24 mai 2017

LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - cinquième partie

La première partie est ici.

La seconde partie est ici.

La troisième partie est ici.

La quatrième partie est ici.



MENUET (EN RONDEAUX)

Partie I : Ordre et morale

Voilà Aue affecté à l'état-major du Reichführer. La Tunisie est perdue. En Pologne, l'insurrection du ghetto de Varsovie est liquidée. Pendant quatre semaines, à peine plus de 200 Juifs ont tenu tête à 2
000 soldats de la SS équipés de chars et de lance-flammes.

”My nie chcemy ratowac zycia. Żaden z nas zywy z tego nie wyjdzie. My chcemy ratowac ludzka godnosc” (”Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d'ici. Nous voulons sauver la dignité humaine”). 
Arie Jurek Wilner (1916 – 8 mai 1943)

L'affectation de Aue concerne l'Arbeitseinsatz (« opération » ou « organisation du travail »). Il s'agit de passer « du système des camps de concentration d'une finalité purement correctrice à une fonction de provision de force de travail ».

Lorsqu'il rencontre Himmler, celui-ci lui fait remarquer qu'il n'est qu'à demi-allemand car sa mère est française, bien que née en Alsace et qu'en le recrutant, il fait une faveur au Dr Mandelbrod. Son candidat précédent est décédé au cours d'un bombardement anglais. « Ces Anglais sont des monstres. Bombarder des civils, comme cela, sans discrimination. Après la victoire nous devrons organiser des procès pour crimes de guerre. Les responsables de ces atrocités devront en répondre. »

Il lui reproche ensuite d'être, à trente ans, célibataire et sans héritier. Mes paroles montèrent toutes seules à mes lèvres : « Mon Reichführer, je vous demande de m'excuser, mais mon approche spirituelle de mon engagement national-socialiste et de mon service à la SS ne me permet pas d'envisager le mariage tant que mon Volk n'a pas maitrisé les périls qui le menacent. L'affection pour une femme ne peut qu'affaiblir un homme. Je dois me donner tout entier et ne pourrait partager ma dévotion avant la victoire finale. » Himmler écoutait en scrutant mon visage ; ses yeux s'étaient légèrement écarquillés. « Sturmbannführer, malgré votre sang étranger, vos qualités germaniques et nationales-socialistes sont impressionnantes. »

Aue découvre l'importance de garder le secret sur les tenants et aboutissants de sa mission qui fait de lui un Geheimnisträger (« porteur de secret ») avec interdiction d'en parler avec qui que ce soit en dehors du service sous peine de mort. On lui remet une liste d'individus dans le secret et lui précise que, pour ses rapports, « le Reichführer a fait édicter des Sprachregelungen, des règles de langage. » On est déjà en pleine novlangue Orwellienne.

Sa nouvelle affectation lui permet de mettre la main sur le rapport du Dr Korherr, un statisticien qu'il consulte avec un sentiment d'horreur et qui conclut qu'en date du 31 décembre 1942, 1 873 549 Juifs, hors Russie et Serbie, étaient morts, avaient été « transportés vers l'Est », ou s'étaient vus éclusés à travers des camps. En tout, depuis 1933, en incluant l'émigration d'avant-guerre, on avait réduit la population Juive d'Europe de quatre millions.

Ses doutes lui remettent en mémoire une lointaine conversation avec Thomas : « Ceux qui insistent pour avoir des ordres clairs ou qui veulent des mesures législatives n'ont pas compris que c'est la volonté du chef et non ses ordres qui comptent, et que c'est au receveur d'ordre de savoir déchiffrer et même anticiper cette volonté. Celui qui sait agir ainsi est un excellent national-socialiste, et on ne viendra jamais lui reprocher son excès de zèle, même s'il commet des erreurs ; les autres, ce sont ceux qui, comme dit le Führer, ont peur de sauter par-dessus leur propre ombre.

Retrouvant Thomas, celui-ci lui fait un topo. Malgré le culte du secret « le moindre chauffeur de tramway de Berlin ou de Düsseldorf sait qu'on y (dans les KL de Lublin ou de Silésie) brûle des détenus. » Ce qui ne diminue en rien la foi générale dans le Führer et dans l'Endsieg (« la victoire finale »).

Aue tente de démêler la situation. Il se trouve un allié en la personne du Standartenführer Gerald Maurer, créateur et chef de l'Arbeitseinsatz, c'est-à-dire « l'effort de travail ». Il me fit un discours sévère sur l'attitude réactionnaire du corps des Kommandanten, « formés à la méthode Eicke », compétents en ce qui concernait les anciennes fonctions répressives et policières, mais dans l'ensemble bornés et inepte, incapables d'intégrer des techniques de gestion modernes, adaptées aux nouvelles exigences.

Le Reich manque de forces de travail, les autres sources – prisonniers de guerre et criminels – sont épuisées. Les Juifs représentent maintenant le principal vivier dans lequel puiser, mais les obstacles administratifs et humains semblent innombrables et clairement insurmontables.

Eichmann lui-même lui explique que le Reich est considéré comme judenrein et comment la Pologne dépend « de la responsabilité du SSPF de Lublin, le Gruppenfüher Globocnik, qui rend directement compte au Reichsführer. » De fait, le Führer l'a félicité en personne : « Dans cent ans, quand nous pourrons parler de tout ça, vos hauts faits seront enseignés aux enfants dès l'école primaire ! » D'ailleurs, les Polonais, fortement antisémites, approuvent l'Aktion malgré leur détestation des Allemands. Chacun des autres pays occupés pose un cas de figure différent. Ainsi, en France, la police a activement collaboré et a même fait du zèle « car nous n'avions officiellement demandé que les Juifs de plus de seize ans (…) mais eux ne voulaient pas garder leurs enfants sans leurs parents (...) et donc ils nous les donnaient tous – même des orphelins - (…). Mais il ne s'agissait là que des Juifs étranger, les citoyens Français, c'était autre chose. « D'après l'Auswärtigen Amt c'est le Maréchal Pétain lui-même qui faisait obstacle. »

Beaucoup de Juifs Français se sont réfugiés en zone italienne, dans laquelle les autorités les protègent, de même qu'en Grèce et en Croatie. Si cela va mieux en Hollande et en Belgique, « en Hongrie, en Roumanie ou en Bulgarie on reste proche de zéro. »

Les objectifs sont à peine tenables, le budget est inexistant et Eichmann doit se débrouiller pour payer la Reichsbahn qui exige des reichmarks. On craint aussi les rassemblements de Juifs depuis Varsovie. Heydrich comparait cela à une maladie, les faibles disparaissent en premier, les plus forts demeurent. C'est un processus Darwinien.

Selon Eichmann : « L'impératif, tel que je le comprends, dit : Le principe de ma volonté individuelle doit être tel qu'il puisse devenir le principe de la Loi morale. En agissant, l'homme légifère. (...) C'est ainsi que le Dr Frank, dans son traité sur le droit constitutionnel, a étendu la définition du Führerprinzip de la manière suivante : Agissez de manière que le Führer, s'il connaissait votre action, l'approuverait. Il n'y a aucune contradiction entre ce principe et l'Impératif de Kant. »

Je vois, je vois. Frei sein ist Knecht, Être libre, c'est être un vassal, comme dit le vieux proverbe allemand.

« Quand vous dites Frei sein ist Knecht, il faut comprendre que le premier vassal de tous c'est précisément le Führer, car il n'est rien d'autre que pur service. Nous ne servons pas le Führer en tant que tel mais en tant que représentant du Volk, nous servons le Volk et devons le servir comme le sert le Führer, avec une abnégation totale. C'est pourquoi, confronté à des taches douloureuses, il faut s'incliner, maîtriser ses sentiments, et les accomplir avec fermeté. »

Partie II : La banalité du mal

A Lublin, Aue, accompagné de son nouveau chauffeur Piontek, assiste à un véritable début d'orgie à la Deutsche Haus. Après le diner, il se rend aux toilettes à la turque. Je défis mon pantalon et m'accroupis ; lorsque j'eus fini, je cherchais du papier, il ne semblait pas y en avoir ; alors je sentis quelque chose me toucher le derrière ;(...) une main d'homme était tendue par un trou dans le mur et attendait, la paume en l'air. 

