24 mai 2017

LES BIENVEILLANTES de Jonathan Littel - sixième partie

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AIR

Partie I : Révélations

Ce chapitre est sans doute le plus étrange de tout le roman. Il a quelque chose de profondément fou ou onirique. Le narrateur se retrouve seul dans cette maison isolée et renvoie Piontek, mais est-il vraiment seul ? J'ai longtemps pensé que ma sœur devait se trouver là quand je suis arrivé, (...) je voulais qu'elle parte avec moi, mais elle ne voulait pas, (...) son mari travaillait, disait-elle, il écrivait de la musique...

Tout en mangeant et buvant seul, il s'imagine tenant la conversation avec sa sœur et le mari de celle-ci, comme une sorte d'auto-analyse, de bilan. Ils évoquent les bombardements de Berlin et les événements du 20 juillet. Bien que connaissant de nombreux participants du complot, Von Üxküll les désapprouve : « Ils auraient dû le faire en 1938, au moment de la crise des Sudètes. Ils y pensaient, et Beck le voulait, mais lorsque les Anglais et les Français se sont déculottés devant ce caporal ridicule, ça leur a ôté le vent des voiles. (...) Le tuer maintenant, pour sauver les meubles, ce serait tricher, truquer le jeu. Je vous l'ai dit, il faut boire le calice jusqu'à la lie. (...) Il n'y a que Ludendorff qui ait compris, mais trop tard, et il a maudit Hindenburg d'avoir donné le pouvoir à Hitler. Moi, j'ai toujours détesté cet homme, mais je ne prend pas ça comme une caution pour m'exempter du destin de l'Allemagne. » -  « Vous et vos semblables, excusez-moi de vous le dire, avez fait votre temps. » - « Et vous aurez bientôt fait le vôtre. Il aura été bien plus court. » Il me contemplait fixement, comme on contemple un cafard ou une araignée, non pas avec dégoût, mais avec la froide passion de l'entomologiste.

Suit la question des Juifs. Aue affirme qu'au SD, ils ne haïssaient personne, mais poursuivaient objectivement des ennemis. Mais les handicapés, les malades mentaux, les blessés de guerre,  répond Üxküll ? Bouches inutiles. Économies budgétaires, réplique Aue.

Una intervient : « En tuant les Juifs (…), nous avons voulu nous tuer nous-même, tuer le Juif en nous, tuer en nous ce qui en nous ressemblait à l'idée que nous nous faisons du Juif. (...) Car nous n'avons jamais compris que ces qualités que nous attribuions aux Juifs en les nommant bassesse, veulerie, avarice, soif de domination et méchanceté facile sont des qualités foncièrement allemandes, et que si les Juifs font preuve de ces qualités, c'est parce qu'ils ont rêvé de ressembler aux Allemands, d'être allemands. (...) Et nous, au contraire, notre rêve d'Allemands, c'était d'être juifs, purs, indestructibles, fidèles à une Loi, différents de tous et sous la main de Dieu. »

Soudain, au souvenir du narrateur, vient se rappeler sa vision du Zeughaus, le Führer en juif avec le châle de prière des rabbins et les objets rituels en cuir, devant un vaste public où personne ne le remarquait sauf moi, et tout cela disparut abruptement.

Durant la nuit, il rêve d'une grande et belle femme en longue robe blanche, (...) c'était de toute évidence ma sœur, (...) en proie à des convulsions et des diarrhées incontrôlables. 

Au cours d'une autre conversation, Una raconte une histoire que Max compare à celle de la ville d'Ys. En conclusion, dit-il l'ordre de la cité est incompatible avec le plaisir insatiable des femmes. Mais Una y voit une morale d'homme,  inventée « pour compenser la limitations de leur plaisir. » Depuis Tiresias, forcément, les hommes savent que rien ne peut être comparé au plaisir féminin, ce plaisir que Max recherche désespérément dans ses relations homosexuelles.

