22 mai 2017

LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - troisième partie

La première partie est ici.

La seconde partie est ici.



COURANTE

Partie I : Limbes

Notons tout d'abord que si, comme expliqué plus haut, une courante est une danse classique, c'est aussi, en argot français, une diarrhée, une chiasse, mal qui frappera le narrateur durant son séjour à Stalingrad.

En route pour sa nouvelle affectation, Aue songe à la tactique implémentée par Staline, la comparant à celle de ses ancêtres scythes, citant Hérodote : « Quand les Perses donnèrent les premiers signes d'épuisement et d'abattement, les Scythes imaginèrent un moyen de leur redonner quelque courage et de leur faire boire ainsi la coupe jusqu'à la lie. Ils sacrifiaient volontairement quelques troupeaux qu'ils laissaient errer en évidence et sur lesquels les Perses se jetaient avec avidité. Ils retrouvaient ainsi un peu d'optimisme. Darius tomba plusieurs fois dans ce piège, mais se trouva finalement acculé à la famine. »

Idanthyrse, roi des Scythes envoie alors « à Darius un héraut avec des présents qui consistaient en un oiseau, un rat, une grenouille et cinq flèches. (...) l'un de ses conseillers, Gobryas, prévient : « Perses, ces présents signifient que, si vous ne vous envolez pas dans les airs comme des oiseaux, ou si vous ne vous cachez pas sous terre comme des rats, ou si vous ne sautez pas dans les marais comme des grenouilles, vous ne reverrez jamais votre patrie, mais que vous périrez par ces flèches. » Darius renoncera, mais Hitler ? Or, pour nous, pas d'offrande, pas de message, mais : la mort, la destruction, la fin de l'espoir.

A Kotelnikovo, sur un quai de gare, il assiste au tour de chant d'un accordéoniste russe, ivre et crasseux, chantant d'une voix magnifique l'atroce histoire d'une jeune fille ravie par les Cosaques, ligotée par ses longues tresses blondes à un sapin, et brûlée vive. Une chanson qui préfigure les actes de vengeance barbares qu'occasionneront les Russes quand ils pénétreront en Allemagne. Comme pour l'affirmer trois grosses Kolkhoziennes fendent la foule comme trois oies grasses sur un chemin de village, avec un grand triangle blanc levé devant le visage, un châle en laine tricotée. Toujours la figure des trois Parques, ou peut-être les sœurs Grées.

Le narrateur, accompagné du Dr Hohenegg, prend ensuite l'avion pour Stalingrad où il retrouvera son ami Thomas. A l'atterrissage, les attendent un spectacle autrement plus terrible. Tandis qu'on décharge en hâte l'avion sous les obus, des dizaines, peut-être des centaines d'hommes blessés poussent en suppliant afin d'accéder à l'appareil. Les Feldgendarmes, impitoyables, répliquent à coup de crosses et en tirant en l'air. Plus loin, Aue remarque une série de grands tas saupoudrés de neige. Ce sont des cadavres, par centaines. Je demandai au Leutnant : « Vous ne les enterrez pas ? » Il frappa du pied : « Comment voulez-vous les enterrer ? Le sol est comme du fer. On n'a pas d'explosifs à gaspiller. On ne peut même pas creuser de tranchées. » Comme en 1941, aux tout débuts de l'invasion de la Russie, des monceaux de matériels, de canons, de chars, d'avions forment un décor dantesque, mais cette fois, il s'agit de matériel allemand.

Une auto l'emmène à la Kommandantur. Sur la route, un panneau : « STALINGRAD – ENTREE INTERDITE – DANGER DE MORT. » Je me retournais vers mon voisin : « C'est une blague ? » Il me regarda d'un air éteint : « Non. Pourquoi ? »


Les conditions de vie sont atroces, entre les bombardements, le froid, le manque de nourriture et de ravitaillement, les maladies et même les poux. C'est la première fois que Aue se retrouve vraiment au feu. Plusieurs façades s'étaient effondrées, révélant l'intérieur des appartements, une série de dioramas de la vie ordinaire, saupoudrés de neige et parfois insolites : au troisième étage, un vélo suspendu au mur, au quatrième, du papier peint à fleurs, un miroir intact, et une reproduction encadrée de la hautaine Inconnue en bleu de Kramskoï, au cinquième, un divan vert avec un cadavre couché dessus, sa main féminine pendant dans le vide.