Il fait la connaissance du Dr Horn, choisi pour venir monter l'Ostindustrie ou Osti en Pologne, une corporation sous juridiction de la WVHA créée pour regrouper et rationaliser les ateliers. La situation qu'il lui dépeint est chaotique : à ses demandes de surplus de nourriture pour les travailleurs, on lui répond qu'il n'y en a pas,  un meilleur traitement et la fin des violences ? Ça ne le regarde pas. Quand aux experts qu'il forme, on les lui enlève et ils disparaissent. Le WVHA ne le soutient pas plus. « Quel est le facteur qui doit primer ? » Il est tiraillé entre deux objectifs contradictoires, le facteur politico-policier et celui de l'économie, et à ses questions, on lui répond : « Les deux. » Horn, il est vrai est inconscient de l'Einsatz et ne peut comprendre ces tiraillements et cette absence de soutien.

Aue visite en suite le KL de Majdanec où on lui montre les crématoriums conçus par Kori, une firme berlinoise qui a remporté le marché face à Topf und Söhne, d'Erfurt. C'est la première fois qu'il découvre les fameuses douches, les salles de gazage, pour lesquelles on utilise de l'acide hydrocyanique - un désinfectant industriel conçu pour l'extermination des poux - sous formes de pastilles. Il y obtient la confirmation de l'analyse de Horn, les détenus – mal nourris et constamment battus – sont incapables d'un travail constant et productif.

Il visite également Himmlerstadt, anciennement Zamosc, au cœur du projet de germanisation de l'Est : la création d'un glacis germanique sur les marches des régions slaves, devant la Galicie orientale et la Volhynie. Cent mille personnes en ont été expulsées, mais la région n'est pas autosuffisante,  Les colons ne parviennent pas à nourrir leurs familles et les entreprises ne font que surnager.

A Belzec, il découvre un camp exceptionnellement placé à proximité d'une petite ville grouillant de colons allemands avec leurs familles, lesquels circulent librement et sans états d'âmes sous les barbelés, dans l'atmosphère nauséabonde du camp.

Les alliés ont débarqué en Sicile et la Wermacht, muette après la bataille de Koursk, se met à parler de conduite planifiée de tactiques élastiques autour d'Orel.

Un soir, il offre à boire à un Untersturmführer du nom de Döll qui lui parle de son travail : Sonnenstein, clinique d'euthanasie pour les malades mentaux, puis la Russie où il fut affecté à des actions spéciales à l'aide de camions à gaz. Aue s'en étonne. C'était son secteur et il  se serait agit des mêmes tâches menées en doublon, dans l'ignorance les uns des autres. Il finit par comprendre que son interlocuteur lui parle de blessés allemands « trop amochés pour avoir une vie utile.  (...) Une vraie saloperie. Des types comme vous et moi, qui avaient tout donné pour la Heimat, et crac ! Voilà comment on les remerciait. » Depuis, il est à Sobibor. Il eut un geste étrange, qui m'impressionna fortement : du bout de sa botte, il frotta le plancher, comme s'il écrasait quelque chose. « Des petits hommes et des petites femmes, c'est tout pareil. C'est comme marcher sur un cafard. »

Youssef Ferdjani fait remarquer que « le mot « doll » en anglais signifie « poupée » ce qui sous-entend que l'homme est une marionnette placée entre le mais du destin et que sa marge de manœuvre est très limitée. » (Source : Les bienveillantes de Jonathan Littell: Études réunies par Murielle Lucie Clément)

Aue, en guise d'analyse expliquera que l'inhumain (…), cela n'existe pas. Il n'y que de l'humain et encore de l'humain. Doll n'est qu'un bon père de famille qui voulait nourrir ses enfants, (...) S'il était né en France ou en Amérique, on l'aurait appelé un pilier de sa communauté ; mais il est né en Allemagne, c'est donc un criminel. Il compare cette Allemagne au colonialisme belge, à ses copieuses exterminations et à celui des Etats-Unis. (...) l'Amérique, on tend à l'oublier, n'était rien moins qu'un « espace vierge », mais les Américains ont réussi là où nous avons échoué, ce qui fait toute la différence.


Höss offre à Aue un bureau avec vue sur sa maison. Au Haus, il fait la connaissance du Sturmbannführer Dr. Eduard Wirth qui tente d'améliorer les conditions de vie à Auschwitz. Il se plaint amèrement de l'incompétence des médecins et de la brutalité des kapos et surtout de l'emploi de criminels à des postes de responsabilité : « Ces « verts » sont des brutes, parfois des psychopathes, ils sont corrompus, ils règnent par la terreur sur les autres détenus, tout ça avec l'accord de la SS.  (...) au camp des femmes les Blockältesten sont des prostituées, des dégénérées ! Et les chefs de blocs mâles gardent pour la plupart ce qu'on appelle ici un pipel, un jeune garçon qui leur sert d'esclave sexuel. » Pour lui, l'utilisation de détenus politiques présenterait plus d'efficacité car ils ont « une conscience sociale » et « gardent une discipline impressionnante. » Il cite en exemple Dachau : « là, les « rouges » contrôlent tout et je peux vous assurer que les conditions sont incomparablement meilleures qu'à Auschwitz. »

(...) même les hommes qui, au début, (frappent) uniquement par obligation, (finissent) par y prendre goût. « Loin de corriger des criminels endurcis, (...) nous les confirmons dans leur perversité en leur donnant tous les droits sur les autres prisonniers. Et nous en créons même parmi nos SS. Ces camps, avec les méthodes actuelles, sont une pépinière de maladies mentales et de déviations sadiques ; après la guerre, quand ces hommes rejoindront la vie civile, nous nous retrouverons avec un problème considérable sur les bras. »

Ces dérives s'accompagnent aussi de troubles sexuels. Wirth lui donne l'exemple d'un garde présent depuis un an à Auschwitz : « Un homme de Breslau, marié, trois enfants. Il m'a avoué qu'il battait des détenus jusqu'à ce qu'il éjacule, sans même se toucher. »

Il serait facile de blâmer la propagande telle qu'enseignée par la Kulturabteilung et qui affirme que le Häftling « n'est même pas humain ». Mais les animaux non plus ne le sont pas. « J'en suis arrivé à la conclusion que le garde SS ne devient pas violent ou sadique parce qu'il pense que le détenu n'est pas un être humain ; au contraire, sa rage croît et tourne au sadisme lorsqu'il s'aperçoit que le détenu, loin d'être un sous-homme comme on le lui a appris, est justement, après tout, un homme, comme lui au fond, et c'est cette résistance, vous voyez, que le garde trouve insupportable, cette persistance muette de l'autre, et donc le garde le frappe pour essayer de faire disparaître leur humanité commune. Bien entendu, cela ne marche pas : plus le garde frappe, plus il est obligé de constater que le détenu refuse de se reconnaître comme un non-humain. A la fin, il ne lui reste plus comme solution qu'à le tuer, ce qui est un constat d'échec définitif. »

Aue lui demande alors la permission de lui poser une question, ce que Wirth accepte : Êtes-vous croyant ? « Je l'ai été, oui. »

Il visite ensuite le « Canada », la réserve de biens confisqués. C'est un désordre invraisemblable : (...) les caisses de lunettes, de montres, de stylos en vrac ; les rangées bien ordonnées de poussettes et de landaus ; les boites de cheveux de femmes, consignées par ballots entiers à des firmes allemandes qui les transformaient en chaussettes pour nos sous-mariniers, en rembourrage pour des matelas, et en matériaux isolants...

