20 mai 2017

LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - première partie



Introduction

J'aimerais vous parler aujourd'hui d'un roman que j'ai achevé récemment. Il s'agit d'un ouvrage de Jonathan LITTEL nommé « Les bienveillantes ».

Ce roman, paru il y a un peu plus de dix ans, avait vaguement attiré mon attention à l'époque pour diverses raisons : bien que son auteur soit états-unien, il a été rédigé directement en français ; il a obtenu à l'époque d'excellentes critiques et de nombreux prix, en particulier le prix Goncourt 2006. Mis à part cela, je savais juste que le cadre du roman était la seconde guerre mondiale.

Jonathan LITTEL vient d'une famille juive immigrée de Russie aux États-Unis. Marqué dans son enfance par la guerre du Viet Nam, il a travaillé, après des études à Yale, pendant sept ans pour l'ONG « Action contre la faim » en Bosnie-Herzégovine, Tchétchénie,  Afghanistan , Congo. Il a réalisé en 2016 un documentaire sur les enfants-soldats en Ouganda : « Wrong elements ». « Les bienveillantes » est son deuxième roman.

Il s'agit là d'un pavé impressionnant, presque 900 pages dans son édition d'origine. J'ajoute que c'est l'un des ouvrages qui m'aura, de toute ma vie, mis le plus mal à l'aise. A dire vrai, je n'ai connu un tel sentiment d'horreur à lire un roman qu'en 1999, lorsque je lus le célèbre polar de James ELLROY, « Le Dahlia Noir ». Mais peut-être est-ce lié à un certain malaise que je ressentais à l'époque et que je ressens encore aujourd'hui. Il faut aussi souligner que les deux romans ont quelque chose en commun, leur aspect sombre, brut, sans concession. Ellroy a écrit « Le Dahlia Noir » afin d'exorciser la mort de sa propre mère, assassinée alors qu'il avait à peine dix ans or, la destruction de la cellule familiale et le meurtre de la mère sont au centre des « Bienveillantes ». Fait intéressant, la fiche Wikipedia d'une autre des œuvres d'Ellroy : « Ma part d'ombre » laisse entendre qu'il aurait par la suite joué au « nazillon ».

Au cours de ma lecture, deux personnes m'ont approché – il est sans doute bien difficile de rester discret lorsque l'on se balade avec un tel pavé dans les mains – à ce sujet. Toutes les deux m'ont confessé avoir tenté de le lire et d'avoir abandonné rapidement. L'un des deux, un collègue de travail – quelque peu ivre ce jour-là – m'a déclaré qu'il était « dégueulasse ».

« On se prend à penser à la formule du juge Landau adressée au public lors du procès d'Adolf Eichmann : « que ceux qui ne supportent pas sortent. » (Source : Denis Briant, Les bienveillantes de Jonathan Littell: Études réunies par Murielle Lucie Clément)

Mais revenons au roman.

Celui-ci est divisé en sept parties d'inégales longueurs :

Toccata, qui est une pièce de clavier. Voici ce qu'en dit Wikipedia : « D'abord destinée à prendre contact avec un instrument (comme le laisse deviner son étymologie), elle dérive ensuite pour devenir une démonstration du talent de l'interprète et permettre de faire apprécier les qualités de l'instrument. »

Suivent six danses du XVIIIe siècle : Allemande I et II, Courante, sarabande, menuet en rondeaux, air, gigue.

Comme l'indique encore Wikipedia, il s'agit là de pièces baroques qui se suivent. La gigue, « danse rapide ou très rapide » étant la « dernière danse à être intégrée comme élément de base de la suite baroque. »

Le thème de la musique revient régulièrement dans le roman. Le narrateur aime en écouter autant qu'il le peut car frustré de ne pas avoir eu la volonté d'apprendre le piano. En Ukraine, il « adoptera » un jeune juif, virtuose de Bach (« Un toucher comme ça, ça pardonne tout, même d'être juif »), jusqu'à ce que celui-ci soit assassiné. Lui-même abattra arbitrairement un vieil homme jouant de l'orgue en pleine débâcle, en 1945.