Dans la chambre d'Una, il force un secrétaire et y trouve des fragments de lettres inachevées, jamais expédiées. L'une parle de leur père, de sa responsabilité dans leur déchéance et de l'injustice d'en rendre responsable leur mère. Il se trouve que son mari l'a connu en Courlande où il commandait lui-même un Freikorps. « Berndt dit que c'était un animal déchaîné. (...) Un homme sans foi, sans limites. Il faisait crucifier des femmes violées aux arbres, il jetait lui-même des enfants vivants dans les granges incendiées, il livrait les ennemis capturés à ses hommes, des bêtes affolées, et riait et buvait en regardant les supplices. »

Le destin de Aue et de son père se croisent donc et se confondent : Selon Paul Diel « l'enfer est l'état de la psyché qui a succombé aux monstres dans sa lutte, soit qu'elle ait essayé de les refouler dans l'inconscient, soit qu'elle ait accepté de s'identifier à eux dans une perspective consciente. (Source : Dictionnaire des symboles)

Partie II : Violence

Il lui vient la tentation de se mettre nu et d'errer dans cette demeure comme il le faisait, enfant, dans celle de Moreau. Le souvenir d'Hélène la blonde se confond avec celui d'Una la brune et le dégoût le prend : L'amour est mort, le seul amour est mort.

Il s'enfonce dans son délire, s'imaginant maintenant seul avec Una, isolés du monde, dinant à une table couverte de dentelle, avec gobelets en cristal, porcelaine de Sèvres, chandeliers en or massif. La vision évoque le Girone della merda (le « Cercle de la merde), ou les victimes doivent notamment se baigner dans des excréments ou manger ceux du Duc, l'un des quatre notables de l'ultime film de Pasolini « Salo ou les cent vingt journées de Sodome ». (...) dans les verres, nos propres urines, sur les assiettes de beaux étrons pâles et fermes.

Aue fantasme ensuite qu'il échange ses vêtements avec ceux de sa sœur, lui son uniforme, elle sa robe. Elle le maquille avec soin puis se munit d'un phallus en ébène sculpté et le prend comme un homme, qui reflétait impassiblement nos corps enlacés comme des serpents.

(...) l'âme devenant un parfait miroir participe à l'image et par cette participation elle subit une transformation. (...) Cette révélation de l'Identité et de la Différence dans le miroir est à l'origine de la chute luciférienne. (Ibid)

Le serpent, de son côté « provient du pôle opposé de l'être, et il sait que la complémentarité des deux pôles est indispensable à la réalisation de l'harmonie, qui est un but suprême. (...)Significative est à cet égard l'histoire de Cassandre dont Apollon devait s'éprendre ; Cassandre naît avec un frêre jumeau Hélénos ; leurs parents les oublient dans un temple d'Apollon après les fêtes célébrées en l'honneur de leur naissance. Le lendemain matin, lorsqu'on vint les rechercher, on les trouva endormis, et deux serpents étaient en train d'imposer leur langue sur leurs organes des sens pour le purifier. » (Ibid)

(...) elle avait enduit le phallus de cold-cream et l'odeur âcre me mordait au nez tandis qu'elle se servait de moi comme d'une femme jusqu'à ce que toute distinction s'efface et que je lui dise : « Je suis ta sœur et tu es mon frère », et elle : « Tu es ma sœur et je suis ton frère. »

« L'inceste symbolise la tendance à l'union des semblables, voire l'exaltation de sa propre essence, la découverte et la préservation du moi le plus profond. C'est une forme de l'autisme. (...)L'inceste semble (...)correspondre à la situations, non seulement des sociétés closes, mais des psychismes clos ou étroits, incapables d'assimiler l'autre: il traduit une déficience ou une régression. Bien qu'il puisse paraître normal à une certaine phase de l'évolution, il exprime un blocage, un nœud, un arrêt dans le développement moral et psychique d'une société et d'une personne. » (Ibid)

« La pathologie privée réelle de Maximilien Aue c'est le complexe de Peter Pan amoureux de Wendy, mais Wendy grandit et la nursery – le grenier d'Antibes – devient hors limites, alors cesse « L'Âge d'Or ». (Source : Eric Lévéel, Les bienveillantes de Jonathan Littell: Études réunies par Murielle Lucie Clément)

On est donc ici en pleine symbolique de l'Allemagne Nazie, mais aussi de l'histoire Juive. La religion Juive est remplie d'exemples d'encouragement à l'endogamie, voire à l'inceste :

Deutéronome 3 – 4 (au sujet de la prise de Canaan) : « Tu ne t'allieras point par mariage avec elles (les nations conquises), tu ne donneras pas ta fille à leur fils, et tu ne prendras pas leur fille pour ton fils ;
Car ils détourneraient de moi ton fils, et il servirait d'autres dieux et la colère de l'Éternel s'embraserait contre vous, et te détruirait aussitôt. »
     (Source : http://www.levangile.com/Bible-DBY-5-7-1-complet-Contexte-oui.htm)