Une visite aux chambrées des gardes y montre les SS vautrés sur des canapés en tissu de choix, à moitié ivres, les yeux dans le vide, servis par des détenues juives – superbes – en tenue légère, qui leur servent à boire et à manger tout en les tutoyant.

Il fait une rapprochement avec l'optique grecque de hasard et de responsabilité et partant de ce principe, explique le sentiment allemand à propos des procès de l'après-guerre : (...) jugés par des étrangers dont ils niaient les valeurs (...) les Allemands pouvaient se sentir déchargés de ce fardeau, et donc innocents : comme celui qui n'était pas jugé considérait celui qui l'était comme une victime de la malchance, il l'absolvait, et du même coup s'absolvait lui-même...

Un soir, il se fait présenter le Sturmbannführer Dr. Morgen, juge SS qui enquête sur les camps de concentration, qui lui fait le portrait d'une corruption massive qui inclut la nourriture servie aux prisonniers. « Du plus bas au plus haut. Les cuisiniers, les kapos, les SS-Führer, les chefs d'entrepôts, et le haut de la hiérarchie aussi. » Il fait une distinction entre le fait de tuer un Juif « dans le cadre des ordres supérieurs » et le tuer « pour couvrir ses malversations, ou pour son plaisir perverti ». Dans ce cas là, « c'est autre chose, c'est un crime. Et cela même si le Juif devait mourir par ailleurs. » Plus tard, il interceptera un colis en provenance d'Auschwitz, dans lequel on trouvera « trois morceaux d'or dentaire, gros comme des poings (…). J'ai calculé qu'une telle quantité d'or représente plus de cent mille morts. »

Aue se rend alors au camp et rencontre son Kommandant, l'Obersturbannführer Höss. Il assiste à l'arrivée d'un train en provenance de France. Les déportés sont jetés hors des wagons au milieu d'une abominable puanteur d'excréments. On sépare les aptes des inaptes, les mères et leurs enfants du même côté. « Je sais bien qu'elles pourraient travailler (…), mais essayer de les séparer de leurs gamins, ce serait s'exposer à toutes sortes de désordres. » Suit la visite du camp et son passage obligé : les chambres à gaz d'une capacité de 2 000 personnes par jour, et les crématoriums : « Ceux-ci ont officiellement une capacité de 768 corps par installation par période de vingt-quatre heures. Mais on peut pousser jusqu'à mille ou même mille cinq cents s'il le faut. »

Il y fait aussi la connaissance du Hauptsturmführer Dr. Mengele qui supervise la sélection. Contrairement à d'autres médecins qui remplissaient cette tache avec dégoût, Mengele était toujours volontaire, dans l'espoir de trouver des sujets d'expérience, en particulier des jumeaux. Aue lui demande combien de temps prend l'opération de gazage. « Le Sonderkommando ouvre les portes au bout d'une demi-heure. Mais on laisse passer du temps pour que le gaz se disperse. En principe, la mort intervient en moins de dix minutes. Quinze s'il fait humide. »

Toujours à Auschwitz, Aue y est témoin de plusieurs scènes glaçantes. Entendant du bruit venant de la maison des Höss, il découvre ses enfants jouant au Häftlinge : Le plus grand, qui me tournait le dos, portait un brassard marqué KAPO et criait d'une voix stridente des commandements standardisés : « Ach... tung ! Mützen... ab ! Zu ! Fünf ! » (« Atten..tion ! Mettez... bonnets ! Enlevez... bonnets ! Cinq ! » Traduction personnelle). Les quatre autres, trois fillettes, dont une toute petite, et un garçon, se tenaient en rang face à moi et s'efforçaient maladroitement d'obéir ; chacun, cousu sur la poitrine, portait un triangle d'une couleur différente : vert, rouge, noir, violet. 

Dans le système d'identification nazi, les triangles verts représentaient les criminels, les rouges : les prisonniers politiques, les noirs : les éléments asociaux (incluant les tziganes, les malades mentaux ou physiques, les alcooliques et les drogués, les itinérants et mendiants, les pacifistes et réfractaires), les violets : les Témoins de Jéhovah.

Une autre fois, il observe le fils ainé de son hôte regardant quelque chose par terre : La terre battue devant le seuil était noire de fourmis, un grouillement d'une densité incroyable. Aue suit leur piste jusqu'au crématorium. Je les suivis encore et vis qu'elles passaient par la porte entrebâillée et pénétraient à l'intérieur du crématorium. (...) Les fourmis passaient sur l'angle du seuil. Je fis demi-tour et rejoignis Klaus. « Elles vont par là, fis-je vaguement. Elles ont trouvé à manger. »

Invités à une soirée chez Höss, il avise Klaus : il portait une veste en tweed, de coupe anglaise, avec des pièces de daim aux coudes et des gros boutons en corne. « C'est une belle veste, fis-je remarquer. Où est-ce que tu as trouvé ça ? » - « C'est mon papa qui me l'a rapportée du camp, répondit-il en rayonnant de plaisir. Les chaussures aussi. »

Aue, la nuit, commence à faire un rêve récurrent dans lequel il explore une ville immense d'une topographie monotone et répétitive, divisée en sections géométriques peuplée d'hommes et de femmes sans aucune distinction, blancs, aux yeux bleus, aux cheveux clairs, vision qui évoque le « Métropolis » de Fritz Lang. A l'intérieur des immeubles, cette population uniforme se déplace entre de longues tables communes et des latrines, mangeant et déféquant en rang d'oignon. D'autres forniquent, des enfants naissent, grandissent puis rejoignent la foule au-dehors. Enfin, ils se rejoignent dans des bâtisses sans fenêtres où ils se couchaient pour mourir sans un mot. On récupère ce qui est utile, puis les corps sont brûlés afin de chauffer les canalisations. Les naissances égalent le nombre de décès en un équilibre parfait. (...) Et ainsi je venais à penser : le camp lui-même, avec toute la rigidité de son organisation, sa violence absurde, sa hiérarchie méticuleuse, ne serait-il qu'une métaphore, une reduction ad absurdum de la vie de tous les jours ?

Il se souvient comment on est passé progressivement pour les Juifs de l'expression völlige Lösung (solution complète), à celle d'allgemeine Lösung (solution générale) avant d'arriver à celle d'Endlösung (solution finale) et selon les époques cela signifiait exclusion de la vie publique, exclusion de la vie économique, enfin émigration. Puis, peu à peu, on a glissé vers le trou noir de l'esprit, jusqu'à la singularité : et alors on avait passé l'horizon des événements, à partir duquel il n'y a plus de retour.

Ce glissement a été facilité par la « novlangue » bureaucratique, la Sprächregelungen : Sonderbehandlung (traitement spécial), abstransportiert (transporté plus loin), entschprechend behandelt (traité de manière appropriée), Wohnsitzvelegung (changement de domicile), Executivmassnahmen (mesures exécutives), Einbruch (la percée), Verwertung (l'utilisation), Entpolonisierung (la dépolinisation), Ausrottung (l'extermination). Man lebtin seiner Sprache, écrivait Hanns Johst, un de nos meilleurs poètes nationaux-socialistes : « L'homme vit dans sa langue. »

Partie III : Avarice

Après avoir envoyé son rapport au Reichführer et l'avoir rencontré, celui-ci lui confie une nouvelle mission : la coordination d'un groupe de travail interdépartemental destiné à résoudre le problème de l'alimentation des détenus. Cette promotion le transporte d'une joie grisante : une façon de contribuer à l'effort de guerre et à la victoire de l'Allemagne autrement que par le meurtre et la destruction.

Les premiers rapports arrivent; catastrophiques : un détenu affecté au travail lourd recevait officiellement environ 2 150 kilocalories par jour et, au travail léger, 1 700. On est bien loin du minimum de 2 100 kilocalories par jour pour un homme inactif et de 3 000 pour un actif.