« Portrait d'une femme inconnue » est l'une des œuvres russes les plus célèbres, peinte par Ivan Kramskoï en 1883. Elle fit scandale à l'époque comme étant la représentation d'une femme hautaine et immorale et un certain nombre de critiques en vinrent à la conclusion qu'il s'agissait d'une prostituée. « Toutefois, sa popularité grandit rapidement, en partie alors que la beauté du péché devenait un thème populaire dans la génération d'artistes Russes qui suivit. » (Source : www.translate.com). Ce portrait a été régulièrement utilisé pour illustrer la couverture du roman « Anna Karenine » de Léon Tolstoï qui explore les thèmes de la jalousie, de l'hypocrisie, de la foi, de la fidélité, de la famille, du mariage, de la société, du progrès, du désir sexuel et de la passion. La traductrice Britannique Rosemary Edmonds en dit que l'un des message clef du roman est que « nul ne peut construire son bonheur sur le malheur d'un autre. » (Source Wikipedia).

Certaines autres œuvres, pour remarquables qu'elles soient, laissent le narrateur quelque peu perplexe : Une excellente caricature en couleurs montrait Staline et Hitler forniquant tandis que Roosevelt et Churchill se branlaient autour d'eux : mais je n'arrivais pas à déterminer qui l'avait peinte, l'un des nôtres ou l'un des leurs, ce qui la rendait de peu d'utilité pour mon rapport.

Les soldats vivent comme ils peuvent dans une véritable cité troglodyte composée de bunkers, de boyaux noirs étayés par des poutres.

Au fond du ravin, sur un billot de bois, deux soldats équarrissaient à coups de hache un cheval gelé ; les morceaux, tranchés au hasard, étaient jetés dans une marmite où chauffait de l'eau.

Partout où il passe, Aue découvre des hommes crasseux, épuisés et désespérés. Mais c'est aussi Noël et on construit des arbres et des crèches avec les moyens du bord. Parfois, on se contente de les dessiner sur un mur. Ils quémandent tous des nouvelles de l'offensive de Von Manstein et le narrateur se garde bien de leur avouer qu'elle a échoué. Il rencontre un jeune Oberleutnant qui commande une compagnie croate à qui il offre des cigarettes. Je regardais encore le jeune officier : il tenait toujours ses trois cigarettes à la main, le visage rayonnant comme celui d'un enfant. Dans combien de temps, me demandais-je, serais-je comme lui ?

Guidé par un Hauptfeldwebel croate – Nisic - et de son garde du corps ukrainien – Ivan -, il s'en va inspecter les positions avancées. Ils débarquent dans une cave dont les occupants viennent de repousser une attaque. Dehors, un jeune homme hurle : « Mama ! Mama ! » Il n'y a pas de munitions pour l'achever. Les cris du gamin me vrillaient la cervelle, une truelle fouillant dans une boue épaisse et gluante, pleine de vers et d'une vie immonde. Et moi, me demandais-je, est-ce que j'implorerais ma mère, le moment venu ? Pourtant l'idée de cette femme m'emplissait de haine et de dégoût. Cela faisait des années que je ne l'avais pas vue, et je ne voulais pas la voir ; l'idée d'invoquer son nom, son aide, me semblait inconcevable.

On pressent que sans la présence d'Ivan, Nisic tuerait le narrateur. Ces hommes qui sont venus servir de chair à canon dans l'une des plus grandes batailles de l'histoire soupçonnent-ils que pour eux, il n'y a aucune issue ? La Luftwaffe n'évacue plus que les allemands, et encore, ceux qui sont susceptibles de repartir au combat, une fois guéris.

