7 juin 2017

Quand souffle le vent 



J'aimerais vous parler aujourd'hui d'une bande dessinée britannique qui date de 1982 dans sa version originale et de 1983 pour sa version française. Il s'agit de « Quand souffle le vent » (When the wind blows) de Raymond Briggs.

Cet ouvrage a été inclus dans le livre « Les 1001 BDs qu'il faut avoir lu dans sa vie ». Il a aussi eu droit aux honneurs d'un débat à la chambre des communes à Londres, à la suite de sa parution.

A l'époque, le monde est bipolaire avec d'un côté, les USA et leurs alliés, de l'autre l'URSS et ses alliés. Aux États-Unis, Reagan est élu président en 1980, en Grande-Bretagne, Margaret Thatcher est Premier Ministre depuis 1979, Iouri Andropov est premier secrétaire de l'Union Soviétique depuis 1982 (suivant Brejnev). En 1979, ont débuté la Révolution iranienne, la guerre d'Afghanistan (décidée par Brejnev, premier secrétaire de l'URSS) et la guerre civile du Salvador. En 1980 débute la guerre Iran-Irak et la première Intifada. En 1982, c'est la guerre des Malouines et l'année suivante l'invasion de la Grenade. Les USA déploient 160 missiles de croisière sur le sol britannique.

En 1980, en Grande-Bretagne, parut un pamphlet intitulé « Protect and Survive ».

Ce pamphlet était destiné à l'époque à informer la population des actions à mener en cas d'attaque nucléaire. Les personnages de la B.D. semblent utiliser également un autre pamphlet plus ancien, paru en 1963 à l'époque de la crise de Cuba : « Advising the householder on protection against nuclear attack » .

Suivant la parution de « Protect and Survive », Edward Palmer Thomson, historien, écrivain, socialiste et partisan du désarmement nucléaire produisit son propre pamphlet : « Protest and Survive » dont voici quelques extraits :

"Radiological conditions may be expected to prevent any organised lifesaving operation for days or weeks following an attack. Trained health service staff would be vital to the future and should not be wasted by allowing them to enter areas of high contamination where casualties would, in any case, have small chance of long-term recovery." 
Home Office circular on the preparation of health services for nuclear war, ES/ /1977 »

« Those outside this radius might be afforded a little temporary protection. But when they eventually emerge (after some fourteen days) they will find the food and water contaminated, the roads blocked, the hospitals destroyed, the livestock dead or dying. The vice-chairman of Civil Aid , who is a realist, advises thus : "If you saw a frog running about, you would have to wash it down to get rid of active dust , cook it and eat it". 
(The Times, 14 February 1980.) 

On peut imaginer que Briggs se soit lancé dans ce projet avec l'intention de dénoncer l'inanité des deux premiers. Le titre « When the wind blows » est probablement tiré de la préface de « Protect and survive » : « The radioactive dust, falling where the wind blows it, will bring the most widespread dangers of all. ».

Si le contenu de « Advising the householder » met l'accent sur la protection de la famille, incluant les animaux domestiques, le partage des ressources et l'aide aux voisins et étrangers en difficulté, « Protect and survive » porte plutôt l'attention sur la division entre zones de regroupement et l'individualisme qu'il entraîne.

« Your own local authority will best be able to help you in war. If you move away - unless you have a place of your own to go to or intend to live with relatives - the authority in your new area will not help you with accommodation or food or other essentials. If you leave, your local authority may need to take your empty house for others to use. So stay at home. »

Comme on le voit, en 1980, on considérait que toute personne non résidente de la région concernée au moment de l'attaque serait considérée comme étrangère et se verrait refuser tout secours. Cette règle est en totale opposition avec la mentalité des deux héros de « Quand souffle le vent », Jim et Hilda Bloggs qui évoquent régulièrement entre eux leurs souvenirs plutôt colorés de la seconde guerre mondiale et du « Blitz » qu'ils ont vécu enfants.