On dépense 1,5 reichsmark par jour pour un détenu capable d'accomplir 10% du travail quotidien d'un travailleur allemand. Donc 10 détenus et 15 reichsmarks par jour pour arriver à une équivalence. Mais en dépensant 2 reichsmarks par jour et par détenu, ce qui permettrait d'augmenter son aptitude au travail, on arriverait à le faire fournir 50% du travail d'un Allemand, soit deux détenus pour 4 reichsmarks par jour.

On tourne en rond. Aue retrouve Hohenegg qui lui démontre que son problème tient de l'argumentation : un détenu est censé recevoir 1 700 kilocalories par jour, mais n'en reçoit, en raison des détournements (dont on ne peut tenir compte) que 1 300 kilocalories. Il faut donc réclamer 2 100 kilocalories pour espérer en obtenir 1 700, ce qui est de toute façon insuffisant et injustifiable. L'aspect technique devait servir à justifier un choix politique, mais ne pouvait le dicter.

Par ailleurs, on fait remarquer que la plupart des détenus arrivent dans un état lamentable et ne survivent pas longtemps. Les instructeurs, le temps manquent, de même que les moyens. Eichmann, lui-même souligne âprement le danger que représente une trop grande concentration de Juifs. Varsovie a servi d'exemple et les révoltes se multiplient. D'ailleurs, rappelle t-il, les Juifs amenés dans les camps en convois RSHA se trouvaient, tous, sous sentence de mort.

Aue tente malgré tout d'établir un plan de bataille : augmentation minime des rations pour les ouvriers non qualifiés, perception d'avantages pour les autres, indexation des rations selon une grille : travail lourd, travail léger, hospitalisation.

En septembre, Skorzeny libère Mussolini au Gran Sasso, les forces allemandes occupent l'Italie du Nord où elles instaurent la République de Salo et 650 000 soldats italiens sont internés.

Au cours d'une conférence tenue par le Reichsminister Speer, à laquelle assiste Aue, celui-ci établit un tableau comparatif entre la production industrielle allemande et celles des soviétiques et des américains : à ce rythme, nous démontrait-il, nous ne tiendrions pas un an. Il vient de signer un accord de transfert de la production des biens de consommation en France, ce qui libérerait un million et demi de travailleurs supplémentaires dans l'armement.

Le 6 octobre, le Reichsführer Himmler tient l'un de ses deux célèbres discours de l'époque devant les Reichsleiter et Gauleiter rassemblés. Il y dresse, avec une franchise qui scandalise et stupéfie des hommes jusque là tenus au plus profond secret sur cette question, le programme de la destruction des Juifs. Plus d'ambiguïté, plus de tact. S'il se permet de parler ainsi, alors le Führer était au courant, et pis, le Führer l'avait voulu. Personne, parmi les membres de l'assistance, ne pourra se défausser après la guerre, nier, prétendre l'ignorance. Une éventuelle défaite les concernera personnellement. Ils se retrouveront désormais pris entre Charybde et Scylla, entre le danger de devenir cruels et indifférents et de ne plus respecter la vie humaine, ou de s'amollir et de succomber à la faiblesse et aux dépressions nerveuses.

Speer se trouvait-il là, ce jour là ? Il l'a férocement nié après la guerre, pourtant à cette époque là, il en savait assez pour savoir qu'il valait mieux ne pas en savoir plus. Les Gauleiter qui se sont enivrés ce soir là, dans une beuverie effrénée, au point qu'on dut en transporter plusieurs jusqu'à leur train ont peu fait pour l'effort de guerre, et l'ont même gêné dans certains cas, alors que Speer, tous les spécialistes maintenant l'affirment, a donné au moins deux ans de plus à l'Allemagne nationale-socialiste, (...) il s'est démené comme un beau diable pour la victoire, la victoire de cette Allemagne nationale-socialiste qui détruisait les Juifs, femmes et enfants compris, et les Tziganes aussi, et beaucoup d'autres par ailleurs, (...) alors qu'il aurait été si simple, surtout après avoir purgé sa peine, de dire : Oui, je savais, et alors ? Comme l'a si bien énoncé mon camarade Eichmann à Jérusalem, avec toute la simplicité des hommes simples : « Les regrets, c'est bon pour les enfants. »

Au cours d'une partie de chasse, Aue a l'occasion de partager ses vues avec Speer. Celui-ci se plaint amèrement du manque de coopération des Gauleiter, de Himmler qui se contente de faire suivre ses rapports au Reichsleiter Bormann, lequel donne toujours raison aux Gauleiter: « En Allemagne, la question Juive est résolue, et ailleurs, qu'elle importance pour le moment ? Gagnons d'abord la guerre ; après, il sera toujours temps de résoudre les autres problèmes. »

Berlin subit de terribles bombardements, ce qui désole Aue, mais semble presque réjouir Speer qui considère que les alliés gaspillent leurs ressources sur les villes au lieu de s'attaquer aux usines de production : « S'ils se concentrent sur Schweinfurt, nous capitulons dans deux mois, trois au plus. (...) De toute façon, on allait tout reconstruire. Ha ! »

Quelques jours plus tard, il retrouve Thomas qui lui  fait un cours rageur sur la conséquence de l'Aktion : « On hait les Juifs parce que c'est un peuple économe et prudent, avare, non seulement d'argent et de sécurité mais se ses traditions, de son savoir et de ses livres, incapable de don et de dépense, un peuple qui ne connaît pas la guerre. (...) Eh bien justement, en gaspillant leurs vies comme on jette du riz à un mariage, on leur a enseigné la dépense, on leur a appris la guerre. Et la preuve que ça marche, que les Juifs commencent à comprendre la leçon, c'est Varsovie, c'est Treblinka, Sobibor, Bialystok, c'est les Juifs qui redeviennent des guerriers, qui deviennent cruels, qui deviennent eux aussi des tueurs. (...) Et si les Allemands ne se secouent pas comme les Juifs, au lieu de se lamenter, ils n'auront que ce qu'ils méritent. Vae Victis. »

Partie IV : Les Érinyes

Peu de temps après, il reçoit la visite de deux inspecteurs de la Kripo – Clemens et Weser - qui lui posent de nombreuses questions sur le drame survenu à Antibes. Ceux-ci représentent des divinités chthoniennes, les Érinyes ou « malveillantes » et ne le lâcheront plus jusqu'à la toute fin.

« Historiquement Johannes Clemens et Arno Weser étaient les bourreaux spéciaux des Juifs de Dresde ; on les distinguait en général l'un de l'autre comme le « cogneur » et le « cracheur ». Johathan Littell leur a emprunté leurs noms. Peut-être aussi Littell a-t-il songé au major Grau (joué par Omar Sharif) dans le film La nuit des généraux d'Anatole Litvak qui s'obstine à démasquer l'assassin de prostituées polonaises. » (Source Wikipedia)


Aue organise la visite du camp de Mittelbau-Dora pour Speer. Ici doit être entamée la fabrication de la fusée A-4 qui doit changer le cours de la guerre. Ce que Speer découvre le comble d'indignation et épouvante ses subordonnés : « Mais c'est l'enfer de Dante ! » ; un autre, un peu en retrait, vomissait contre le mur. On trouve là des « verts » et des « rouges » : des Français, des Belges, des Italiens, des Hollandais, des Tchèques, des Polonais, des Russes et même des Espagnols (...) (mais bien sûr, il n'y avait pas de Juifs). (...) la dysenterie, le typhus et la tuberculose surtout faisaient des ravages.

Les rapports de Aue au Reichführer sont sévèrement critiqués, jugés hautains et le RSHA semble tout faire pour contrecarrer les initiatives de Speer, même Eichmann s'y oppose. Certains commencent à évoquer ouvertement une paix séparée avec les Occidentaux.

