21 mai 2017

LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - deuxième partie

La première partie est ici.



ALLEMANDES I ET II

Partie I : La tentation de Faust

Cette partie débute la longue confession du narrateur. On y découvrira notamment ses débuts dans la SS, afin d'éviter les frais d'inscription à l'université. Aue est un « flâneur ». Sachant que « La flânerie est une promenade sans autre but que la promenade elle-même, mais aussi pour ne pas faire partie du spectacle. » Chez (lui) la flânerie, déclenche une introspection fantasmagorique, devient de plus en plus fréquente à mesure que le récit avance (Source : Les bienveillantes de Jonathan Littell : Études réunies par Murielle Lucie Clément).

Un soir de 1937, il s'en va se promener du coté du Neuer See, à proximité du zoo, lieu de rencontre d'homosexuels où il a un rapport avec un ouvrier. Arrêté, il fait la connaissance d'un jeune homme de son âge – Thomas Hauser – également SS et membre du SD, le Sicherheitsdienst ou « Service de la Sécurité », un homme cultivé, parlant le français, l'anglais, le grec et le latin, ancien médecin spécialisé en psychiatrie. Il le tirera de ce mauvais pas – et de bien d'autres – devenant son meilleur ami, son Pylade, et le convainquant de rejoindre le SD. Plus tard, Thomas lui parle de sa nouvelle mission : Der Chef (Heydrich Himmler) est en train de former plusieurs Einsatzgruppen pour accompagner les troupes d'assaut de la Wermacht (pour l'invasion de la Russie).

Que je n'aie même pas hésité, cela peut-il vous étonner ? Ce que Thomas me proposait ne pouvait que me sembler raisonnable, voire excitant. Mettez-vous à ma place. (...) Je ris de plaisir et nous bûmes encore du vin de Champagne. C'est ainsi que le Diable élargit son domaine, pas autrement.

Il y a en effet quelque chose de Méphistophélès chez Thomas qui semble bénéficier du don d'ubiquité : « (...) mon ami avait un génie étrange et infaillible pour se trouver au bon endroit non pas au bon moment, mais juste avant, ainsi il semblait à chaque fois qu'il avait toujours été là... »

Entre temps, envoyé en mission secrète à Paris, il s'y retrouve en plein délire. Brasillach parle de machination judéo-britannique (...) menant l'Europe d'un carnage dans un autre, étripades dont (les Européens) sortent régulièrement, toujours, en effroyable condition, Français et Allemands, saignés à blanc, entièrement à la merci des Juifs de la Cité, quand d'autres prétendent que la politique française est dirigée par l'astrologie. Ceux qui n'accréditaient pas la thèse juive blâmaient l'Angleterre.

Partie II : Chez les Parthes

Nous voici donc en juillet 1941 et les forces allemandes viennent de franchir la frontière avec l'Union Soviétique sur un front qui va de la Baltique à la mer Noire. Sur des dizaines de kilomètres, ce ne sont que carcasses de matériel russe éventré, broyé, mâché et recraché comme par une bête sauvage d'une taille colossale.

Au milieu de toute cette confusion, le Docteur Aue, Obersturmführer, tente de se trouver de quoi s'occuper. Les instructions qui lui sont données sont à la fois précises et manquant de clarté. De qui dépendent-ils, quels sont leurs supérieurs et où sont ils ? Mystère. Mais certains ordres n'ont déjà nul besoin d'être explicité. Ainsi, après avoir rencontré le Generalfeldmarschall von Reichenau, commandant en chef de l'armée, Aue peut-il transmettre à son supérieur les premières instructions sur le traitement des prisonniers : Pour les Juifs, cinq fusils, c'est trop, vous n'avez pas assez d'hommes. Deux fusils par condamné suffiront. Pour les bolchéviques, on verra combien il y en a. Si c'est des femmes vous pouvez utiliser un peloton complet.

Cette méthode entraînera, par la suite, un premier problème organisationnel : afin d'être sûr de son coup, il convient de viser la tête, ce qui provoque giclées de sang et de cervelle au visage des bourreaux. Quelle solution ? Pas question de viser la nuque, car cela entraîne un sentiment de responsabilité personnelle.

Le lendemain, 28 juillet, il est convoqué à un discours de l'Obergruppenführer Jeckeln afin de clarifier tout cela. Leur mission sera d'identifier et de traquer toute menace susceptible de demeurer sur les arrières de la Wermacht, ce qui veut dire Tout bolchévique, tout commissaire du peuple, tout Juif et tout Tsigane. L'URSS ayant refusé de signer les conventions de La Haye, cela se traduit par l'élimination physique de tout suspect appréhendé. Pour toute justification, on leur rappelle les paroles du Führer : Les chefs doivent à l'Allemagne le sacrifice de leurs doutes.