« Quand souffle le vent » est dessiné dans un style caricatural qui rappelle celui des livres pour enfants. La plupart des pages sont divisées en petites cases régulières formant un tout variant de vingt à trente cases par pages. Les bulles de texte peuvent envahir fréquemment une case, jusqu'à occuper environ 80% de celle-ci.

« In the mid-1970s, a Swiss publisher produced a miniature version of Father Christmas. The strip-cartoon frames were tiny - about 3 cms x 4 cms. I hadn't realised till then that frames could be this small. So, in 1980, with When the Wind Blows, I chose the largest format I could find and combined it with these tiny frames, so getting more than 20 frames a page ». 
(Source : https://www.theguardian.com/books/2002/nov/02/comics)

Par ailleurs le livre est rythmé par des doubles pages sombres placées à intervalle régulier. L'ouvrage s'ouvre et s'achève sur une double page sombre. Trois paires de pages sont consacrées dans le premier tiers de l'ouvrage à représenter la menace, de plus en plus proche, de la guerre : un missile dans une plaine, une escadrille de bombardiers dans le ciel (sans doute des A-10 Thunderbolt II), un SNLE (Sous-marin Nucléaire Lanceur d'Engins) au fond de l'océan. Une double page blanche légèrement bordée de rose suit. Nous y reviendrons.

Enfin, notons l'absence totale de texte narratif et d'onomatopées. L'ensemble du récit n'est véhiculé que par les images et les textes de dialogues.

L'histoire commence sur une large case montrant Jim Bloggs, un retraité, descendant du bus à un carrefour. Dans l'autobus, en plus du chauffeur, on distingue un passager. Ce seront là les seuls êtres humains que nous verrons dans cette B.D. à l'exception des Bloggs.

Des panneaux, à quelques mètres de là, nous indiquent où nous nous trouvons. On peut y lire Westmeston, Clayton et Brighton où se trouve le célèbre ponton. Le nom de la dernière localité ne peut être distingué mais nous pouvons supposer qu'il s'agit de Plumpton. Nous savons ainsi l'essentiel : nous nous trouvons dans le sud de l'Angleterre, près de la mer, à la frontière entre le Sussex de l'Ouest et celui de l'Est, à environ 66 kilomètres (41 miles) de Londres. Leur fils Ron Bloggs et son épouse Beryl semblent vivre dans la région, mais il n'est pas dit où exactement.

Dans la réalité, Raymond Briggs vivait dans le Sussex à cette époque. Il vit à Westmeston depuis 2010. Ce sont donc des paysages très familiers qu'il dépeint ici.

Jim et Hilda Briggs apparaissent ici pour la seconde fois dans une bande-dessinée, après « Gentleman Jim », paru en 1980, dans laquelle Jim est un « technicien de surface » en charge du nettoyage des toilettes du comté. Jim et Hilda sont basé sur les personnages de Ethel et Ernest Briggs, les véritables parents de Raymond Briggs. Il leur consacrera un ouvrage biographique en 1998 : « Ethel and Ernest ».

Mais revenons à la B.D. Jim traverse tranquillement la douce campagne anglaise pour arriver jusque chez lui. Sur la petite barrière ouvrant sur le jardin, on peut distinguer « Jimilda », une composition de son prénom et de celui de son épouse.

Tandis que Hilda s'occupe du déjeuner, Jim lui fait le compte-rendu de sa matinée. Il l'a passée à lire la presse. La conversation qui suit est adorablement symptomatique d'un vieux couple idéal. Cet échange est truffé de malentendus qui renforcent l'aspect comique du récit, mais également son aspect satirique. Jim parle des menaces de guerre, tandis que Hilda, plus occupée avec sa cuisine ne cache pas son dédain pour les journaux : « Moi, je ne les lis jamais. Sauf l'horoscope », et prend au premier degré le commentaire de Jim sur « une attaque-éclair » : « Encore des trucs qui vont nous détraquer le temps. »

Jim, retraité « ne fait rien de bien excitant en ce moment », ce qui lui donne manifestement le temps de réfléchir. Tandis que Hilda vaque à ses occupations domestiques, Jim apparaît vaguement inquiet des nouvelles. La dernière case de la première page le montre debout, bras ballants, dos au mur, disant : « J'ai l'impression qu'il va y avoir la guerre. » Ses sentiments sont ici soulignés par la déformation de la bulle de texte.