TOCCATA

Partie I : Ecce Homo

Cette première partie, la plus courte, nous présente le narrateur. Celui-ci est un cadre supérieur, directeur d'une usine de broderie dans le nord de la France, probablement dans les années soixante-dix. Ce n'est sans doute pas un hasard dans un ouvrage fécond en références sur la Grèce antique. La broderie rappelle la figure classique des trois Parques, filant le destin des humains. D'autres part, cela rappelle le cas Céline, grand écrivain et antisémite notoire dont la mère « était commerçante en dentelles dans une petite boutique du passage Choiseul. » (Source Wikipedia)

Il est marié et père de deux jumeaux pour lesquels il n'exprime aucune affection. Il s'est marié par soucis des convenances et avoue qu'il aurait pu se contenter d'un seul moutard. Le fait qu'il soit père de jumeaux a toutefois une certaine importance, car le thème de la gémellité reviendra à plusieurs reprises par la suite. On apprend aussi incidemment qu'il continue – à l'occasion – d'entretenir discrètement des rapports homosexuels, pour l'hygiène. On apprend aussi qu'il souffre de constipation, mais que cela ne fut pas toujours – loin de là – le cas.

« Frères humains, commence t-il, citant François Villon (« La ballade des pendus », 1462), laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé. On n'est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir. » Alors, plus loin, il ajoute : Si je me suis résolu à écrire, après toutes ces années, c'est pour mettre les choses au point pour moi-même, pas pour vous. »

Comme l'écrit Julie Delorme dans « Les bienveillantes de Jonathan Littell: Études réunies par Murielle Lucie Clément » le bourreau mis en scène dans ce roman « chercherait non seulement à montrer sa perspective des événements entourant le génocide hitlérien, mais à faire en sorte que son lecteur s'identifie à lui comme à un « frère », comme un de ses semblables et non pas - comme on a souvent tendance à le penser - comme un ennemi. »

Peu à peu, à force d'indices, on réalise que le narrateur a un passé, qu'il mène une double vie, et je ne parle pas ici de ses penchants uranistes. Bien qu'ayant passé dix ans de sa jeunesse en France, y avoir fait ses études (et y avoir côtoyé l'Action française), il se trouve être docteur en droit, en Allemagne. Quand tout fut fini, j'ai réussi à venir en France, à me faire passer pour un Français (...). Cela, il le fit comme pseudo-travailleur du STO, le Service du Travail Obligatoire, système négocié pendant la guerre avec le gouvernement de Vichy « pour compenser le manque de main-d'œuvre dû à l’envoi des soldats allemands sur le front de l'Est, où la situation ne cessait de se dégrader. » (Wikipedia)

Il s'est construit depuis une gangue confortable qu'il contemple souvent avec ironie, et parfois avec haine.

Oui, c'est à un ancien Nazi auquel nous avons affaire, et ce sont ses mémoires que nous nous préparons à lire. Pour le meilleur et surtout pour le pire, elles seront rédigées sans la moindre velléité d'hypocrisie, le moindre soucis de nous épargner le moindre détail. Pas de pleurnicherie, d'auto-justification, pas la moindre complaisance. Le matériel sera brut et livré avec tous ses accessoires : sang, foutre, excrétions, vomissures et même quelques (rares) larmes : Endlösung der Judenfrage, « Solution finale de la question juive ».