Aue et la plupart de ses collègues sont officiers SS. Mais d'emblée, le narrateur éloigne de nous l'image du Nazi fanatisé tel qu'on se le représente à travers les films ou la littérature en général. Ce sont des bureaucrates, jugés non indispensables, que l'on a ici bombardé d'office de grades SS.

Du reste, on ne retrouve pas ici l'image binaire des gentils et des méchants. Le NKVD a fait le ménage avant de partir comme peut en juger rapidement Aue. Au château de Lubart, il est confronté pour la première fois à un crime de masse. Des centaines de prisonniers y ont été exécutés. Parmi eux, on retrouvera dix soldats Allemands atrocement mutilés.

Les cadavres s'entassaient dans une grande cour pavée, en monticules désordonnés, dispersés çà et là. Un immense bourdonnement, obsédant, occupait l'air : des milliers de lourdes mouches bleues voletaient sur les corps, les mares de sang, de matières fécales. Mes bottes collaient au pavé.

Premier choc, donc, à la fois pour le narrateur et le lecteur partagés tous deux entre le dégoût et l'attirance morbide, le besoin de savoir et de comprendre : comment peut-on en arriver là ?

Je voulais fermer les yeux, ou mettre la main sur mes yeux, et en même temps je voulais regarder, regarder tout mon saoul et essayer de comprendre par le regard cette chose incompréhensible, là, devant moi, ce vide pour la pensée humaine.

Mais déjà, la réponse s'en vient. Elle se traduira par le désir de vengeance... contre les Juifs, car forcément, seuls des Juifs ont pu faire cela. Première justification de ce qui suivra.

Plus tard, Aue est témoin d'une altercation. Son supérieur, le Standartenführer Blobel, un alcoolique, pique une violente crise de nerfs, menaçant de tuer deux officiers de la Wermacht. En représailles du massacre, on a ordonné l'exécution d'un Juif par victime, soit plus de mille Juifs. Mais vous comprenez bien que ce n'est pas possible de fusiller autant de Juifs. Il faudrait une charrue, une charrue, il faut les labourer dans le sol !

Les Juifs, on les trouvera, grâce à une méthode à la fois simple et diaboliquement efficace, qui provoquera chez le narrateur une première crise de conscience : Je savais que ces décisions étaient prises à un niveau bien supérieur au nôtre ; néanmoins, nous n'étions pas des automates, il importait non seulement d'obéir aux ordres, mais d'y adhérer ; or j'avais des doutes, et cela me troublait.

Au moins, Aue a-t-il un remède tout près, pour chaque fois qu'il se met à trop réfléchir : il se réfugie dans la lecture, de vieux auteurs grecs ou français, mais aussi, on le verra, de William Rice Burroughs. C'est une constante chez lui. Il trouve aussi un certain réconfort dans l'enseignement de son mentor, le Dr Best  : Si l'individu est la négation de l'État, alors la guerre est la négation de cette négation. La guerre est le moment de la socialisation absolue de l'existence collective du peuple, du Völk.

Envoyé en mission à Lemberg (Lviv), en Ukraine, il est le témoin des premiers pogroms dirigés par les milices ukrainiennes de l'OUN (Organisation des Ukrainiens Nationalistes) qui vont proclamer sous la direction d'un nationaliste fanatique – Bandera - le nouvel état ukrainien sans l'autorisation des Allemands. Un prêtre arménien implore son assistance pour faire cesser un massacre : D'abord les bolchéviques, maintenant les fous ukrainiens. Pourquoi votre armée ne fait-elle rien ? La présence de ce prêtre renvoie à un autre génocide. Rappelons également que les Arméniens furent les premiers à embrasser le christianisme comme religion officielle et la réaction du prêtre ne fait que souligner l'aveuglement, voire la complicité des autorités ecclésiastiques catholiques durant la guerre.