Genèse 10 – 15 : « Il y eut une famine dans le pays, et Abram descendit en Égypte pour y séjourner, car la famine était grande dans le pays. Comme il était près d'entrer en Égypte, il dit à Saraï, sa femme : Voici, je sais que tu es une femme belle de figure. Quand les Égyptiens te verront, ils diront : C'est sa femme ! Et ils me tueront, et te laisseront la vie. Dis, je te prie que tu es ma sœur, afin que je sois bien traité à cause de toi, et que mon âme vive grâce à toi. Lorsque Abram fut arrivé en Égypte, les Égyptiens virent que la femme était fort belle. Les grands de Pharaon la virent aussi et la vantèrent à Pharaon, et la femme fut emmenée dans la maison de Pharaon. »
(Source : http://www.enseignemoi.com/bible/genese-12-1.html)

Mais l'Eternel frappe de grandes plaies Pharaon et sa maison, au sujet de Saraï, femme d'Abram. Pharaon convoque Abram, lui reproche ses mensonges, lui rend Saraï et le renvoie. Mais au chapitre 20, Abram, devenu Abraham fait un séjour à Guérar.

20-2 « Abraham disait de Sara, sa femme : c'est ma sœur. Abimélec, roi de Guérar, fit enlever Sara. »

Dieu apparaît alors en songe à Abimelec et le met en garde. Celui-ci convoque Abraham et le tance :

20-10 à 13 : Et Abimélec dit à Abraham : Quelle intention avais-tu pour agir de la sorte ? Abraham répondit : Je me disais qu'il n'y avais sans doute aucune crainte de Dieu dans ce pays, et que l'on me tuerait à cause de ma femme. De plus, il est vrai qu'elle est ma soeur, fille de mon père, seulement, elle n'est pas fille de ma mère ; et elle est devenue ma femme. Lorsque Dieu me fit errer loin de la maison de mon père, je dis à Sara. Voici la grâce que tu me feras, dans tous les lieux où nous irons, dis de moi : C'est mon frère. » (Ibid)

Mais dans le précédent chapitre, après la fuite de Lot de Sodome, que ses gendres ont refusé de quitter, et la transformation de son épouse en statue de sel, voici ce qu'il advint :

19 – 30 à 38 : « Lot quitta Tsoar pour la hauteur et se fixa sur la montagne, avec ses deux filles, car il craignait de rester à Tsoar. Il habita dans une caverne, lui et ses deux filles. L'ainée dit à la plus jeune : Notre père est vieux ; et il n'y a point d'homme dans la contrée, pour venir vers nous, selon l'usage de tous les pays. Viens, faisons boire du vin à notre père, et couchons avec lui, afin que nous conservions la race de notre père. Elles firent donc boire du vin à leur père cette nuit-là, et l'aînée alla coucher avec son père : il ne s'aperçut ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Le lendemain, l'aînée dit à la plus jeune : Voici, j'ai couché la nuit dernière avec mon père, faisons-lui boire du vin encore cette nuit, et va coucher avec lui, afin que nous conservions la race de notre père. Elles firent boire du vin à leur père encore cette nuit-là, et la cadette alla coucher avec lui : il ne s'aperçut ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Les deux filles de Lot devinrent enceintes de leur père. L'aînée enfanta un fils, qu'elle appela du nom de Moab : c'est le père des Moabites, jusqu'à ce jour. La plus jeune enfanta aussi un fils, qu'elle appela du nom de Ben-Ammi : c'est le père des Ammonites, jusqu'à ce jour. » (Ibid)

On peut aussi se permettre d'évoquer le cas d'Adam et Ève. Ève est créée à partir d'une côte d'Adam. Elle en est donc, d'un certain point de vue, sa jumelle.

« C'est pour avoir voulu s'identifier à Dieu qu'Adam est devenu le premier aussi dans la faute, avec toutes les conséquences que cette primauté dans le péché que cela entraîne pour sa descendance. Le premier, dans un ordre, est toujours, d'une certaine manière la cause de tout ce qui dérive de lui. Dans cet ordre Adam symbolise la faute originelle, la perversion de l'esprit, l'usage absurde de la liberté, le refus de toute dépendance. (...)Dans l'analyse de Jung, Adam symbolise l'homme cosmique, source de toutes les énergies psychiques et, le plus souvent, sous la forme d'un vieux sage, il se rattache à l'archétype du père et de l'ancêtre : c'est l'image du vieil homme, d'une sagesse insondable, issue d'une longue et douloureuse expérience. » (Source : Dictionnaire des symboles)

Cette dernière interprétation correspondrait plus à l'image de Max Aue, devenu vieux, écrivant ses mémoires. Quand à Dieu, le créateur, c'est le père disparu, celui qui, rejetant sa famille, l'a chassée en quelque sorte du Paradis. C'est celui auquel Aue cherche à s'identifier.