Partie II : Luxure

Mais qu'est-ce qui justifie chez Aue cette haine de la mère ? Telle Clytemnestre, qui fit assassiner son époux Agamemnon, par son amant Egisthe, sa mère s'est mise en ménage avec un bourgeois français : Moreau, et en 1929, sept années après la disparition de son mari, elle le fait déclarer légalement mort afin d'épouser son amant. Plein de haine pour sa mère, il considère ce mariage comme illégitime et bigame et se venge de manière odieuse et pathétique : j'avais gardé une photo de ma mère ; je me branlais ou suçais mes amants devant elle et les laissais éjaculer dessus. Dans la grande maison de Moreau, je me livrais à des jeux érotiques baroques, fantastiquement élaborés. (...) Moreau adorait les grosses saucisses allemandes ; la nuit, j'en prenais une dans le réfrigérateur, la roulait dans mes mains pour la réchauffer, la lubrifiais avec de l'huile d'olive ; après, je la lavais avec soin, la séchait et la remettait là où je l'avais trouvée. Le lendemain je regardais Moreau et ma mère la découper et la manger avec délice, et je refusais ma portion avec un sourire, prétextant le manque d'appétit.

Par la suite, Aue, fiévreux et malade, trouvera une édition détériorée de Sophocle et se replongera avec délices dans la lecture d'Electre, fille d'Agamemnon et Clytemnestre. Il lui reviendra à la mémoire un incident du temps de son internat. A la fin de l'année scolaire, notre classe organisa la représentation d'une tragédie, Electre justement, dans le gymnase de l'école, aménagé pour l'occasion ; et je fus choisi pour le rôle principal. Je portais une longue robe blanche, des sandales, et une perruque dont les boucles noires dansaient sur mes épaules : lorsque je me regardai dans le miroir, je crus voir Una, et faillis m'évanouir. Tel Narcisse surprenant son reflet dans l'eau, il a failli se laisser mourir de langueur. Lorsque j'entrais en scène j'étais à ce point possédé par la haine et l'amour et la sensation de mon corps de jeune vierge que je ne voyais rien, n'entendais rien ; (...) Oreste réapparu, possédée par l'Erinye, je criais, je vociférais mes injonctions dans cette langue si belle et si souveraine, Va donc, encore un coup, si tu t'en sens la force, hurlais-je, je l'encourageais, le poussais au meurtre. (...) Et quand ce fut fini, (...) je sanglotais, et la boucherie dans le palais des Atrides était le sang dans ma propre maison. C'est là, la vision prophétique d'un sinistre événement encore à venir.

Les lettres ouvertes par les censeurs montrent une foi intacte envers le Führer et la victoire; néanmoins on exécutait tous les jours des déserteurs ou des hommes coupables d'automutilation.

Aue se construit un réseau d'informateurs qu'il paye en oignon ou en patate gelée. Ceux et celles qu'il parvient à approcher sur le terrain parlent avec éloquence du moral des soldats, de leur courage, de leur foi en la Russie, et aussi des immenses espoirs que la guerre avait soulevé parmi le peuple. Les Allemands, eux, évoquent la Rattenkrieg.  la « guerre des rats » pour la prise de ces lignes, où un couloir, un plafond, un mur servait de ligne de front. Parlant de rats, dans les caves, entassés, ils vivaient sous des tapis de rats qui, ayant perdu toute crainte, couraient sur les vivants comme sur les morts et, la nuit, venaient grignoter les oreilles, le nez ou les orteils des dormeurs affalés.