« Lors de son procès à Jérusalem, Adolf Eichmann raconte qu'il se souvient avoir traversé la ville de Lemberg en voiture et qu'il se souvient avoir vu du sang jaillir d'une fontaine, une fontaine de sang qui remontait de la terre tellement les morts furent nombreuses dans cette ville. Cette image forte (...) n'est pas sans rappeler le cri d'épouvante de Faust à son arrivée aux enfers : il pleut du sang. » (Source : Denis Briant, Les bienveillantes de Jonathan Littell: Études réunies par Murielle Lucie Clément)

L'OUN est divisée entre les fidèles de Bandera et ceux du fondateur de l'organisation, Melnyk, lequel, jugé plus raisonnable sera finalement choisi par les Allemands, déclenchant la rébellion des bandéristes. Cette Ostpolitik entrainera de plus en plus d'hostilité dans les territoires occupés où des populations au départ accueillantes finiront par se retourner contre l'envahisseur. En 1942, Aue aura à ce sujet une conversation avec le Dr Otto Bräutigam, ancien consul à Tiflis : « Le problème, voyez-vous, c'est que nous n'avons aucune tradition coloniale. (...) Vous n'avez qu'à comparer avec les Anglais : regardez la finesse, le doigté avec lesquels ils gouvernent et exploitent leur Empire. Ils savent très bien manier le bâton, quand il le faut, mais ils proposent toujours d'abord les carottes, et reviennent toujours aux carottes après le coup de bâton. Même les Soviétiques, au fond, ont fait mieux que nous : malgré leur brutalité, ils ont su créer un sentiment d'identité commune, et leur Empire tient. »

Poursuivant vers l'Est, le narrateur est le témoin de la politique de la terre brûlée instaurée par Staline. Presque partout, il ne reste que des ruines. Des tensions se font sentir avec certains alliés. Les Hongrois sont accusés de traiter amicalement les Juifs. Certains de leurs officiers sont même soupçonnés d'être Juifs et les Ukrainiens, tout en continuant d'accueillir amicalement les Allemands se plaignent de la présence des Hongrois et de leur supposée volonté d'annexion. Le temps se dégrade, la pluie fait son apparition, transformant la fine poussière de loess en buna, une boue gluante, épaisse et noire.

Partie III : Premières aktions

Dans un village sans nom, il assiste à sa première Aktion. Plus haut, entre des champs détrempés où les plaques d'eau reflétaient le soleil, une douzaine d'oies blanches marchaient en file, grasses et fières, suivies d'un veau apeuré. Cent cinquante Juifs sont rassemblés et transportés dans des camions jusqu'à la forêt où on les met à creuser des fosses. Mais chaque fois qu'on creuse, on tombe sur des fosses communes creusées par les Russes. Mais pour les Allemands, c'est forcément l'œuvre des Juifs. « On est encore tombé sur des corps, Herr Untersturmführer. Ce n'est pas possible, ils ont rempli la forêt. »

On finit par trouver un endroit, près d'une rivière. L'eau s'infiltre et les cadavres surnagent, certains condamnés sont encore vivants. Les askaris, les recrues ukrainiennes doivent descendre dans la fosse remplie d'eau pour achever les blessés.

Je songeais à ces Ukrainiens : comment en étaient-ils arrivé là ? La plupart d'entre eux s'étaient battus contre les Polonais, puis contre les Soviétiques, ils devaient avoir rêvé d'un avenir meilleur, pour eux et pour leur enfants, et voilà que maintenant ils se retrouvaient dans une forêt, portant un uniforme étranger et tuant des gens qui ne leur avaient rien fait, sans raison qu'ils puissent comprendre. Que pouvaient-ils penser de cela ? Pourtant, lorsqu'on leur en donnait l'ordre, ils tiraient, poussaient les corps dans la fosse et en amenaient d'autres, ils ne protestaient pas.

Devant ce spectacle atroce, Popp, son chauffeur, se saisit d'une poignée de terre de la fosse, la malaxe, la hume, en met un peu dans sa bouche : Regardez cette terre, Herr Obersturmführe. C'est de la bonne terre. Un homme pourrait faire pire que de vivre ici.

La terre « est la vierge pénétrée par la bêche ou par la charrue, fécondée par la pluie ou par le sang, qui sont la semence du Ciel. » (Source : Dictionnaire des symboles)

Vient ensuite le temps de l'efficacité, les méthodes s'améliorent, mais l'Aktion a parfois des conséquences imprévues entre suicides, coups de folie et brutalité inutile. De nombreux soldats et officiers prennent des photos, les envoient à leur famille, en font parfois des albums. Un Untersturmführer, antisémite fanatique se retrouve parfois pris de diarrhées violentes : Dieu, que je déteste cette vermine, disait-il en les regardant mourir, mais quelle tâche hideuse.