Alors que Aue s'efforce d'étouffer l'enquête menée contre lui, les relations avec la Hongrie – qui fait preuve de laxisme envers les Juifs – se dégradent. Speer réclame ceux-ci afin de concrétiser un projet titanesque : enterrer toute la production d'avions pour la mettre à l'abri des bombardiers anglo-américains. On espère un apport de 400 000 travailleurs supplémentaires. Le narrateur est assailli de doutes sur la justesse des tâches qui lui sont assignées. Il souffre d'indécision, de trouble idéologique, d'incapacité à prendre une décision claire. Une telle fatigue n'a pas de fin, seule la mort peut y mettre un terme, elle dure encore aujourd'hui et pour moi elle durera toujours.

Tandis qu'il se démène pour trouver des solutions, lutte contre la pesanteur bureaucratique et l'autorité des Gauleiter, on célèbre le travail d'Eichmann qui parle d'un combat « qui prolonge celui de Koch et de Pasteur », tout en parlant déjà d'éliminer les Polonais, se lancer dans une Endlösung der Sozialfrage – une solution finale à la question sociale – passant par l'élimination des criminels, des asociaux, des Tziganes, des alcooliques, des prostituées, des homosexuels, et même des tuberculeux et des cardiaques. Le nettoyage par le vide sans fin.

Pour la Hongrie, ce sera le choix entre la formation d'un gouvernement proallemand ou l'invasion. Ce sera la création du gouvernement de Sztojay qui édictera une série de lois antijuives. Et pourquoi ? Le Reichführer sème le chaos dans son sillage, confiant des tâches et des responsabilités aux uns, qui contredisent celles des autres, sans aucune coordination. Le résultat : 70% de pertes parmi les déportés, (...) et ainsi l'on ne comprenait pas pourquoi les Allemands, alors qu'ils perdaient la guerre (...) s'obstinaient encore à massacrer des Juifs, à mobiliser des ressources considérables, en hommes et en trains, surtout, pour exterminer des femmes et des enfants, et donc comme on ne comprenait pas, on a attribué ça à la folie antisémite des Allemands, à un délire de meurtre bien éloigné de la pensée de la plupart des participants...

Pourquoi vraiment ? On a évoqué toutes sortes de théories, celle des bacilles, celle des soulèvements juifs, de l'espionnage, peur de l'omnipotence juive. Thèse mise en brèche en avril 1944, lorsque les Hongrois dispersent les Juifs autour des cibles stratégiques, dans l'espoir que les alliés les épargnent (...) ce qui inquiéta fort certains de nos responsables, car alors si les Américains bombardaient néanmoins ces cibles, cela prouverait que le Judaïsme n'était pas si puissant qu'on le pensait, et je dois ajouter, pour être juste, que les Américains ont effectivement bombardé ces cibles (...) mais moi cela faisait longtemps que je ne croyais plus en l'omnipotence du Judaïsme mondial, sinon pourquoi tous les pays auraient-ils refusé de prendre les Juifs en 1937, 38, 39 lorsqu'on ne voulait qu'une chose, qu'ils quittent l'Allemagne...

Tout le monde se fout de tout, comme s'il portait des œillères, en dehors d'atteindre ses propres objectifs, les Hongrois les premiers, à qui on demande 400 000 tonnes de blé, soit une augmentation de 80% depuis 1942. Et il faut bien les prendre quelques part, alors débarrassons-nous des Juifs, mais conservons les bataillons de travail de la Honvéd (la défense territoriale). Ce qui peut leur arriver, on s'en fout. Aue cite d'ailleurs le cas d'un Regierungsrat – un fonctionnaire de carrière – Hunsche qui, dès son arrivée à Budapest exige de se faire livrer un piano. Terrifiés, les Juifs lui en apportent huit. Un piano ! L'Allemagne gémit sous les bombes, nos soldats, au front, se battent avec des membres gelés et des doigts en moins, mais le Hauptsturmführer Regierungsrat Dr. Hunsche, (…) a besoin d'un piano (...) et si l'on doit juger le sort de l'Allemagne sur ce genre d'hommes, (...) nous avons mérité notre sort, le jugement de l'histoire, notre dikè.

Le Volk se dissout sous les yeux de Aue, tel sa relation avec Una.

Eichmann ne bénéficie pas d'un meilleur traitement : « Il a une mentalité de subalterne », m'expliqua (son supérieur Winkelmann) lorsqu'une fois je vins le voir, pour demander s'il pouvait intervenir ou au moins pour faire pression pour améliorer les très mauvaises conditions de transport des Juifs. « Il emploie son autorité sans réserve, il ne connait aucune retenue morale ou mentale dans son exercice du pouvoir. Il n'a pas non plus le moindre scrupule à excéder les limites de son autorité, s'il croit qu'il agit dans l'esprit de celui qui lui donne ses ordres et le couvre, comme le font le Gruppenführer Müller et l'Obergruppenführer Kaltenbrunner. »

Les conditions des points de concentration, les wagons à bétail surchargés, tout cela est rejeté d'un revers de main par Eichmann qui en rejette la responsabilité sur les Hongrois, qui se plaignent du manque de nourriture et de wagons.

Aue se rend dans l'un de ces « points de regroupement », quelque part du côté de Kaschau. Je fus frappé par le contraste entre ces Juifs et ceux, les seuls que je connusse vraiment jusque-là, de Galicie et d'Ukraine ; ceux-ci étaient des gens bien éduqués, des bourgeois souvent, et même les artisans et les fermiers, assez nombreux, arboraient un aspect propre et digne, les enfants étaient lavés, peignés, bien mis malgré les conditions, vêtus parfois de costumes nationaux verts, avec des brandebourgs noirs et de petits calots. Tout cela rendait la scène encore plus oppressante, malgré leurs étoiles jaunes ç'auraient pu être des villageois allemands ou au moins tchèques...

Il retourne à Auschwitz en train de nuit. On distingue tout près les projecteurs et cette abominable odeur de chair brûlée, qui passait par bouffées à travers le wagon. (...) Les commentaires fusaient : « Ça brûle joliment », fit un civil à son épouse. Höss supervise le camp, négligeant sciemment la construction de nouveaux bâtiments d'accueil pour mettre tout son énergie dans la remise en état des crématoires et la construction d'une voie amenant les trains au cœur du camp, à leurs pieds. La sélection est expéditive et on refuse même des gens en bonne santé : pas de baraques, trop de trains, risques d'épidémies. Les Kremas sont surchargés et il a fait creuser des tranchées d'incinération pour une capacité totale de 6 000 unités par jour. Les détenus, dépouillés de leurs vêtements, errent, parfois nus et souillés d'excréments. Mais c'est toujours la faute des autres.

En fin de compte Eichmann réussira à faire évacuer de Hongrie 400 000 Juifs dont seuls 50 000 pourront être retenus pour l'industrie.

Le narrateur multiplie le rêves angoissants : le rabbin de Brême, ayant émigré en Palestine, apprend que les Allemands tuent les Juifs. Sceptique, il retourne en Allemagne pour vérifier, et pour sa propre perte. Dans un autre rêve, Aue, devenu spécialiste des affaires juives, est convoqué par Himmler dans un château. Il craint pour sa vie. Plus tard, ils se retrouvent dans une ville en flammes. Le Reichsführer me prend la main : « Faites-moi confiance. Quoi qu'il se passe, je ne vous lâcherai pas. Nous traverserons ensemble ou nous échouerons ensemble. » Je ne comprends pas pourquoi il veut protéger le Judelein, le petit Juif que je suis, mais je lui fais confiance... Rêve quasi prémonitoire comme on le verra plus tard.