Partie II : Brutalité

Le narrateur, dont le véritable nom est Docteur Maximilian Aue, commence par nous exposer quelques faits bruts : combien de victimes au juste. ? De quoi parle t-on ? Documents et témoignages à l'appui, il nous livre ceci, sur la guerre à l'Est :

Morts soviétiques,,,,,,,,,,,,,,,,,,, 20 millions
Morts allemands,,,,,,,,,,,,,,,,,,, 3 millions
Sous-total (guerre à l'Est),,,,, 23 millions
Endlösung,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,, 5,1 millions
Total,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,, 26,6 millions

Partant du 22 juin 1941 à trois heures du matin (début du conflit avec l'URSS), il arrive aux résultats suivants :

Allemands : 64 516 morts par mois, soit 14 821 par semaine, soit 2 117 morts par jour, soit 88 morts par heure, soit 1,47 morts par minute.
Pour les Juifs, soviétiques compris, nous avons environ 109 677 morts par mois, soit 25 195 morts par semaine, soit 3 599 morts par jour, soit 150 morts par heure soit 2,5 morts par minute (...).
Coté soviétique(...) 430 108 morts par mois, 98 804 morts par semaine, 14 114 morts par jour, 588 morts par heure, ou bien 9,8 morts par minute(...).

Ceci nous donne en moyenne un mort allemand toutes les 40,8 secondes, un mort juif toutes les 24 secondes, et un mort bolchévique (...) toutes les 6,12 secondes (...).

Comparant avec la guerre d'Algérie (25 000 pertes en sept ans) : l'équivalent d'un peu moins d'un jour et de treize heures de morts sur le front de l'Est ; ou bien alors de sept jours environ de morts juifs. (...) je vous invite à poursuivre seuls, jusqu'à ce que le sol se dérobe sous vos pieds.

(...) Je devine votre pensée : Voilà un bien méchant homme, vous dites-vous, un homme mauvais, bref un sale type sous tous les rapports, qui devrait moisir en prison plutôt que de nous asséner sa philosophie confuse d'ancien fasciste à demi repenti.

Pourtant, il ne cherche pas à se justifier, n'invoque pas la Befehlnotstand, la contrainte par les ordres. Ce qu'il a fait, il l'a fait de plein gré, c'était là son devoir, et qu'il était nécessaire que ce soit fait.

Vraiment ?

Vous l'aurez compris à ce stade, cette lecture du point de vue du bourreau nous place dans sa conscience, si tant est qu'il en ait une. Son cynisme ou sa franchise, comme on voudra, agace. Le lecteur s'y perd, comme dans une sorte de « Voyage au bout de la nuit » dont le narrateur est notre seul guide. Il nous faut bien lui faire alors un peu confiance, à moins d'arrêter là sa lecture et de reprendre une vie certes plus confortable.

Mais continuons : Tout comme, selon Marx, l'ouvrier est aliéné par rapport au produit de son travail, dans le génocide ou la guerre totale sous sa forme moderne l'exécutant est aliéné par rapport au produit de son action.

Nous aurons l'occasion de le vérifier plus loin. En attendant, prenant l'exemple du programme « Euthanasie » ou « T-4 », le narrateur pose la question de la responsabilité : qui est coupable dans les faits ? L'infirmière qui a déshabillé et calmé les malades ? Le médecin qui a confirmé le diagnostic ? Le manœuvre qui ouvre le robinet de gaz ? Les ouvriers qui vident la chambre ? Le policier qui constate le décès ? Moi coupable ? pourraient-ils tous demander. Ils n'ont fait que leur travail, dans le cadre des directives qui leur ont été donné. De même, l'aiguilleur des voies ferrées. Que lui importe où mènent ces trains qui passent devant lui. Et bien d'autres encore. Et Dieu, là-haut qui permet tout ça.

Je suis coupable, vous ne l'êtes pas, c'est bien. Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j'ai fait, vous l'auriez fait aussi.

Partie III : La mala education

Le narrateur commence plus loin à nous en apprendre un peu plus sur sa famille – père allemand, mère alsacienne, une sœur jumelle (Una – latin ensemble -) -, car cet homme, après tout, n'est pas sorti de terre ou d'un quelconque abîme obscur et répugnant. Aimé, lui aussi, il a aimé. Non, aucun de ses hommes qui ont enfoncé leur verge dans son anus, mais une femme, oui, une femme à laquelle il est resté fidèle autant qu'il l'a pu, y compris au corps défendant de celle-ci. On finira par connaitre son identité, et on franchira un autre pas dans le sordide, mais qu'importe à ce stade ? On sera tel une Eurydice, suivant Orphée, non vers la lumière du jour mais dans les profondeurs des ténèbres. Cet homme, coupable de tant de crimes selon le jugement des vainqueurs a violé la « loi commune ». Thésée « a vu les sombres bords », lui les a passé.