L'Aktion se poursuit selon une logique qui échappe même au narrateur. Un coup, on rejette une demande de la Wermacht, une autre fois on prend l'initiative. D'ailleurs, certains officiers s'objectent de la participation inopinée et volontaire de soldats aux exécutions : « Des tâches comme celles-ci sont désagréables pour tout le monde. Mais seuls ceux qui en ont reçu l'ordre peuvent y participer. Sinon, c'est toute la discipline militaire qui s'effondre. » Aue reconnaît pourtant que le désir de voir ces choses était humain, aussi. Et de citer La République de Platon, lorsque « Léonte, fils d'Aglaton(...) aperçoit des corps morts couchés près du bourreau. » Léonte, hésite, lutte contre lui-même et finalement se précipite « disant: « Voilà, soyez maudits, repaissez-vous de ce joli spectacle ! »

Aue se fait un jour lire par Thomas un extrait d'une brochure française de l'Institut d'études des questions juives intitulé « Biologie et collaboration » : « Les associations cellulaires d'éléments à tendances complémentaires sont celles qui ont permis la formation des animaux supérieurs, jusqu'à l'homme. Refuser celle qui s'offre à nous serait, en quelque sorte, un crime contre l'humanité, tout autant que contre la biologie. » Pour ma part, je lisais la correspondance de Stendhal.

Le narrateur ne tente pas de se défausser pour autant. Il avoue que c'est par hasard que j'avais été affecté au Stab plutôt qu'aux Teil-kommandos. Il aide à préparer les Aktions, y assiste et rédige des rapports, mais affecté au Teil, il n'aurait pas agi différemment de ses camarades. Depuis mon enfance, j'étais hanté par la passion de l'absolu et le dépassement des limites ; maintenant cette passion m'avait mené jusqu'au bord des fosses communes de l'Ukraine.(...) Et si la radicalité, c'était la radicalité de l'abîme, et si l'absolu se révélait être le mauvais absolu, il fallait néanmoins, de cela au moins j'étais intimement persuadé, les suivre jusqu'au bout, les yeux grands ouverts.

Partie IV : Radicalisation et conséquences

Un jour, un nouvel ordre est donné, émanant du Führer lui-même : « Nos actions contre les Juifs devront dorénavant inclure l'ensemble de la population. Il n'y aura pas d'exceptions. » Aussi étrange que cela puisse paraître à ce stade, cette annonce choque profondément les officiers présents. Oh Seigneur, je me disais, cela aussi maintenant il va falloir le faire, cela a été dit, et il faudra en passer par là. Il faudra désormais « résister à la tentation d'être humain. »

Comme l'a écrit l'essayiste et historien Tzvetan Todorv dans « Face à l'extrême » : « Un être qui ne fait qu'obéir aux ordres n'est plus une personne. »

C'est à ce moment que le narrateur développe un étrange parallèle entre Nazisme et Judaïsme, qu'il approfondira plus tard dans un moment où la folie semblera s'emparer de lui : Le Juif, lui, lorsqu'il se soumettait à la Loi, sentait que cette Loi vivait en lui, et plus elle était terrible, dure, exigeante, plus il l'adorait. Le national-socialisme devait être cela aussi : une Loi vivante.

Mais par ailleurs, l'Aktion commence à faire son effet sur le moral des troupes, officiers compris. Au lendemain du Führervernichtungsbefehl, le narrateur rend visite à un ami qui lui annonce sa demande de transfert. Refusant de faire de même, Aue lui répond néanmoins : Laissez les bouchers s'occuper de la boucherie. Dans le même temps, des cas de dépressions nerveuses et d'impuissance sexuelle sont signalés. Aue lui-même se sent comme une caméra, l'homme qu'elle filmait, et l'homme qui ensuite étudiait le film. Comme dans le poème de Hugo : « La conscience », il est Caïn, l'assassin de son frère, fuyant le regard de Dieu, mais il est aussi ce regard infatigable.

C'est à cette époque que le narrateur commence à développer des problèmes gastriques, en rêve tout d'abord : j'étais saisi d'une intense envie de déféquer et je courais aux cabinets, la merde jaillissait liquide et épaisse, un flot continu qui remplissait rapidement la cuvette, cela montait, je chiais toujours, la merde atteignait le dessous de mes cuisses, recouvrait mes fesses et mes bourses, mon anus continuait à dégorger.

Néanmoins, on continue à améliorer les techniques d'extermination, notamment le Sardinenpackung ou méthode « en sardine ».