Il est intéressant de noter à ce propos que Aue ne fait rien pour retrouver son père. On lui recommande de s'adresser aux associations d'anciens combattants, il n'en fait rien. Il sait qu'il a un oncle quelque part, il ne cherche pas plus à retrouver sa trace. On aura appris également plus tôt que Aue est circoncis – une vielle histoire d'infection – se justifie t-il. Ne serait-il pas Juif, lui-même ? Ne serait-ce pas la raison première de la disparition de son père et de son apparent refus de le retrouver ?

Partie V : Au nom du père

Aue a fait la connaissance d'une jeune veuve, Hélène, qu'il courtise avec continence, mais à ses avances, il le sait, il ne peut répondre.: (...) et moi, je n'aime qu'une personne, celle entre toutes que je ne peux avoir, celle dont la pensée ne me lâche jamais et ne quitte ma tête que pour s'immiscer dans mes os, celle dont les baisers se moqueront toujours des tiens, celle dont le mariage même fait que jamais je ne pourrai t'épouser que pour tenter de ressentir ce qu'elle ressent dans le mariage, celle dont la simple existence fait que pour moi tu ne pourras jamais complètement exister, et pour le reste, car le reste existe aussi, je préfère encore me faire vriller le cul par des garçons inconnus, payés s'il le faut, cela me rapproche encore d'elle, à ma façon, et j'aime encore mieux la peur et le vide et la stérilité de ma pensée que de faiblir.

Le nom évoque bien sûr celui de Hélène de Troie, fille de Léda et de Tyndare, roi de Sparte, sœur de Clytemnestre (mère d'Oreste et d'Electre, comme on l'a vu plus haut), mais aussi des jumeaux Castor et Pollux. Pollux et Hélène étant des demi-dieux, en tant qu'enfants de Zeus, alors que Clytemnestre et Castor sont simples mortels.

En mars 1944, les Américains lancent leur premier raid de jour contre Berlin. (...) plus de répit, ni le jour, ni les nuits de pleine lune...

En avril, le Reichführer lance la proposition « Du sang contre des biens », probablement sur une idée de Walter Schellenberg, un officier SS des services secrets et amant de Coco Chanel dans le but de rompre l'alliance contre nature entre les démocraties capitalistes et les Staliniens, et jouer à fond la carte du rempart de l'Europe contre le Bolchevisme : dix mille camions équipés pour l'hiver contre un million de Juifs, sur la promesse que les camions seraient employés uniquement sur le front de l'Est, contre les soviétiques, mais pas contre les puissances occidentales ; et ces camions, bien entendu, n'auraient pu provenir que des Juifs américains. La transaction doit se faire par l'intermédiaire de Rudolf Israel Kastner, un journaliste et avocat Hongrois Juif qui créa le « train Kastner » qui permit d'évacuer des Juifs vers la Suisse en échange de pots-de-vin.

Les sionistes, je le soupçonne, et Kastner en tête, on dû comprendre tout de suite que c'était un leurre (…). C'étaient des hommes lucides, réalistes, ils devaient savoir aussi bien que le Reichführer que non seulement aucun pays ennemi n'accepterait de livrer dix mille camions à l'Allemagne, mais que de plus aucun pays, même à ce moment là, n'était prêt à accueillir un million de Juifs. (...) Il est aussi possible que Himmler ait pensé que si les Alliés refusaient l'offre, cela démontrerait qu'ils se moquaient de la vie des Juifs, ou même qu'ils approuvaient secrètement ses mesures ; à tout le moins, cela rejetterait une partie de la responsabilité sur eux, les mouillerait comme Himmler avait déjà mouillé les Gauleiter et les autres dignitaires du régime.

Mais Aue a toujours Weser et Clemens aux trousses. Sa sœur a disparu avec les jumeaux, qui héritent de tous les biens de Moreau. De toute évidence, il est leur principal suspect. N'ont-ils pas raison ? Aue ne fait il pas le choix de demeurer aveugle face à la vérité, tel Oedipe ?

(...) les Grecs, eux, faisaient une place au hasard dans les affaires des hommes (…), mais ils ne considéraient en aucune façon que ce hasard diminuait leur responsabilité. Le crime se réfère à l'acte, non pas à la volonté. Œdipe, lorsqu'il tue son père ne sait pas qu'il commet un parricide ; tuer sur la route un étranger qui vous a insulté, pour la conscience et la loi grecques, est une action légitime, il n'y a là aucune faute ; mais cet homme, c'était Laërte, et l'ignorance ne change rien au crime : et cela, Œdipe le reconnait, et lorsqu'enfin il apprend la vérité, il choisit lui-même sa punition, et se l'inflige.

De retour à Berlin, Aue découvre une ville en ruines et en proie aux incendies. Goebbels a donné de nouvelles directives et les « bonnes Allemandes » se doivent de se vêtir sans ostentation, comme si elles portaient le deuil.

Les premiers V-1 ont été mis en service, mais leur efficacité tant du point de vue militaire que de l'effet moral est faible. Les bombardements atteignent maintenant le centre de l'Allemagne, les Alliés ont débarqué en Normandie et repris Cherbourg et Monte Cassino, les Soviets sont à Sébastopol et en Biélorussie. Le groupe d'armées Nord est isolé sur la Baltique et celui du Centre n'existe plus. Speer envoie des lettres furieuses à Himmler qui s'obstine à arrête des travailleurs étrangers – plus de trois cent mille depuis janvier – pour les expédier dans des camps, compromettant d'autant plus la production nationale.

Dans sa pile de courrier, Aue trouve une lettre du juge Baumann qui a ordonné la fermeture de son dossier. Elle contient une photo floue et granuleuse représentant des hommes en uniformes hétéroclites à cheval dans la neige. Baumann a tracé une croix au-dessus de l'un d'eux, le père du narrateur, (...)son visage ovale et minuscule était entièrement indistinct, méconnaissable. Au dos, Baumann avait porté la mention  COURLANDE, SOUS WOLMAR, 1919.

Sous contrôle russe depuis 1798, cette région tombe sous la coupe allemande en 1915. A la fin de la guerre, la noblesse et l'aristocratie germano-balte tentent de constituer un duché balte avec l'appui des Allemands comprenant la Lettonie, l'Estonie et Courlande. Ce projet est en concurrence avec celui des Bolchéviques lettons qui souhaitent leur rattachement à la Russie Soviétique, et celui des sociaux-démocrates, des libéraux et des conservateurs ruraux qui souhaitent la création d'un état indépendant. Le 18 novembre 1918, le conseil du peuple letton déclare indépendance du pays, reconnue par la République de Weimar, le 19. Le pays est toutefois occupé jusqu'en 1920 par des corps francs allemands qui appuient l'indépendance des pays baltes contre les troupes bolchéviques, à l'époque de la guerre civile.

Sa mère a détruit toutes les photos de son père après le départ de celui-ci et cette photo où n'apparaît qu'une tache blanche ne fait qu'aider à dissiper le peu de souvenirs que Aue conserve de son père. Rageusement, il la déchire et en jette les morceaux. Pris de fièvres, il finit par se coucher, assailli de cauchemars. (...) j'étais un petit enfant nu qui chiait accroupi dans la neige, et je levais la tête pour me voir entouré de cavaliers aux visages de pierre, en manteaux de la Grande Guerre, mais portant de longues lances plutôt que des fusils, et me jugeant silencieusement pour mon comportement inadmissible, je voulais fuir, mais c'était impossible, ils formaient un cercle autour de moi, et dans ma terreur je pataugeais dans ma merde, me souillais tandis qu'un des cavaliers aux traits flous se détachait du groupe et avançait vers moi.

« De l'expression du triomphe , militaire ou spirituel, l'image du cavalier est passée à la signification d'une parfaite maitrise de soi et des forces naturelles – tout comme le cercle, selon Jung - . Jung observe au contraire que l'image du cavalier dans l'art moderne, a exprimé, non plus la tranquillité, mais une peur torturante et un certain désespoir, comme une panique devant des forces dont l'homme, ou la conscience, auraient perdu le contrôle. » (Source : Dictionnaire des symboles).