Partie III : Gourmandise

Les prisonniers russes que l'on ne nourrit plus ont sombré dans le cannibalisme. « C'est leur vraie nature qui se révèle », m'avait jeté Thomas lorsque j'avais essayé d'en discuter avec lui. Le choc est d'autant plus grand en haut lieu lorsqu'on reçoit un rapport sur un cas de cannibalisme parmi les hommes de la Werhmacht. Lorsque la famine les eut décidé à ce recours, les soldats de la compagnie, encore soucieux de la Weltanschauung, avaient débattu le point suivant : fallait-il manger un Russe ou un Allemand ? Le problème idéologique qui se posait était celui de la légitimité de manger un Slave, un Untermensch bolchevique. Cette viande ne risquait-elle pas de corrompre leurs estomacs allemands ? Mais manger un camarade mort serait déshonorant ; même si on ne pouvait plus les enterrer, on devait encore du respect à ceux qui étaient tombés pour la Heimat. Ils se mirent d'accord pour manger un de leur Hiwi, compromis somme toute responsable, vu les termes du débat. Ils le tuèrent et un Obergefreite, ancien boucher à Mannheim, procéda au dépeçage.

Aue revoit son ami Hohenegg qui lui confie que « la caquesangue » ou dysenterie, les poux, le typhus menacent, le corps se dévore lui-même pour trouver les calories nécessaires. . La viande en conserve tue les hommes soumis à un régime dément depuis des semaines, le beurre est livré en bloc gelés, les hommes le sucent, provoquant « des diarrhées épouvantables qui les achèvent rapidement ». « Savez-vous ce que font nos tovarichtchi, maintenant, sur le front de la division ? Ils passent un enregistrement avec le tic, toc, tic, toc d'une horloge, très fort, puis une voix sépulcrale qui annonce en allemand : « Toutes les sept secondes, un Allemand meurt en Russie ! » Puis le tic, toc qui reprend. Ils mettent ça durant des heures. C'est saisissant. (...) Ce Kessel, en fait, est un  gigantesque laboratoire.  Un véritable paradis pour un chercheur. J'ai à ma disposition autant de corps que je pourrais souhaiter, parfaitement conservés, même si justement il est parfois un peu difficile de les dégeler. »


Aue fait remarquer à son ami qu'en latin assiéger se dit obsidere. Stalingrad est une ville obsédée.

Les forts comme les faibles sont minés par l'angoisse, la peur, le doute, mais ceux-là le savent et en pâtissent, tandis que ceux-ci ne le voient pas et, afin d'étayer encore le mur qui les protège de ce vide sans fond, se retournent contre les premiers, dont la fragilité trop visible menace leur fragile assurance. C'est ainsi que les faibles menacent les forts et invitent la violence et le meurtre qui les frappent sans pitié. Et ce n'est que lorsque la violence aveugle et irrésistible frappe à son tour les plus forts que le mur de leur certitude se lézarde : alors seulement ils aperçoivent ce qui les attend, et voient qu'ils sont finis.

Un jour, Aue se fait présenter un commissaire politique capturé et ils ont une longue conversation (qui n'est pas sans rappeler celle que partagent Mostovskoï et Liss dans « Vie et destin » de Vassili Grossman) avant que ce dernier ne soit emmené et exécuté et qui les renvoie dos à dos : « (...) nos idéologies ont ceci de fondamental en commun, c'est qu'elles sont toutes deux essentiellement déterministes ; déterminisme racial pour vous, déterminisme économique pour nous, mais déterminisme quand même. Nous croyons tous deux que l'homme ne choisit pas librement son destin, mais qu'il lui est imposé par la nature ou l'histoire. Et nous en tirons tous les deux la conclusion qu'il existe des ennemis objectifs, que certaines catégories d'êtres humains peuvent et doivent légitimement être éliminées non pas pour ce qu'elles ont fait ou même pensé, mais pour ce qu'elles sont. Pour lui, le bolchévisme est une idéologie supérieure au national-socialisme – hérésie du Marxisme -. Le bolchévisme « veut le bien de toute l'humanité, alors que (le national-socialisme) est égoïste, (il) ne veut que le bien des Allemands. » Il lui prédit aussi que « Stalingrad restera comme le symbole de votre défaite. »