La Wermacht atteint Kiev et il ressort que la ville abrite encore cent cinquante mille Juifs. L'élimination d'une telle population – à laquelle devra venir s'ajouter « les patients des asiles, les Tziganes et tout autre mangeur inutile » - requiert le développement d'une organisation adéquate, d'une véritable logistique incluant cartes, cordons, transport, carburant, munitions et ravitaillement. Aue y participe par la propagation de fausses rumeurs : les Juifs partaient en Palestine, ils partaient au ghetto, en Allemagne pour travailler. (...) et alors on pouvait compter sur leurs souvenirs de l'occupation allemande de 1918, sur leur confiance en l'Allemagne, et sur l'espoir, le vil espoir.

On organise une zone de triage vers laquelle sont amenés les condamnés. Il s'agit du massacre de Babi Yar qui fera 33 771 victimes. Des tables sont installées là et ils doivent remettre méthodiquement, en bon ordre, papiers, valeurs, clefs soigneusement étiquetées, vêtements et chaussures. Au loin, on perçoit des coups de feu, mais personne ne semble les entendre. De fait, la première crise vient des Allemands. On distribue en guise de ravitaillement du boudin, ce qui déclenche la colère et le dégoût des intéressés, malmenés par cette tache impossible. C'est à cette occasion que Aue se fait un ennemi mortel, un autre officier du RSHA, Turek, un fanatique à l'étrange physionomie de Sémite.

On lui ordonne de se rendre sur les lieux de l'exécution : un ravin au fond duquel coule un ruisseau noir de sang. Une odeur épouvantable d'excréments dominait celle du sang, beaucoup de gens déféquaient au moment de mourir.(...) les Juifs qui arrivaient en haut du ravin, chassés par les Askaris et les Orpo, hurlaient de terreur en découvrant la scène. Pour la première fois, il doit mettre la main à la pâte et achever des blessés de ses mains. (...) mon regard croisa celui d'une belle jeune fille, presque nue mais très élégante, calme, ses yeux emplis d'une immense tristesse. (...) et ce regard se planta en moi, me fendit le ventre et laissa s'écouler un flot de sciure de bois, j'étais une vulgaire poupée et ne ressentais rien, et en même temps je voulais de tout mon cœur me pencher et lui essuyer la terre et la sueur mêlées sur son front, lui caresser la joue et lui dire  que ça allait, que tout irait pour le mieux, mais à la place je lui tirais convulsivement une balle dans la tête, ce qui après tout revenait au même...

A son ami Thomas, il avouera plus tard ses sentiments sur tout cela : (...) c'est une rupture du monde de l'économie et de la politique. C'est le gaspillage, la perte pure. C'est tout. Et donc ça ne peut avoir qu'un sens : celui d'un sacrifice définitif, qui nous lie définitivement, nous empêche une fois pour toute de revenir en arrière. Ses doutes s'accompagnent de crises de vomissement. Ce jour-là, jour de son anniversaire, il parle pour la première fois de la seule femme qu'il ait aimé et dont il a été séparé, aujourd'hui mariée en dépit de leurs serments d'amour éternel.

Les méthodes de l'Aktion sont en constante amélioration. Le Dr. Widmann, de la section chimie de l'Institut de criminologie technique leur fait la démonstration du camion à gaz. Le camion, hermétiquement clos, se servait de ses propres gaz d'échappement pour asphyxier les gens enfermés dedans ; cette solution, en effet, ne manquait ni d'élégance, ni d'économie.

Le narrateur déchantera par la suite, lorsque, durant l'été 1942, à Piatigorsk, il aperçoit un de ces camions Saurer. La porte arrière était ouverte. Par curiosité, je m'approchais pour regarder à l'intérieur, car je n'avais pas encore vu à quoi cela ressemblait ; j'eus un mouvement de recul et me mis tout de suite à tousser ; c'était une infection, une mare puante de vomi, d'excréments, d'urine.

A mesure que passe l'automne et que l'hiver s'en vient, l'avancée allemande s'enlise, la Wermacht doit faire face à la dégradation du matériel, des conditions de vie – boue et poux font des ravages – , l'équipement inapproprié : les bottes - les pieds gonflent avec le gel entraînant des risques d'amputation, favorisés par les semelles cloutées - , les casques qui gèlent littéralement la cervelle des soldats, et la présence des partisans. (...) mais ç'avait été l'un des pires hivers de mémoire d'homme, et pas seulement en Russie, si froid que partout en Europe on brûlait les livres, les meubles et les pianos, mêmes les plus anciens, comme de part et d'autre du continent brûlait tout ce qui avait fait la fierté de notre civilisation. Les Nègres dans leur jungle, me disait-je amèrement, s'ils sont au courant, doivent bien se marrer. Malgré cela, on en vient à recruter des Hilswillige – des Hiwis – civils volontaires et prisonniers russes plus habitués à ces conditions insupportables.