On songe aussi aux quatre cavaliers de l'Apocalypse qui signifient « les quatre terreurs d'Israël qui vont fondre à présent sur l'Empire romain : les bêtes fauves (les Parthes), la guerre, la famine, la peste. (...)Ces calamités classiques, dans les littératures orientales, ont pris valeur de symboles : elles signifient les pires châtiments qui menacent les destinées du monde, au grand jour de Dieu, si les hommes continuent de mépriser sa Parole. » (Ibid)

Un autre rêve le place dans un fourgon, escorté par des policiers menaçants. Il trouve refuge dans le pays provençal, dans une maison avec terrasse dont il a fait l'acquisition, mais cette image d'Épinal est détruite par l'invasion de plantes venues du fond de l'espace, envahissant et anéantissant tout.

« Les plantes (...)expriment la manifestation du Cosmos, l'apparition des formes. Ce qu'exprime le symbole du Lotus (...)sortant des eaux (...)est la procession cosmique elle-même. Les eaux y représentent le non-manifesté, les germes, les latences ; le symbole floral représente la manifestation, la création cosmique. » (Ibid)

Partie VI : Colère

Je savais que si je ne faisais rien, si personne ne venait, j'allais mourir ici, sur ce lit, au milieu de flaques d'excréments et d'urine, car, incapable de me relever, j'allais bientôt faire sous moi.

Heureusement pour lui, Piontek apparaît. Aue refuse toute hospitalisation et il se fait aider par sa logeuse, Frau Zempke, aussi faible qu'un bébé.

« Enfance est symbole d'innocence, c'est l'état antérieur à la faute, donc l'état édénique, symbolisé en diverses traditions par le retour à l'état embryonnaire, dont l'enfance demeure proche. » (Ibid)

En pensée, je tirais autour de moi non seulement mes draps et mes couvertures mais l'appartement entier, je m'en enveloppai le corps, c'était chaud et rassurant, comme un utérus dont je n'aurais jamais voulu sortir, paradis sombre, muet, élastique, agité seulement par le rythme des battements de cœur et du sang qui coule, une immense symphonie organique, ce n'était pas Frau Zempke qu'il me fallait, mais un placenta, je baignais dans ma sueur comme dans un liquide amniotique, et j'aurais voulu que la naissance n'existe pas.

Plus tard, il reçoit la visite de Thomas et d'Hélène, qui prend le relais de Frau Zempke. C'est la première fois qu'elle le voit nu. Dégoûté de lui-même, il tente de la dégoûter de lui en se lançant dans une longue tirade : Tu ne sais rien de moi, rien de ce que je fais, rien de ma fatigue, depuis trois ans qu'on tue les gens, oui, voilà ce qu'on fait, on tue, on tue les Juifs, on tue les Tziganes, les Russes, les Ukrainiens, les Polonais, les malades, les vieux, les femmes, les jeunes femmes comme toi, les enfants ! (...) Et ceux qu'on ne tue pas, on les envoie travailler dans nos usines, comme des esclaves, c'est ça, tu vois, les questions économiques. Ne fais pas l'innocente ! (...) Ou bien tu ne savais pas ? C'est ça ? Comme tous les autres bons Allemands. Personne ne sait rien, sauf ceux qui font le sale boulot. Où sont-ils passés tes voisins Juifs de Moabit ? Tu ne te l'es jamais demandé ? A l'Est ? On les a envoyés travailler à l'Est ? Où ça ? S'il y avait six ou sept millions de Juifs qui travaillaient à l'Est, on aurait construit des villes entières ! (...) Et ton mari, en Yougoslavie, que faisait-il, à ton avis ? Dans la Waffen-SS ? La guerre aux partisans ? Tu sais ce que c'est, la lutte contre les partisans ? Les partisans, on les voit rarement, alors on détruit l'environnement dans lequel ils survivent. Tu comprends ce que ça veut dire ? Tu conçois ton Hans en train de tuer des femmes, de tuer leurs enfants devant elles, de brûler leurs maisons avec leurs cadavres dedans ? Pour la première fois, elle réagit : « Taisez-vous ! Vous n'avez pas le droit ! »

Rien à faire, elle demeure à ses côtés, continuant à le soigner.

Partie VII : Hérésie

Quelques temps plus tard, Frau Zempke surgit affolée : « On a essayé de tuer le Führer ! » Il s'agit bien sûr de l'opération Valkyrie dont le point de départ fut la pose d'une bombe dans le QG d'Hitler, le Wolfschanze par le Colonel Claus von Stauffenberg, le 20 juillet 1944. Le complot échoua et plus de 7 000 individus furent arrêtés, dont 4 780 furent exécutés. Toutefois, Aue accueille cette nouvelle avec indifférence, le Führer est vivant, c'est le principal. La réaction de son ami Thomas reflètera plus celle des millions d'Allemands à l'époque.

« Lorsque j'appris que des officiers Allemands avaient tenté de tuer Hitler... Je fus enragé. J'approuvais totalement les sentences imposées, la pendaison, estimais-je, étais encore trop bonne pour eux, c'était le moment, précisément où nous devions faire face à une très... précaire situation militaire. Et le seul homme qui pouvait possiblement repousser le désastre... était Adolf Hitler. Cette opinion était partagée par de nombreux Allemands, des Allemands qui n'adoraient pas Hitler, qui n'appartenaient pas au Parti (Nazi). » Alphonse Heck, ancien membre des Jeunesses Hitlériennes et plus tard, historien (Source Wikipedia – ma traduction)

Thomas partage cette indignation : « (...) le pousser à la retraite, si vraiment il le fallait, le laisser président mais remettre le pouvoir au Reichsführer... Les Anglais, d'après Schellenberg, accepteraient de négocier avec le Reichsführer. Mais tuer le Führer ? Insensé, ils ne se rendaient pas compte... »

Ohlendorf, que Aue retrouvera plus tard, partage plus ou moins le même avis : « C'est clair, la corruption généralisée dans le Parti, l'érosion du droit formel, l'anarchie pluraliste qui a remplacé le Führerstaat, tout ça est inacceptable. Et les mesures contre les Juifs, cette Endlösung a été une erreur. Mais renverser le Führer et le NSDAP, c'est impensable. »

La Galicie est tombée et les Russes sont revenus à leurs frontières de 1939. A Varsovie, l'Armia Krajowa a sonné l'heure de la révolte et les Soviets observent, l'arme au pied, attendant que les Allemands fassent le travail pour eux. « Nous faisons là le jeu de Staline, commentait Ohlendorf. Il vaudrait mieux expliquer à l'AK que les bolchéviques représentent un danger encore plus grand que nous. Si les Polonais se battaient à nos côtés, on pourrait encore freiner les Russes. »

Aue utilise sa convalescence pour relire « Le cycle de Mars » de Burroughs. A sa grande surprise, il découvre en celui-ci l'un des précurseurs inconnus de la pensée völkisch et se met en œuvre aussitôt pour préparer un mémorandum à destination du Reichsführer, citant Burroughs comme un modèle pour des réformes sociales en profondeur que la SS se devra d'envisager après la guerre.

Ainsi, pour augmenter la natalité d'après-guerre et obliger les hommes à se marier jeunes, je prenais pour exemple les Martiens rouges, qui recrutaient leurs travailleurs forcés non seulement parmi les criminels et les prisonniers de guerre, mais aussi parmi les célibataires confirmés trop pauvres pour payer la forte taxe de célibat imposée par tout gouvernement martien-rouge ; (...) Mais je réservais des propositions encore plus radicales à l'élite de la SS, qui devait prendre exemple sur les Martiens verts, (...) Toute la propriété parmi les Martiens verts est possédée en commun par la communauté, sauf les armes personnelles, les ornements et les soies et fourrures de lit des individus... Les femmes et les enfants de la suite d'un homme peuvent être comparés à une unité militaire dont il est responsable en matière de formation, de discipline, d'approvisionnement... Ses femmes ne sont d'aucune façon des épouses... Leur accouplement est uniquement une question d'intérêt communautaire, et est dirigé sans référence à la sélection naturelle. Le conseil des chefs de chaque communauté contrôle cette affaire aussi sûrement que le propriétaire d'un étalon du Kentucky dirige l'élevage scientifique de sa progéniture pour l'amélioration de la race entière. Je m'inspirai de ceci pour suggérer des réformes progressives du Lebensborn. C'était en vérité creuser ma propre tombe, et une partie de moi riait presque de l'écrire, mais cela me semblait aussi logiquement découler de notre Weltanschaung...