Hilda est tout à fait inconsciente des enjeux. Jim est plus concerné et y va d'un petit commentaire ubuesque qui semble démontrer chez lui une confiance absolue dans le monde scientifque : « Tout a été conçu par de brillants scientifiques ». Le même type de commentaire reviendra pour qualifier les autorités gouvernementales, même si on n'est pas trop sûr que tout cela ne soit dirigé par des ordinateurs. Mais son moral reprend du poil de la bête face au bon repas préparé par Hilda.

A ce moment, le programme radiophonique est interrompu par une annonce officielle : la guerre devrait commencer d'ici trois jours. Le texte est contenu cette fois dans une bulle qui semble exploser, soulignant la gravité de l'annonce et préfigurant le drame à venir. Encore une fois, Hilda vit dans son monde à elle et se trouve fort surprise de la réaction de son époux qui est représenté comme enveloppé d'un halo de flammes dans la première case suivant l'annonce. La différence de réaction entre les deux époux est encore une fois soulignée par les bulles : normalement dessinées pour Hilda, déformées pour Jim. Par ailleurs, son environnement dans ses propres cases est également transformé : halo blanc autour de son corps et arrière-plan flou. Ce type d'image revient comme un leitmotiv lorsque Jim – qui ne porte pas les œillères d'Hilda – se met à songer à un quelconque point important qui lui avait échappé jusque là.

Heureusement Jim s'est documenté à la bibliothèque. Le premier document qu'il sort est le « Guide de survie à l'usage du chef de famille », probablement donc « Advising the householder » qui date, rappelons le, de 1963. Il se met aussitôt au travail. Il s'agit de construire un abri de fortune en coinçant des portes contre un mur selon un angle de 60°, tout cela sous le regard désapprobateur de sa femme qui s'inquiète de la peinture. Quelque peu décontenancé par cette histoire de degrés, Jim appelle leur fils Ron. Quand il raccroche, il explique que Ron « était mort de rire » et se refuse à construire un abri. « C'est d'être allé dans cette grande école qui nous l'a changé. Il a fréquenté des gens épouvantables là-bas. Rien que des Beatniks. » répond Hilda. Plus tard, Jim se trouve face à un dilemme : le manuel spécifie de « garder les portes fermées pour éviter la propagation du feu. » Seulement voilà, il a utilisé les portes pour l'abri, alors ?

Suit une première réminiscence de la seconde guerre mondiale, quand tout était plus simple : d'un côté « les bons gars » Churchill, Oncle Staline « avec sa moustache et sa pipe », Roosevelt « et en face cette sale engeance de Hitler, Goëring et Mussolini... ». On partage ses souvenirs : les abris de l'époque, les Anderson, les Morrison. « C'était vraiment une belle guerre... (...) C'était le bon temps... »


Jim s'en va chercher des provisions pour 15 jours (suivant les règles du manuel) au village, mais revient les mains presque vides. « Tout sera fini à Noël .» Tu te souviens qu'on disait ça ? » dit Hilda. « Oui, mais maintenant c'est demain midi que tout sera fini ! » répond placidement Jim. Il se met au travail et commence à peindre les carreaux des fenêtres en blanc (toujours le manuel) mais sans enlever les rideaux ! « Tu ne penses vraiment à rien. » lui dit Hilda.

Ça ne s'arrange pas ensuite. L'abri ? Trop petit bien que conçu « selon les normes gouvernementales ». La nourriture stockée dans celui-ci ? Bien obligé, on doit y rester quinze jours ! « Et les toilettes ? » « Eh bien, on prendra un seau ou... » Ah, ça Madame Bloggs n'est pas d'accord.