Au cours d'une expédition dans un village, à la recherche de partisans, Aue est témoin d'une scène atroce : une jeune paysanne enceinte est abattue par erreur. Un infirmier parvient à sauver le bébé... qui finira la tête fracassée contre un mur par un Untersturmführer.

Puis c'est l'annonce de Pearl Harbour et celle de la déclaration de guerre aux États-Unis, La machine de guerre américaine va se mettre en branle, alors qu'on en a même pas encore fini avec les Russes.

Un jour, Aue est confronté directement à une nouvelle crise de Blobel. On lui a transmis un ordre du General von Manstein qui indique : « Il est déshonorant que les officiers soient présents aux exécutions des Juifs. » Bien que ivre à nouveau, son analyse est prophétique : « Ils veulent pouvoir dire, après : « Ah non, les horreurs, c'était pas nous. C'était eux, les autres, là, les assassins de la SS. Nous n'avions rien à voir avec tout ça. Nous nous sommes battus comme des soldats, avec honneur. »

Partie V : Idéologie et éthique

Aue a un jour une conversation avec l'un de ses supérieurs, le Reich et Volksdeutschen Otto Ohlendorf, sur la question juive et sa résolution. Il découvre à cette occasion les autres options envisagées par le passé. « Si le Führer a fini par imposer la solution la plus radicale, c'est qu'il y a été poussé par l'indécision et l'incompétence des hommes chargés du problème ».

Ainsi parmi les solutions envisagées :

L'émigration accélérée : Ohlendorf lui explique « l'organisation remarquable » mise en place à Vienne par Eichmann. Oui, mais après il y a eu la Pologne. Et aucun pays au monde n'était prêt à accepter trois millions de Juifs.
Lublin : le regroupement de tous les Juifs « dans une sorte de grande réserve où ils auraient pu vivre tranquillement sans plus constituer de risque pour l'Allemagne ; mais le General-Gouvernement a catégoriquement refusé et Frank (le Gouverneur général en Pologne), en usant de ses relations, a réussi à faire capoter le projet. »
Madagascar : « les Britanniques, très déraisonnablement, ont refusé d'accepter notre supériorité écrasante et de signer un traité de paix avec nous ! Tout dépendait de ça. D'abord parce qu'il fallait que la France nous cède Madagascar, ce qui aurait figuré au traité, et aussi parce qu'il aurait fallu que l'Angleterre mette sa flotte à contribution »

Ohlendorf, lui-même fait un curieux parallèle entre le devoir des Allemands et le sacrifice d'Abraham : « Vous avez lu Kierkegaard ? Il appelle Abraham le chevalier de la foi, qui doit sacrifier non seulement son fils, mais aussi et surtout ses idées éthiques. Pour nous, c'est pareil, n'est-ce pas ? Nous devons consommer le sacrifice d'Abraham. »

« (Abraham) reçut de Dieu l'ordre de quitter sa patrie et de partir pour un pays inconnu, dont Dieu lui indiquerait peu à peu la direction. (...) Sur un plan psychologique, Abraham symbolise aussi la nécessité de l'arrachement au milieu coutumier, familial, social, professionnel, pour réaliser une vocation hors pair et étendre une influence au-delà des limites communes. » (Ibid)

Remplaçons Abraham par les Allemands et Dieu par le Führer et la métaphore prend tout son sel.

Par la suite, Aue fera la connaissance du Dr Voss, un savant linguiste fort intéressé par les langues indo-germaniques. Il lui fera un petit cours sur la langue allemande, les affirmations délirantes de certains théologiens qui en faisaient la langue d'Adam et Ève et dont l'hébreu aurait dérivé plus tard. Il évoquera l'imaginaire culturel Allemand, « fortement marqué par ces idées, par cette particularité qu'à l'allemand (...) d'autogénérer en quelque sorte son vocabulaire. (…) le Deutschland est le seul pays d'Europe qui ne se désigne pas géographiquement, qui ne porte pas le nom d'un lieu ou d'un peuple comme les Angles ou les Francs, c'est le pays du « peuple en soi » ; deutsch est une forme adjective du vieil allemand Tuits, « peuple ». (…) Et toute notre idéologie raciale et völkisch actuelle, d'une certaine manière, s'est érigée en ces très anciennes prétentions allemandes. »

En juillet 1942, les forces allemandes franchissent le Don et envahissent le Caucase. Von Kleist déclare  « Devant moi, pas d'ennemi, derrière moi, pas de réserves. » Les forces de l'Axe sont chaleureusement accueillies par les cosaques et les musulmans. L'Einsatzgruppe est renouvelé, les nouveaux arrivants semblaient considérer le travail d'extermination comme allant de soi, et ils ne se posaient même pas les questions qui avaient tant travaillé les hommes de la première année.