Plus tard, on en apprendra plus sur son enfance et son existence d'avant-guerre, durant la Grande Guerre, en l'absence de son père, parti sur le front. Revenu, en 1918, sombre et plein d'amertume, il reprend son travail dans une grande firme. Lui aussi est un homme cultivé, propriétaire d'une grande bibliothèque et d'une importante collection de papillons. A l'école, Aue se retrouve confronté à des enfants cruels et agressifs, dont beaucoup avaient perdu leur père à la guerre, ou étaient battus et négligés par des pères revenus brutalisés et à moitié fous des tranchées. Quelques années plus tard, son père s'en va : « Au revoir, les petits (…), ne vous inquiétez pas, je reviens bientôt ». Je ne le revis jamais. Longtemps, il idéalisera ce père parti trop tôt et considérera le remariage de sa mère avec un Français comme une trahison.

Après la révélation de sa liaison avec la femme aimée, traité par sa mère de cochon et de dégénéré, il est envoyé dans un pensionnat catholique. Il y est confronté à des prêtres frustrés, aigres, informés de mes péchés. (...) sous ce traitement, les quelques restes de ma naïve foi se désagrégèrent, et plutôt que le repentir, j'appris la haine. C'est là que, soumis à un harcèlement continuel de la part de ses condisciples, il franchira le pas : Cela me fit mal, elle aussi cela avait dû lui faire mal, et puis j'attendis et lorsque je jouis, j'imaginais que c'était elle qui jouissait ainsi...

En 1930, il découvrira Munich en pleine ébullition, mais un parti – le NSDAP – se détache des autres: (...) leur chef, un soldat de ligne vétéran de la Grande Guerre, parlait d'un renouveau allemand, de la gloire allemande, d'un futur allemand riche et vibrant. C'était pour cela, me disais-je en les regardant défiler que mon père s'était battu quatre longues années durant, pour être finalement trahi, lui et tous ses camarades, et pour perdre sa terre, sa maison, notre maison. (...) s'il avait été là, il se serait certainement trouvé sur l'estrade, un des proches de cet homme, un de ses premiers compagnons, il aurait même pu, si tel avait été son sort, qui sait, se trouver à sa place. »

De retour en France, il monte à Paris faire ses classes préparatoires et y fait la connaissance de Robert Brasillach qui lui ouvre les portes de « L'Action française ». Il y rencontre Maurras avec qui il entame des discussions animées : Si Hitler parvenait au pouvoir, (...) et unissait le travailleur allemand à la classe moyenne, contrant définitivement le péril rouge, et si la France faisait de même, et si les deux réunis parvenaient à éliminer l'influence pernicieuse des Juifs, alors le cœur de l'Europe, à la fois nationaliste et socialiste, formerait, avec l'Italie, un bloc d'intérêts invincible. (...) Brasillach, en général, était d'accord avec moi : « Oui, (…), l'après-guerre est déjà finie. Nous devons faire vite si nous voulons éviter une autre guerre. Ce serait un désastre, la fin de la civilisation européenne, le triomphe des barbares. »

La plupart de ses amis le sont aussi. Il y a là Lucien Rebatet, Maxence, Blond, Jacques Talagrand, Jules Supervielle, etc.

Nous discutions fiévreusement de littérature et cherchions à définir une littérature « fasciste » : Rebatet proposait Plutarque, Corneille, Stendhal. « Le fascisme, lança un jour Brasillach, est la poésie même du Xxe siècle ».

Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous !


À suivre demain...


1 commentaire:

Prof Solitaire a dit…

Ton texte me bouleverse alors je n'ose pas imaginer quel effet aurait ce roman sur moi... une véritable expédition dans ce que l'humanité a de plus sombre...

Merci pour ces billets captivants!