Ensuite, il y a la question de l'eau (qu'ils rangent hors de l'abri) et puis un second dilemme : le premier manuel précise qu'il faut « enlever les voilages des cintres », tandis que le second exige de « pendre des rideaux blancs aux fenêtres. » Qui a raison ?

Précisons que, comparativement aux instructions dispensées par les manuels, l'abri des Bloggs est quelque peu sommaire. Ils ne suivent pas toutes les instructions comme placer des sacs de sable, de terre, ou contenant des livres ou vêtements pour consolider l'abri. En même temps, ces mêmes manuels ne préviennent-ils pas du risque d'incendie ? Et du reste, même si, en principe, un obstacle permet de se protéger des radiations, un aussi sommaire que celui décrit dans l'un ou l'autre des manuels ne peut que prouver son inefficacité à court terme.

Ah, et puis « il faut du beurre de cacahuètes, on en a plus du tout. Oh là là. »
« C'est pas grave. Je n'aime pas ça et toi non plus. »
« Ben oui, mais c'est quand même sur la liste. »

Jim fait à Hilda une description détaillée de la guerre qui s'en vient avec force gestes (elle passe l'aspirateur et doit à peine l'entendre). S'il tient compte des engins nucléaires (il parle des sous-marins « polaires » au lieu de « Polaris »), il ne semble pas percevoir les conséquences de leurs effets. Parachutages, arrivée des généraux (« Monty » Montgomery inclus) et organisation d'élections libres « et les principes démocratiques règnent sur toute la Russie, que ça leur plaise ou non. » D'ailleurs, si une certaine confusion semble régner chez les Bloggs concernant les dirigeants occidentaux (Jim parle du « E.M.I.5 », mélangeant E.M.I – Electric and Music Industries – et M.I.5 – la section 5 des services secrets militaires), du côté des Russes, ça doit être Kroutchev (« C'est celui qui a tapé sa chaussure sur la table »), Bulgaric et Marks (oui, comme dans « Marks & Spencer »).

Jim poursuit sa lecture de « Advising the householder ». Il faut mettre ses papiers personnels dans une boîte. Il se dit qu' « Il faut la mettre en lieu sûr », mais ajoute, perplexe : « Qu'est-ce qui sera un lieu sûr ? »

Hilda, toujours pratique songe à écrire à « K B machin » (KGB -  les services secrets soviétiques) pour lui demander de ne pas leur envoyer de bombes, car ils ont eu leur dose avec « cet Hitler de malheur ». Mais Jim lui objecte que c'est un peu tard : « Tu sais comment marche le courrier de nos jours ».

Vient l'histoire des sacs. Jim semble se remémorer une histoire à propos de sacs en papier. « Je n'ai jamais su si c'était une blague. (...) On dit qu'on doit se mettre dans un sac en papier au moment où la bombe explose. » Il est possible qu'il parle sans le savoir de sacs à déchets « radioactivité » en polyéthylène destinés aux déchets radioactifs. Cela pourrait également être une référence à un incident de la fin de la seconde guerre mondiale, lorsqu'un groupe d'officiers anglo-américains découvrirent à Stassfurt, en Allemagne, 1 100 kilos d'uranium dans des barils moisis. Certains barils se révélant intransportables, on en transféra le contenu dans des sacs en papier trouvés dans une usine locale. On ne peut qu'imaginer l'effet de la radiotoxicité sur les travailleurs français et italiens recrutés sur place pour cette tâche, puis sur les soldats afro-américains qui les remplacèrent.

Quant au Bloggs, ils se contenteront de sacs de patates.

Et puis, ça discute, ça discute. Et soudain...

Une annonce radiophonique, « Un missile offensif ennemi vient d'être lancé contre notre pays. »

Jim devient livide. Les bulles de ses textes se déforment à nouveau, soulignant sa panique. Tandis que Hilda reste figée dans une attitude de digne obstruction.