Un jour, lors d'une Aktion à Minvody, le narrateur est confronté à un Juif d'un certain âge, accompagné d'un petit garçon : « Je sais ce que vous faites ici, (…). C'est une abomination. Je voulais simplement vous souhaiter de survivre à cette guerre pour vous réveiller dans vingt ans, toutes les nuits, en hurlant. J'espère que vous serez incapable de regarder vos enfants sans voir les nôtres, que vous avez assassinés. »

Comme on l'a vu plus haut, il ne s'adresse pas tout-à-fait en cela à la bonne personne. Aue est, malgré tout, capable d'indignation. Confronté de nouveau au Hauptstsurmführer Turek qui massacre un Juif à coups de pelle, il s'insurge violemment, pour se faire brutalement rabrouer à la fois par ce dernier et par un autre officier, le Dr Bolte. Il décide de dénoncer dans son rapport « certains excès de la part d'officiers censés montrer l'exemple. »

A Piatigorsk, Aue, visitant un musée, y découvre un portrait de l'écrivain, peintre et poète Mikhail Lermontov. Est-il conscient de ce qu'il partage avec l'auteur d'Un héros de notre temps ? Évoquant son premier amour, celui-ci avait écrit : « Si tôt dans la vie, à dix ans ! Oh, ce mystère, ce Paradis Perdu, il tourmentera mon esprit jusque dans la tombe. Parfois il m'étourdit et je me sens prêt à rire de ce premier amour, mais plus souvent qu'autre chose, j'en pleurerais. » (Traduction personnelle de l'anglais – Source Wikipedia).

A ses côtés, un portrait de Martynov, un officier russe, dont le seul titre de gloire fut d'être son assassin. Peut-être était-il jaloux du talent de Lermontov ? Peut-être aussi préférait-il qu'on se souvienne de lui pour le mal qu'il avait fait, plutôt que pas du tout ?

Le soir même, Aue retrouve Voss au casino. Ce dernier arrive en compagnie d'Oberländer, un autre officier, à la tête du Kommando « Bergmann » composé de montagnards caucasiens. Celui-ci rédige un article prônant la coopération des populations locales sous la direction des Allemands. Il évoque également l'ambition d'atteindre l'Iraq ou l'Iran afin d'inciter la Turquie de Saracoglu à entrer en guerre aux côtés de l'Allemagne dans le but de remettre la main sur une partie de son empire dispersé.

Les nouvelles en provenance de Stalingrad sont mauvaise, la 6e armée est enlisée au centre-ville. Les généraux Keitl et Jodl sont bannis de la table du Führer dont Voss dépeint un portrait inquiétant : (il) était nerveusement à bout, il piquait de folles crises de rage et prenait des décisions contradictoires, incohérentes.

Un jour, Aue se fait amener un Juif tout-à-fait étonnant qui s'est présenté de lui-même. L'homme est très âgé, parle le grec, et prétend avoir combattu auprès du légendaire Chamil, imam, chef militaire et religieux, fondateur de l'imamat du Daguestan et du pays tchétchène de 1834 à 1859. Il aurait donc au moins cent vingt ans ! Il se présente sous le nom de Nahum Ben Ibrahim.

Nahum est l'un des douze prophètes qui vécut au VIIe siècle avant J.C. et l'un des auteurs de l'Ancien Testament. « Le chapitre 1 raconte que la terre sera brûlée à la venue du Messie (seconde venue pour les chrétiens) et parle de la miséricorde et de la puissance du Seigneur. Le chapitre 2 parle de la destruction de Ninive, qui est la préfiguration de ce qui se passera dans les derniers jours. Le chapitre 3 continue à prédire la destruction et la fin misérable de Ninive. Ninive y est comparée à la ville égyptienne de Thèbes, qui a été pillée plusieurs fois par les Assyriens, et définitivement détruite par Assurbanipal, roi d'Assyrie. » (Source : Wikipedia)