Plongé dans un bain, il imagine le corps de sa sœur et songe à la conception de Rhesos, lors de la traversée du Strymon par la muse Calliope. Ma sœur, me disais-je avec aigreur, a-t-elle de même conçu ses jumeaux dans l'eau mousseuse de son bain ? Elle avait dû connaître des hommes, après moi, beaucoup d'hommes ; puisqu'elle m'avait ainsi trahi, j'espérais que c'était avec beaucoup d'hommes, une armée, et qu'elle trompait chaque jour son mari impuissant avec tout ce qui passait. (...) Ils lui frottaient le dos, les seins, et après, elle les baisait dans sa chambre. Ils sentaient la terre, la crasse, la sueur, le tabac bon marché, elle devait aimer ça, follement. Leurs queues, quand elle les décalottait pour les sucer, puaient l'urine.

Calmé, il relis de vieux poètes français : « Ne sait quand je suis endormi / Ni quand veille, si l'on ne me le dit. » et se fige terrorisé sur un passage – souligné par sa sœur - du Tristan de Thomas, un poète du XIIe siècle, auteur d'un roman de 12 000 vers dont seulement un sixième nous est parvenu.:

Quand fait que faire ne désire
Pur sun buen qu'il ne peut avoir
Encontre desir fait voleir.

Je me permettrais une traduction personnelle : « Quand quoi qu'on fasse, on ne peut obtenir ce qu'on désire, il nous faut le laisser s'envoler. »

Dans son délire, il s'imagine faisant l'amour au lit de sa sœur, à défaut de celle-ci, sodomisant l'une des petites sauvageonnes de Stalingrad, puis il y a une blonde inconnue pleine de douceur et de désarroi, mais qui ne peut être Hélène. Sa sœur et lui se confondent avec une araignée enserrant dans sa toile une mouche au plafond. « Tu as été mis dans ce monde pour une seule chose, pour me baiser. »

L'araignée tissant sa toile symbolise les Parques. « L'araignée, à la toile aujourd'hui dérisoire symbolise aussi la déchéance de l'être qui voulut rivaliser avec Dieu : c'est l'ambition démiurgique punie. » (Ibid)

« (...) la mouche représente le pseudo-homme d'action, agile, fébrile, inutile et revendicateur... » (Ibid)

Partie III : Malebolge

Le lendemain, sa folie le pousse à s'enfoncer dans les bois, nu. Avisant un arbre couché, il en taille une branche et en poli le bois pour se livrer à un nouvel acte obscène. (...) j'imaginais ma sœur faisant la même chose, faisant devant moi comme une dryade lubrique l'amour avec les arbres de la forêt, se servant de son vagin comme de son anus pour prendre un plaisir infiniment plus affolant que le mien. Eurydice, épouse d'Orphée était elle-même une dryade.

Quelques jours plus tard, il se rase entièrement, excepté les cheveux. Il se coupe une seule fois, juste derrière les bourses : Trois gouttes de sang tombèrent l'une après l'autre dans la mousse blanche du bain. Mais le résultat lui paraît singulièrement étranger : il ressemblait plus à celui de l'Apollon citharède de Paris qu'au mien.

Songeant à la nuque de sa sœur, il tente de s'imaginer tordant le cou de sa mère, mais c'était impossible, l'image ne venait pas.

Entre le réel et l'irréel, il s'imagine avec sa sœur, incapable de bander, comme figé sous le regard de son vagin, comme de la Gorgone. Il plonge alors le regard de son œil intérieur dans celui de sa sœur pour s'aveugler ainsi mutuellement. Il jouit dans un immense éclat de lumière blanche, tandis qu'elle criait : « Qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que tu fais ? », et je riais à gorge déployée, (...) je mordais sa vulve à pleines dents pour la gober, et mes yeux s'ouvraient enfin, s'éclairaient et voyaient tout. »

Tel Ulysse, Aue vient de crever l'œil unique du cyclope Polyphème.

Il se voit encore, suivi par une ombre jusqu'au grenier, jouissant par asphyxie érotique.

