16 juin 2017

BLUE de Gauckler et Houssin (1985)



D'abord, il y a la cité, ou plutôt ce qu'il en reste : derniers vestiges d'une ancienne civilisation qui fut peut-être la notre. Immeubles et constructions de béton à l'apparence anarchique et dont l'utilité originale est oubliée depuis longtemps, machines mystérieuses recouvertes de graffitis statufiées dans des positions grotesques. Tout cela est ravagé, détruit, anéanti. La cité a, de toute évidence, subi dans un lointain passé les ravages d'une guerre dont le souvenir est perdu depuis longtemps et ses habitants ne sont que les descendants misérables d'une civilisation avancée, dont la richesse et la puissance sont perdues à jamais.

Au-dessus, un ciel sombre et bas, chaque jour plus bas, d'où tombe une mystérieuse poussière grise.

A l'intérieur, ses habitants : clans sauvages façon « Mad Max » ne pensant qu'à s'affronter au travers de conflits incessants autant qu'absurdes :

- Bouleurs : colosses aux crânes rasés sur lequel a été greffé une plaque de métal faisant de ceux-ci une arme mortelle ;
- Youves : spécialistes des armes à feu, revêtus d'une tenue de camouflage, munis de casque et de sac à dos, ultimes vestiges de ce qui fut peut-être il y a très longtemps une armée régulière ;
- Patineurs : montés sur des patins à roulettes qui leur confèrent une rapidité inégalée et munis de haches aux lames aux formes étranges. Leur chef est Blue ;
- Errants : gardiens du chaos, armés de fusils, peut-être les descendants de groupes de franc-tireurs, semant la mort sans discrimination ;
- Saignants : implacables guerriers ricanants équipés de lames mortelles. Ils conduisent des « blindées », véhicules impressionnants, sorte d'enfants dégénérés et grotesques des redoutables monstres à quatre roues US des années 40 et 50. Leur chef est « La lame » ;
- Skins : crânes rasés et maigres, juchés sur des motos monstrueuses et armés de poings d'acier dentelés ;
- Musuls : à l'aspect asiatique, autrefois, le clan le plus puissant de la cité, aujourd'hui terré dans les profondeurs de la ville. Leur cheffe est la Reine Soliane ;
- Krishies : fantômes portant des bures de moines frappées d'un double symbole qui évoque des crosses. Non-violents et strictement neutres, ils bénéficient de la tolérance des autres clans car ils élèvent d'étranges quadrupèdes entre cheval et girafe dont ils distribuent les carcasses à tous, également ;
- Néons : les plus mystérieux d'entre tous, et les plus redoutables. Noirs allant nus, à l'exception d'un pagne et d'un crane humain en guise de couvre-chef, le corps peinturluré de stries et de symboles bleus et rouges, armés de bâtons lanceurs de foudre, aux yeux aveugles et muets mais communiquant rapidement sans que l'on sache comment. Ils sont les gardiens du mur.

Et donc, il y a... le mur.

Le mur encercle la cité sur toute sa longueur. Le mur est si haut qu'on n'en voit pas le sommet. Le mur est si épais que personne, jamais, n'a réussi à le percer. Le mur est recouvert d'immenses inscriptions en lettres de feu dont on peut en partie deviner certaines : « Au-delà de ce mur, pas de... ». Les alentours du mur sont constitués d'une ligne de bunkers abandonnés, hérissés de canons rouillés, bardés de fils de fer barbelés et leur surface garde la trace de combats terrifiants, seuls les squelettes abandonnés des combattants les habitent encore. Le mur est défendu par les Néons, innombrables.

« Blue » est l'adaptation par Philippe Gauckler et Joël Houssin du roman éponyme publié par le second en 1982. « Blue », la bande dessinée nous offre la vision d'un univers dystopique terrifiant et sans espoir. Le style de Gauckler est statique mais dynamisé par des aplats de couleurs et la précision des décors et des engins.

Blue, l'homme à la mèche bleue et au visage évoquant un jeune Marlon Brando, chef des Rouleurs, au visage barré de deux cicatrices si impressionnantes que l'on se demande par quel miracle il n'est pas aveugle ou au moins borgne, a formé un projet, une « grand-œuvre » : franchir le mur.

Projet a priori fou et impossible : les Musuls s'y sont essayés il y a de nombreuses années et s'y sont cassé les reins, forcés d'abandonner toute prétention hégémonique sur la cité, contraints de se retirer dans ses profondeurs pour y lécher leurs plaies profondes à l'abri de leurs anciens vassaux.

Blue sait qu'il ne concrétisera pas son projet avec son seul clan. Il lui faut disposer pour cela de milliers et de milliers d'hommes, de centaines de milliers, mais toujours moins que ce que les Musuls seuls avaient réussi à avancer. Il doit donc faire alliance avec ses pires ennemis, obtenir l'appui de tous les autres clans, ou du moins des Bouleurs, des Youves, des Saignants et des Skins.

Entre en scène Tout-Gris. C'est un jeune homme, sans rien de marquant qui le mette en valeur. Il ne se considère « ni puissant, ni brave ». Enfant, il a assisté au meurtre de sa mère. Quand on l'a retrouvé, ses cheveux avaient blanchi. Il ne rêve que d'une chose : se venger, mais cet espoir qui est peut-être tout ce qui le raccroche à la vie lui est retiré par Blue. Car Blue a besoins des Saignants, et l'assassin de la mère de Tout-Gris n'est autre que La Lame. Blue le tient donc sous surveillance très rapprochée. Il est prêt à tout pour maintenir debout cette coalition inespérée.

Par ailleurs, Tout-Gris a pour compagne Starlette, ancienne femme de Blue qui l'a abandonnée pour Hajine. Mais celle-ci a un secret qui fera sa perte.

Blue a un plan. Il s'agit de ne pas refaire les erreurs des Musuls. Il faut désorganiser les Néons en frappant partout à la fois et en organisant l'immense armée des clans réunis en quatre vagues. Les trois premières seront sacrifiées mais le grand rêve est à portée de main.

Lorsque l'attaque commence, la première vague est formée de la lie de la cité : « cent soixante-dix mille ringards » dont la devise est « Marche et crève ! » Au massacre, ils courent au milieu des éclaires des bâtons des Néons et sous une pluie de cendre toujours plus dense, et joyeusement ! L'élite formera la quatrième vague. Les Musuls, eux, se réjouissent : bientôt ils seront de nouveau maîtres de la cité.

Au terme d'une gigantesque bataille, seuls quelques-uns parviendront au sommet. Un seul saura alors, un seul connaîtra la terrible vérité, la réalisation amère de l'absurdité d'un combat pour un monde mort depuis longtemps.

« Blue » a fait l'objet d'une suite assez médiocre et inutile : « Phantom » en 1987, par les mêmes auteurs.



2 commentaires:

Prof Solitaire a dit…

Ça a l'air complètement dément... as-tu lu le roman aussi?

fylouz a dit…

Oui, mais il ne m'a pas particulièrement marqué. La fin de la BD est légèrement différente de celle du roman.