Quelque chose m'intriguait : sous son nez, sa lèvre était lisse, sans le creux habituel au centre. « Pourtant tu es instruit. Tout cela est écrit dans le Livre de la création de l'enfant des Petits Midraschim. Au début, les parents de l'homme s'accouplent. Cela crée une goutte dans laquelle Dieu introduit l'esprit de l'homme. Ensuite, l'ange conduit la goutte le matin, au Paradis, et le soir, en Enfer, puis il lui montre où elle vivra sur terre et où elle sera enterrée lorsque Dieu rappellera l'esprit qu'il y a mis. (...) Et dès qu'il (l'enfant) est sorti, l'ange lui donne un coup sur le nez et éteint la lumière au-dessus de sa tête, il fait sortir l'enfant malgré lui et l'enfant oublie tout ce qu'il a vu. (...) Mais moi, l'ange m'a fait sortir sans me sceller les lèvres, comme tu le vois, et je me souviens de tout. »

Se déroule ensuite, un long passage absolument hallucinant, émouvant, « dans un paysage beau comme une phrase de Bach ». Mais je ne peux pas tout vous dire, ce serait malhonnête et j'espère que vous le lirez vous-même. Disons que nous somme dans l'éthique grecque de partage et de mesure. Le vieillard accepte sa part et rien de plus, contrairement aux Nazis et Aue lui-même qui ont dépassé ce stade pour atteindre la suffisance (Koros) et la démesure (Hybris). « Le soleil n'outrepassera pas ses limites sinon les Érinyes, servantes de Dikè, le dénicheront. » (Héraclite)

« Dans la même Apocalypse, le Verbe est représenté avec des cheveux blancs ; ce qui est encore une fois le signe de l'éternité. Mais échapper aux limitations du temps, s'exprime aussi dans le passé que dans le futur : être un vieillard, c'est exister dès avant l'origine ; c'est exister après la fin du monde. » (Source : Dictionnaire des symboles)

Ensuite Aue retrouve à nouveau Hohenegg au casino. Il lui rapporte son expérience et celui-ci lui expose sa philosophie de la vie qui se divise en trois attitudes : « D'abord l'attitude de la masse, hoï polloï, qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. (...) Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d'en rire, à la manière des taoïstes ou de votre Juif. Ensuite il y a ceux, et c'est si mon diagnostic est exact votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent. »

Dans une cabine privée, près de la leur, ils surprennent une conversation animée. C'est Turek qui diffame Aue, l'accusant sans preuve de relations homosexuelles. Aue se lève et l'enjoint de se rétracter avant de le défier en duel. Celui-ci n'aura pas lieu, ayant été dénoncé et Turek sera contraint de s'excuser, ce qui ne fera, bien sûr, que renforcer sa haine. L'occasion se présentera pour lui avec la polémique des Tats, un peuple iranien dont on discute activement de son statut : Juifs ou pas Juifs ?

On parle de trancher à l'aide d'anthropologues raciaux. Voss s'insurge : « Ce sont des fumistes. Ils n'ont aucune concurrence dans les pays sérieux car leur discipline n'y existe pas et n'y est pas enseignée. (...) Une théorie n'est pas un fait : c'est un outil qui permet d'émettre des prédictions et de générer de nouvelles hypothèses. On dit d'une théorie qu'elle est bonne, d'abord, si elle est relativement simple, et ensuite, si elle permet de faire des prédictions vérifiables. (...) Or, en Allemagne, autrefois le plus grand pays scientifique au monde, la théorie d'Einstein est dénoncée comme science juive et récusée sans aucune autre explication. (...) L'anthropologie raciale, en comparaison, n'a aucune théorie. Elle prend des races, sans pouvoir les définir, puis avère des hiérarchies, sans les moindres critères. (…) Schlegel, qui était fasciné par les travaux de Humboldt et de Bopp, a déduit de l'existence d'une langue indo-iranienne supposée originale l'idée d'un peuple également original qu'il a appelé Aryen en prenant le terme à Hérodote. »

Il achève : « Et si c'est des critères comme les leurs qui vous servent à décider de la vie et de la mort des gens, vous feriez mieux d'aller tirer au hasard dans la foule, le résultat serait le même. »

En décembre 1942, Aue participe à une importante réunion destinée à régler le sort des Bergjuden. Il le fait avec honnêteté et rigueur, y compris en citant des mesures anthropologiques qui font de ceux-ci, d'après l'un des intervenants « le plus beau type des peuples caucasiens. » Malheureusement pour lui, Aue a trop bien fait son travail. Son supérieur, Bierkamp, est furieux et le narrateur est désormais seul et déstabilisé face aux attaques sournoises de Turek et de ses comparses. Le voilà affecté à Stalingrad.


La suite demain...



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