Après lui avoir fait admettre qu'un esprit grand russien, antisémite se développe également chez eux, il lui fait sa propre leçon : Le Communisme est un masque plaqué sur le visage inchangé de la Russie. Votre Staline est un tsar, votre Politburo des boyards ou des nobles avides et égoïstes, vos cadres du Parti les mêmes tchinovniki que ceux de Pierre ou de Nicolas. C'est le même autocratisme russe, la même insécurité permanente, la même paranoïa de l'étranger, la même incapacité fondamentale de gouverner correctement, la même substitution de la terreur au consensus commun, et donc au vrai pouvoir, la même corruption effrénée, sous d'autres formes, la même incompétence, la même ivrognerie. Il dénonce dans ce pays d'humiliés, l'impuissance du tsar, la mentalité d'esclave, de raby.

Il peut être intéressant de faire remarquer que ce terme : raby, étymologiquement vient du tchèque robé et sémantiquement de robota, qui a donné le français robot. Dans la Russie de Pierre le Grand, « les dvorianié qui avaient affaire à la couronne s'appelaient eux-mêmes par habitude « esclaves » (raby). « Si les esclaves étaient qualifiés de sujets, alors les sujets aussi étaient qualifiés d'esclaves » écrivait un historien russe, Mikhaïl Bogoslovski. » (Source : Histoire de la Russie des tsars de Richard Pipes).

Mais laissons poursuivre Aue : (...) le plus grand esclave de tous, c'est le tsar, qui ne peut rien contre la lâcheté et l'humiliation de son peuple d'esclaves, et qui donc, dans son impuissance, les tue, les terrorise et les humilie encore plus. Ce qui revient à dire - mais Aue s'en rend-il compte ? - que tous les russes sont faibles, selon son raisonnement cité plus haut. Et donc que les übermensch sont destinés à être vaincus par les raby. Les robots sont destinés à dominer le monde.

Partie IV : Le féminin et le sacré

La santé de Aue se dégrade. Il développe de la fièvre et perd l'appétit. Afin de se changer les idées, il s'en va rendre visite à Vopel, l'adjoint de Thomas, qui a été blessé, à l'hôpital. On remonte des caves des dizaines de cadavres pour les brûler. (...) un grouillement sombre et indistinct courait sur les cadavres empilés, se détachait d'eux, se mouvait parmi les débris. Je regardais de plus près et mon estomac se retourna ; les poux quittaient les corps refroidis, en masse, à la recherche de nouveaux hôtes.

Plus tard, accompagné d'Ivan, il s'en va explorer les ruines à la recherche d'un déserteur russe. C'est là qu'il est témoin d'un spectacle que l'on n'imagine que pouvoir sortir d'un esprit malade mais dont il vivra une autre version en Allemagne. Je sortis de l'appartement et ne vis rien ; mais quelques instants plus tard l'escalier fut envahi par une horde de fillettes sauvages et impudiques, qui me frôlaient et filaient entre mes jambes avant de relever leurs jupes pour me montrer leurs derrières crasseux et disparaître à l'étage en bondissant ; puis elles redégringolaient en tas, avec des éclats de rire. 

Dans une pièce, un Hauptmann écoute Rachmaninov sur un gramophone, près d'un cadavre russe.

Sa santé continue à se dégrader, l'une de ses oreilles s'infecte et sa quasi-surdité accroît son isolement. Thomas tente de l'en sortir en l'emmenant en balade. Au cours de celle-ci, il aperçoit une bouche de métro, bouche sombre s'enfonçant dans le sol, dans une ville où un tel système de transport urbain n'existe pas. Il supplie Thomas de le laisser s'y rendre. Cherche t-il, tel Orphée à retrouver sa bien-aimée ?