S'ensuit une altercation totalement irréelle entre les deux époux :

« Bon ben, je vais rentrer le linge ».
« Ne bouge pas ! Tu es folle ! Rentre dans l'abri immédiatement ! »
« Abritez vous ! » (la radio)
« Comment oses-tu me parler comme ça, James ? »

Les bulles de Jim et de la radio débordent des cases, de même que les extrémités des membres des époux dans le dernier strip. Jim semble s'agripper de la main gauche au bord de la case, entraînant Hilda dans l'abri-refuge et leurs pieds s'appuient en-dehors de la case alors qu'ils se glissent dans celui-ci.

La dernière case prend la forme triangulaire de l'abri, coupé au sommet, tandis que leurs dernières paroles, hors bulles apparaissent sur le côté droit sur fond blanc.

La dernière pensée de Hilda est pour son gâteau qui risque de brûler et...

Sur les deux pages suivantes, l'éclair, deux pages blanches auréolées de rose.

Puis le chaos, représenté page suivante dans sa moitié supérieure gauche par la même blancheur et dans la moitié inférieure droite par l'image répétée de l'abri, image répétée encore et encore comme si le livre lui-même était affecté, violemment secoué par l'explosion et prêt à se déchirer alors que des débris de verre volent à travers la pièce. Puis, à la page suivante, dont la moitié supérieure est rouge, s'adoucissant tandis qu'on descend vers le bas, les images de l'abri – déformées au départ – se stabilisent progressivement. Des couleurs réapparaissent, mais sur un fond sombre, et enfin les cases se stabilisent, reprennent forme. Dans la dernière, une simple bulle : « Mon Dieu ! »

Désormais, les couleurs dans le reste de l'album apparaîtront comme délavées, les visages perdront leurs couleurs, devenant des masques blancs, bien que les héros soient encore à peu près en forme. On est dans l'obscurité, toutes les lumières se sont éteintes. Les bulles de Hilda sont pour la première fois déformées pour souligner son trauma mais celles-ci se raffermissent en même temps que son inflexibilité. Jim parle de l' « Epi-Hypotruc », Hilda s'indigne pour ses rideaux. Jim tente de l'empêcher de quitter l'abri à cause des retombées, mais Hilda ne voyant rien « retomber » insiste. Jim trouve la solution : il n'y a pas eu de signal de fin d'alerte.

« Satané boches ! »

C'est un leitmotiv dans cette histoire. Les deux protagonistes restent concentrés dans une attitude à la fois comique et bornée : Jim tient à respecter les directives gouvernementales à la lettre mais toujours avec le sourire – bon pied, bon œil - , tandis que chez Hilda, les conséquences de la guerre nucléaire lui passent par-dessus la tête. Pourquoi agirait-on différemment de la dernière ? Faire la vaisselle dans un bac à sable, ses besoins dans un sac en plastique ? Ridicule et hors de question ! « Ils peuvent recommander jusqu'à la Saint glin-glin, James Bloggs. Moi, j'ai dit tout ce que j'avais à dire sur ce sujet. »

Le surlendemain, les premiers effets de radiations se font sentir sans qu'ils en soient conscients : douleurs, maux de tête, fatigue. S'il est question des retombées dans les pamphlets, les effets nocifs des radiations ne sont pas mentionnés. Ils quittent – prématurément – l'abri-refuge. L'intérieur de la maison est ravagé. L'eau est coupée (sûrement « pour la protection de la population » et celle qu'ils avaient stockée s'est évaporée. Jim a déjà oublié les recommandations gouvernementales à ce sujet. Plus d'électricité, ce qui ne les empêche pas d'essayer la radio et la TV et de s'étonner que « Tout est mort. » Plus de téléphone non plus, mais ils s'attendent à recevoir le journal, songent à aller acheter des piles pour la radio, aller à la poste, bref agissent comme si la vie continuait, inconscients même que Londres soit sans doute anéantie. Puis Jim se souvient qu'ils n'étaient pas censé quitter l'abri-refuge avant deux jours. Encore une fois, sa bulle se déforme, le halo autour de son corps réapparaît et le décor autour de lui se déforme. Hilda reste tout à fait sereine.