« L'analyse jungienne qualifie d'ombre tout ce que le sujet refuse de reconnaître ou d'admettre et qui, pourtant, s'impose toujours à lui, directement ou indirectement, par exemples les traits de caractères inférieurs ou autres tendances incompatibles. (JUNG, 168-173) (...) Elle rend aussi plus sensible à certaines influences personnelles ou collectives, qui éveillent et révèlent dans le sujet des tendances occultées. Celles-ci ne sont pas nécessairement maléfiques, mais elles risquent de le devenir dans la mesure où elles restent refoulées dans l'ombre de l'inconscient. Elles ont tout à gagner à passer à la lumière de la conscience. Mais le sujet redoute souvent de les voir apparaître, de peur d'avoir à les assumer, pour les maîtriser ou les rendre bénéfiques, et de se trouver en face de sa complexité : je sens deux êtres en moi... (Ibid)

A son tour, il étrangle sa partenaire : « A toi, dit-elle, sert moi le cou. » Cet acte fait remonter à sa mémoire la vision d'horreur des pendues de Kharkov qui en étouffant se vidaient au-dessus des passants... En particulier, lui revient la vision de cette jeune fille : une fille jeune et saine et resplendissante de vie, avait-elle joui lorsque nous l'avions pendue et qu'elle faisait dans sa culotte, (...) avait-elle jamais joui, elle était très jeune, (...) et je sanglotais sans fin, ravagé par son souvenir, ma Notre-Dame-des-neiges, ce n'était pas des remords, je n'avais pas de remords, je ne me sentais pas coupable, (...) C'était la sœur de quelqu'un, peut-être, comme moi aussi j'étais le frère de quelqu'un, et une telle cruauté n'avait pas de nom, quelle que soit sa nécessité objective elle ruinait tout, si l'on pouvait faire ça, pendre une jeune fille comme ça, alors on pouvait tout faire, il n'y avait plus aucune assurance...

Peut-on voir là une forme de confession, même inconsciente ? La mère de Aue a été étranglée sans s'être défendue. Peux t-on y voir un acte dicté par la haine ou une forme de relation œdipienne ?

Au petit matin, il avise comme quelques jours plus tôt, une forme dans la neige du jardin. Un corps de femme à demi nu dans sa robe de chambre, sans doute étranglée. Et je sus alors que le corps de cette fille, que sa nuque tordue, son menton proéminent, ses seins glacés et rongés étaient le reflet aveugle non pas, comme je l'avais alors cru, d'une image mais de deux, confondues et séparées, l'une debout sur la terrasse et l'autre en bas, couchée dans la neige.

Cette image n'est pas sans rappeler les propos tenus par Littel dans une entrevue en 2004 sur une photo qui l'aurait incité à écrire ce roman : « Une photo, d'abord, que j'ai découverte en 1989 alors que je préparais un projet en faculté. Elle montrait le corps d'une jeune paysanne russe, Zoya Kosmodemianskaïa. Elle avait commis un acte de sabotage en décembre 1941 alors que les nazis se trouvaient aux portes de Moscou. Elle avait été pendue par les nazis. Les Soviétiques ont trouvé son corps plus tard, à moitié rongé par les loups. Staline en a fait par la suite une icône. Ce qui est extraordinaire dans cette image c'est qu'on perçoit à quel point cette femme a pu être belle. Cela m'a beaucoup travaillé, et en même temps c'était insupportable. » (Source : http://propos-insignifiants.forumactif.com/t252-les-bienveillantes-de-jonathan-littel)

Cette image en rappelle une autre, plus tôt dans le roman, lorsque Aue assiste à l'exécution d'une jeune juive à la même époque. Chaque officier passe devant celle-ci et l'embrasse. Quand vient le tour de Aue, celui-ci se retrouve figé sur place comme face à la Gorgone, mais aussi comme une Eurydice transformée en poussière sous le regard d'Orphée : « (...) mes restes se transformaient en statue de sel, (...) je m'effondrais entièrement à ses pieds. »

« Dans le corps de sa jeune sœur, il disparaît ; dans le sien, Una ne saurait faire demeure, sauf par un acte de violence. C'est cette résistance d'Una qu'il contemple dans la jeune partisane russe. Dans la scène, la pétrification, sort réservé à ceux qui osent regarder Méduse, se double d'une allusion au récit biblique, de sorte que le châtiment reste lié à un geste. Aue regarde en arrière comme la femme de Lot, mais aussi comme Orphée, dont il possède bien des traits. N'est-il pas un orphnos (sombre, obscur) et un orphanos (orphelin) dont les aventures gravitent autour d'un leitmotiv permanent et obsédant : la nostalgie ? (Source : Yolanda Vinas del Palacio, Les bienveillantes de Jonathan Littell: Études réunies par Murielle Lucie Clément)


La suite demain...



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