Il en recevra une réponse dithyrambique du Reichsführer et, lors d'une remise de décorations à bord de son train spécial, il s'en entretiendra avec lui, soulignant le problème posé par l'Église catholique qui demandera certainement une exception. « Ainsi, je pense qu'une précondition à toute évolution positive, après la guerre, sera de régler la Kirchefrage, la question des deux églises. De manière radicale s'il le faut : ces Pfaffen, ces moinillons, sont presque pires que des Juifs. Vous ne pensez pas ? Je suis entièrement en accord avec le Führer à ce sujet : la religion chrétienne est une religion juive, fondée par un rabbin juif, Saul, comme véhicule pour porter le Judaïsme à un autre niveau, le plus dangereux avec le Bolchevisme. Éliminer les Juifs et garder les Chrétiens, ce serait s'arrêter à mi-chemin. »

Mais Aue a d'autres problèmes, les Érinyes ne le lâchent pas. Clemens et Weser ont réussi à relancer l'affaire. On a retrouvé dans la villa de Moreau des vêtements allemands ensanglantés à sa taille. On a également enfin pu interroger sa sœur qui a présenté les enfants – expédiés en Suisse - comme leurs petits-cousins orphelins, nés en France, mais dont les actes de naissance avaient disparu dans la débâcle française de 1940.

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivit La Fontaine. Cette conclusion à la fable « Les animaux victimes de la peste » semble s'accorder parfaitement à la situation. Aue recontacte le juge Morgen; toujours à la recherche de sa propre idée de la justice : (...) après Lublin, il avait installé une commission à Auschwitz, et inculpé Grabner, le chef de la Politische Abteilung, pour deux mille meurtres illégaux : Kaltenbrunner avait fait relâcher Grabner ; Morgen l'avait réarrêté et l'instruction suivait son cours, ainsi que celle de nombreux complices et autres subalternes corrompus ; mais en janvier un incendie d'origine criminelle avait détruit la baraque où la commission entreposait toutes les preuves à charge et une partie des dossiers, ce qui compliquait bien les choses. Mais Morgen ne lâche rien et vise maintenant Höss lui-même.

Je sortis de cet entretien un peu réconforté : l'entêtement maladif des deux enquêteurs me rendait paranoïaque, je n'arrivais plus à voir où était le vrai, où était le faux, mais le bon sens juridique de Morgen m'aidait à retrouver la terre ferme.

Partie VIII : Chaos

En avril, Himmler a entamé des négociations secrètes, sans l'accord d'Hitler, avec les Alliés, par l'intermédiaire du Comte Bernadotte de Suède. L'objectif est d'obtenir une reddition aux troupes Occidentales tout en poursuivant la guerre avec la Russie.

En septembre, les troupes soviétiques pénètrent en Hongrie, ainsi qu'en Allemagne. Les Hongrois acceptent de « prêter » cinquante mille Juifs de Budapest pour la construction d'un Ostwall, mais on manque de trains. Eichmann décide de les faire voyager à pied. Bien sûr, c'est un désastre, beaucoup meurent en route et ceux qui restent sont en si mauvais état qu'on les refuse. Himmler ordonne, fin novembre, la destruction des installations d'extermination d'Auschwitz mais discute de la construction d'un nouveau camp, près de Mauthausen, tout en menant des discussions avec les Juifs, en Suède et en Norvège.

En octobre, la ville de Nyiregyhaza en Hongrie est reprise par la IIIe armée. Aue raconte à Hélène les atrocités commises par les bolcheviques. « Je sais que leur vengeance sera terrible, dit-elle alors. Mais nous l'aurons méritée ».

En septembre, c'est la promulgation de l'ordre de réalisation de ARLZ : l'évacuation des Häftlinge vers l'Altreich. Par manque de moyens de transport, 67 000 détenus devront faire entre 55 et 63 kilomètres à pied avant d'être évacués par trains. Des vêtements chauds et des couvertures doivent être distribués et des points de ravitaillement organisés. Aue s'inquiète de la qualité des effectifs chargés de cette évacuation : la lie de la SS, des hommes trop vieux ou trop malades pour servir au front, Volksdeutschen parlant à peine l'allemand, vétérans souffrant de troubles psychiatriques mais jugés apte au service, alcooliques, drogués et dégénérés assez adroits pour avoir évité le bataillon de marche ou le peloton. Quand aux officiers, ce n'est guère mieux : subalternes notoirement incompétents, (...) officiers cassés pour faute grave, ou ceux dont personne d'autre ne voulait.

En janvier 1945, reprenant la Blitzkrieg allemande, les Soviétiques bousculent les troupes de la Wermacht sur la Vistule.

L'évacuation de Birkenau commence à partir du 17, mais le SS-Sturmbannführer Bär refuse de distribuer les vêtements promis et dont pourtant les entrepôts sont pleins sous prétexte qu'ils « sont la propriété du Reich ». Ceux qui en ont une partiront avec leur couverture. Pour toute ration, du pain et un morceau de saucisse pour trois jours. A la fin du premier jour, de nombreux détenus, épuisés, se sont laissés fusiller par les gardes. La plupart des colonnes n'ont pas avancé de plus de cinq kilomètres. Aux points de ravitaillement prévus, pas de soupe, les quelques paysans polonais qui tentent de distribuer du pain sont rabroués.. Huit mille détenus malades ou trop faibles sont demeurés sur place, en attente d'être exécutés. Malgré les ordres, on continue à exécuter les détenus jugés « définitivement inaptes », de toute façon, répond-on à Aue. Ceux qui peuvent marcher sont constamment frappés. « Sinon, ils n'avancent pas. » Finalement, il donne l'ordre aux gardes d'abandonner et de laisser les Häftlinge là où ils sont.

A la gare de Gleiwitz, il constate avec effarement que tous les wagons sont ouverts, pleins de neige et de glace. A l'intérieur, ni eau, ni nourriture, ni seau sanitaire. Les wagons fermés sont réservés à l'évacuation des civils, le personnel, surchargé de travail. Cerise sur le gâteau, Clemens et Weser sont toujours à ses trousses. Ils ont la preuve qu'il leur a menti.

Le 30 janvier, c'est la célébration du douzième (et dernier) anniversaire de la prise du pouvoir par Hitler.

Début février, de passage à la Staatspolizei, Berlin subit un terrible bombardement. Aue est dirigé vers un bunker aux murs de plus d'un mètre d'épaisseur. Malgré cela, il est sévèrement sonné et obtient un congé. Les bureaux de la Staatspolizei sont inutilisables, l'ancienne chancellerie a été détruite, les appartements du Führer ont brulé et une bombe a frappé la Cour du Peuple en plein procès du Général von Schlabrendorff. On y retrouvera le cadavre du juge Freisler, le crâne broyé par le buste en bronze du Führer.

Aue demande à Piontek de prendre la route de Stettin, encombrée de réfugiés, puis Stargard, occupée par les Waffen-SS de Degrelle, puis Wangerin, Dramburg, Tempelburg puis Bad Polzin. Vers le nord-est, vers la Baltique. Enfin, à Alt-Draheim, il atteint la maison de sa sœur.


La suite demain...



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