Le lendemain, leur état a encore empiré. Hilda a été malade, ils sont livides, souffrant sans doute d'anémie. Ils choisissent de sortir, négligeant – une fois de plus – les recommandations spécifiant qu'ils ne devraient pas mettre le nez dehors avant deux semaines. Le jardin est ravagé. Le temps est très clair. La haie a brûlé et l'herbe a « une drôle de couleur ». « Est-ce que tu vois des retombées qui retombent ? » Le laitier n'est pas passé, normal car la route a fondu. Pas de voitures, les gens font la grasse matinée. « Ça sent le rosbif. » C'est l'heure du déjeuner, répond Jim, sans soupçonner que cette odeur puisse avoir une autre origine. D'ailleurs, « rosbif » ne désigne t-il pas les Anglais en argot ?

Alors qu'ils prennent le soleil, la pluie se met à tomber et ils en profitent pour se réapprovisionner en eau, inconscients des radiations dont elle est imprégnée, même bouillie. Jim a une foi absolue en la science. Des Japonais sont morts longtemps après Hiroshima mais « la science était encore dans les limbes. Nous sommes mieux équipés pour affronter la situation à la lumière des progrès scientifiques. »

Ils s'inquiètent également de l'arrivée possible des Russes. Jim se représente un immense soldat russe à moustaches en manteau épais, bottes, environné de neige, skis sur le dos, cartouchières et grenades sur la poitrine, sabre sur le côté et fusil-mitrailleur modèle PPSH-41 (arme développée en 1941) qui le domine complètement, tel un géant des légendes nordiques. Peux t-on leur offrir du thé ? Ça n'est pas collaborer ? « Ils peuvent aussi nous faire prisonniers et nous emmener en camp de concentration. »
« Pourquoi ? On n'a rien fait, on n'est pas juifs, ni rien... » Éternelle confusion entre Russes et Allemands.

La saleté s'installe, plus d'eau ni de nourriture. Hilda fait de la « gingivite » et développe des « varices » (en fait probablement des brûlures dues à l'exposition aux radiations). Elle perd ses cheveux. Des marques apparaissent également sur le corps de Jim et il crache du sang. Ils souffrent de toute évidence d'un Syndrome de Radiation Aigu. Leur ADN et leurs cellules se dégradent

Les cases se resserrent, l'espace se réduit, les couleurs pâlissent jusqu'à disparaître presque complètement.

Enfin, craignant une nouvelle bombe, ils s'enveloppent dans les sacs à patates et se réfugient dans l'abri. « On ferait bien de rester couché jusqu'à ce que les secours arrivent ». « Oui, les pouvoirs publics vont nous prendre en charge. »

Durant la nuit, Jim propose de prier. Péniblement et alternativement, ils tentent de réciter « Tu es mon berger ». La dernière case s'achève sur les premiers mots de la deuxième ligne du second paragraphe.

Tu es mon berger, ô Seigneur
Rien ne saurait manquer, où tu me conduis.

1 - Dans tes verts pâturages, tu m'as fait reposer,
Et dans tes eaux limpides, tu m'as désaltéré

2  Dans la vallée de l'ombre, je ne crains pas la mort,
Ta force et ta présence seront mon réconfort.

3 - Tu m'as dressé la table d'un merveilleux festin ;
Ta coupe débordante m'enivre de ton vin.

4 - Ton huile vivifiante rayonne sur mon front ;
Je trouve l'abondance au sein de ta maison.

5 - Vers ta justice sainte, tu traces mon sentier,
Pour faire mieux connaître ta gloire et ta bonté.

6 - Ta grâce et ta lumière sans fin me poursuivront
Et jusqu'en ta demeure, un jour, m'introduiront.

Et puis... l'obscurité du néant.


1 commentaire:

Prof Solitaire a dit…

J'en ai souvent entendu parler... un vrai chef-d'oeuvre, à ce qu'il paraît. Mais je ne suis jamais tombé dessus. Merci pour le billet!