Soudain, un obus tombe. Lorsque la fumée se dégagea, je me rassis et secouai la tête ; Thomas, je le vis, restais couché dans la neige, son long manteau éclaboussé de sang mêlé à des débris de terre ; ses intestins se répandaient de son ventre en de longs serpents gluants, glissants, fumants. Stupéfait, Aue le voit alors se redresser et extirper de son ventre les éclats de schrapnel encore brûlants, avant de refourrer ses entrailles dans la plaie béante, moderne Prométhée frappé par l'aigle du Caucase. Étrangement, Thomas se rétablira bien vite et ne parlera plus de cet événement avant bien longtemps, comme s'il n'avait jamais existé.

Fin janvier, la température chute dramatiquement. On s'approche inexorablement de la fin. (...) même en ville, les soldats devaient s'entourer la verge de tissu pour pisser, une loque puante, précieusement gardée en poche ; et d'autres profitaient de ces occasions pour tendre leurs mains gonflées d'engelures sous le jet tiède.

S'enfonçant dans le délire, il se voit se baignant dans la Volga. Parvenu sur une colline, il aperçoit de ce promontoire sa sœur nue, assise dans une barque menée par deux affreuses créatures, à forme humaine et nues elles aussi. Voulant se lancer à leur poursuite, il est pris de crampes. (...) fébrilement, je défis mon pantalon et m'accroupis ; or, plutôt que de la merde, ce furent des abeilles, des araignées et des scorpions vivants qui jaillirent de mon anus.

Se relevant, il aperçoit deux garçons – des jumeaux parfaits – qui l'observent, puis s'enfuient. Partant à leur recherche, il découvre un kourgane, un tumulus à l'intérieur duquel se trouvent un nain ventripotent, (...) un homme long et maigre, avec un triangle noir sur un œil et une vieille femme ratatinée, touillant dans un chaudron. L'homme borgne pourrait être Odin, dont le nom fait référence à Ôd qui signifie « fureur » (Wikipedia), mais son triangle noir pourrait également être une référence au système de marquage nazi des prisonniers : le triangle noir désignant les « asociaux ». D'après Wikipedia, « une signification proposée pour le nom germanique des nains est « image trompeuse » pouvant venir de « l'indo-germanique dreugh,  qui a donné les mots allemands Traum (« rêve ») et Trug (« tromperie »). ». « Génies de la terre et du sol, issus, chez les Germains, des vers qui rongeaient le cadavre du géant Ymir, (…) ils symbolisent les forces obscures qui sont en nous (...) ils sont des êtres de mystère et leurs paroles aiguës reflètent la clairvoyance ; elles pénètrent comme des dards dans des consciences trop assurées. Leur petite taille et parfois une certaine difformité (...) les ont fait assigner à des démons. Ce n'est plus l'inconscient qu'ils symbolisent alors, mais un échec ou une erreur de la nature. » (Source : Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant).

Aue joue aux dés sa sœur, qui a été promise aux deux frères. Il gagne mais le borgne lui explique : « Tu ne pourras jamais reprendre ta sœur. (...) Ce n'est pas convenable. » (...) « Est-il convenable qu'elle marche comme ça, nue, devant nous ? » demandais-je rageusement. Son œil unique ne me quittait pas : « Pourquoi pas ? Ce n'est plus une vierge, après tout. Pourtant, nous la prenons quand même. » 

Passant outre, Aue tente de rejoindre sa sœur, mais les jumeaux s'interposent. « Ne les frappe pas ! » aboya le borgne. Je me retournais vers lui, hors de moi : « Que me sont-ils donc ? » lançai-je avec fureur. Il ne répondit pas.

« Symboliquement, les deux jumeaux jouent le même rôle que le carrefour : en réalité, quand ils apparaissent dans les rêves, celui-ci n'a pas été dépassé. (...) De nombreux récits cosmogoniques font état de héros créateurs jumeaux, aux fonctions antagonistes. L'un est bon et l'autre mauvais, ce dernier cherchant perpétuellement à entraver l'action créatrice et civilisatrice du premier. Ou bien, il l'imite avec maladresse, créant des animaux nuisibles, comme le premier crée les animaux utiles. » (Ibid)


La suite demain...



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