Je ne les comprends pas et je ne vois pas l'attrait, mais c'est leur choix. Alors pourquoi ne pas avoir des casinos dont les profits servent à financer les programmes sociaux, les écoles et les hôpitaux? Pourquoi pas?

Avant, c'était la mafia. Maintenant, c'est l'État.

EXACTEMENT! J'sais pas pour toi, mon Yves, mais moi, je préfère nettement l'État à la mafia!

Admettons un instant que le pari fonctionne. On aura investi quelques millions - beaucoup moins que 11 millions, mais Loto-Québec refuse de le dire pour d'obscures raisons commerciales. Et en échange, des gens très riches viendront dépenser au restaurant et aux tables de jeu.

C'est ça, admettons que ça marche... qu'est-ce que tu trouveras à redire, mon Yves?

Ce n'est peut-être pas «juste» pour les chefs de Montréal. Sauf que leur renommée n'a pas atteint celle de Robuchon pour le cercle des joueurs suffisamment sophistiqués pour connaître les «grands noms», mais pas assez pour s'aventurer au-delà des évidences phosphorescentes du Guide Michelin.

Exactement. Et c'est l'argent de ces gens-là qu'on veut! C'est pas très difficile à comprendre!

Ce n'est peut-être pas «juste» pour nos chefs, mais si quelques nouveaux ou vieux riches du Texas ou de Singapour viennent offrir leur argent au Fonds consolidé du revenu du Québec pour ça, je dis : bienvenue, M. Robuchon. Ce sera tout à fait défendable - en acceptant l'idée de casino d'État, évidemment.

Je l'accepte sans réserves. Y'a pas d'hypocrisie chez moi, mon Yves. Aucune.

Ce sera surtout bien moins troublant que de voir les vieux débarquer par autobus pleins pour venir perdre leur pension dans les machines à sous. 

Les "vieux" n'auraient-ils pas le droit de dépenser leur argent comme bon leur semble?

Et s'ils passent du bon temps, entre amis, qu'ils s'amusent, qu'ils rient, qu'ils socialisent... tu es qui pour leur faire la morale, mon Yves?

Le bingo est-il une activité glauque et immorale parce qu'il s'adresse aux vieux et leur fait miroiter la possibilité de gagner de l'argent?

Attends un peu, je pense que je comprends quel est ton problème, ici. Tu ne veux pas qu'ils dilapident leur argent parce que c'est ton héritage qui diminue, c'est ça? Désolé mon Yves, mais tant qu'ils sont vivants, pépé et mémé peuvent bien dépenser leur argent comme ils le souhaitent. C'est à eux.

C'est pas parce qu'on est vieux qu'on est plus con... c'est même souvent le contraire!

Bien moins grave que les machines de loterie vidéo installées partout au Québec, qui ruinent du pauvre monde dans l'indifférence généralisée. 

Le seul scénario dans lequel ces machines pourraient être considérées immorales, c'est si elles étaient installées dans un centre de personnes qui sont atteintes d'handicaps intellectuels ou qui souffrent de maladies neurodégénératives. Parce que, de toute évidence, malgré le fait que ces gens soient d'âge légal, ils ne peuvent pas prendre des décisions éclairées comme le ferait un adulte en pleine possession de ses moyens.

À part ces gens-là, les autres sont libres de leurs choix et responsables des conséquences. Le fait d'être riche ou pauvre n'a pas d'impact sur la capacité à faire des choix et à en subir les conséquences.

Il y a bien quelques sursauts d'indignation, après des séries comme celle de notre équipe d'enquête l'automne dernier. Mais après, on modifie un peu les règles, on tasse deux, trois machines, on brasse quelques permis, et on n'en parle plus.

Je n'ai pas vu ces reportages, mais à moins qu'ils mettent en scène l'exploitation d'handicapés, je doute que j'aurais ressenti la moindre indignation.

D'un point de vue éthique, qu'on rénove un restaurant pour «faire payer les riches» est un bien moindre mal. Bizarrement, c'est vu comme une sorte de subvention aux grands de ce monde, une claque au visage des artisans d'ici et un geste irresponsable socialement.

Je ne suis pas d'accord avec les gens qui pensent cela.

Tant que les profits sont réinvestis dans la société pour le bien commun, alors je suis entièrement d'accord.

À la fin de l'année, pour le dernier exercice financier, Loto-Québec a versé 1,2 milliard au gouvernement du Québec. Les casinos ne comptent que pour le quart des revenus de la société d'État. Un peu comme pour les saucisses, on ne veut pas trop connaître le processus de fabrication du dividende. Notre hypocrisie collective est à géométrie variable, ici.

Premièrement, comment peux-tu affirmer que les casinos ne comptent "QUE" pour le quart des revenus? C'est énorme!

Deuxièmement, je n'ai aucun malaise, ni aucune hypocrisie face à cet exercice. Ma position est claire: tant qu'on ne vise pas des handicapés intellectuels, alors ça me convient parfaitement.

SHOW US THE MONEY!!!

Si l'on comptait le nombre de drames humains dans des fonds de bars qui entrent dans la composition de ce dividende, on ne parlerait pas autant de Robuchon.

Les drames humains ne se vivent pas seulement dans des fonds de bars.

Dans la même logique, faudrait-il qu'on ferme la SAQ, mon Yves? Après tout, il y a des alcolos qui y dépensent tout leur argent! Et pourquoi ne pas interdire la vente de bière dans les dépanneurs, tant qu'à y être? Après tout, il y a des pauvres qui y dépensent tous leurs chèques de bien-être social!

La Prohibition! C'est ça la solution, mon Yves! Comme dans le bon vieux temps!

L'étatisation du jeu est aussi un moindre mal. On est compromis là-dedans, collectivement. Mais le jeu existe, existera toujours : aussi bien que les profits aillent en revenus du gouvernement dans un environnement relativement contrôlé qu'aux mains du crime organisé ou de concurrents internationaux.

Je ne suis aucunement "compromis" là-dedans... le reste de ce paragraphe est parfait.

On a besoin d'argent pour nos écoles et nos hôpitaux. Ces gens-là nous donne de l'argent librement, de leur plein gré. Je les en remercie.

Cela mène l'État à un exercice impossible : augmenter le plus possible ses revenus, comme toute société commerciale. Et en même temps prétendre protéger les joueurs contre eux-mêmes.

Les joueurs sont des adultes responsables.

Dans la vie, il faut apprendre à contrôler ses pulsions, à être raisonnable, à faire les bons choix et à vivre avec les conséquences de ses actes.

Cela fait partie de la vie de tout être humain. Chacun est libre de se comporter comme il l'entend, selon ses propres valeurs et sa propre conscience, et ultimement, dans subir les conséquences, bonnes ou mauvaises.

L'État a la responsabilité de renseigner le citoyen. Point. Après ça, le citoyen fait ses choix.

L'État investit-il dans l'éducation? Informe-t-il les citoyens à propos du jeu compulsif? Met-il à la disposition des gens accros des ressources pour les aider?

Oui.

Alors je n'y vois pas l'ombre d'un problème.

Mais si, pour une fois, le Casino fait un piège à riches plutôt qu'un piège à pauvres, il n'aura pas tout raté.

Tu dis "piège", je dis "lieu de divertissement"...

C'est sûr qu'on ne peut pas tous être aussi vertueux et moraux que toi, mon Yves...



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