17 juin 2017

THE PUNISHER: BORN de Ennis, Robertson et Palmer



J'aime pas Garth Ennis. D'accord, c'est un grand scénariste de comic-books qui a reçu un paquet de prix, mais c'est aussi un gros cave.

Je m'explique, Garth Ennis est né en Irlande du nord en 1970. A l'origine catholique, il a rejeté ce qu'il considère comme une religion décadente et hypocrite pour devenir athée. Fasciné par le sujet de la seconde guerre mondiale, il est un fervent admirateur de l'esprit anglais et du principe du « Rule Brittania ». Il est également profondément francophobe.

Alors, vous me direz qu'il a le droit. Le problème, c'est que tout cela s'accompagne d'un esprit fanatique que je qualifierais de pénible et chiant à la longue. Ça relève chez lui carrément de la pathologie.

« That said, the volume (Preacher: All Hell's a-Coming) closes with a flash-back episode so outrageously anti-French that would land Ennis and co in some trouble were the slur directed at any other nationality. » (Source)

« Both a celebration as well as criticism of America and its myriad mythologies, a jab at organized religion (Ennis himself being a staunch atheist), and of course, French people getting beaten up at one point. It’s bloody, sacrilegious, and over-the-top. » (Source) (A propos de Preacher : Gone to Texas)

Ajoutons à cela qu'il est l'auteur ultra-controversé de la série « Crossed » qui est sans doute ce que j'ai lu de plus ignoble comme BD dans ma vie.

« En plus de faire régresser les Hommes à un état primitif dans lequel se nourrir et copuler deviennent les priorités principales, elle (l'infection) les libère des verrous qui les protègent normalement de leurs pulsions primaires les plus abjectes : viol, torture, cannibalisme, pédophilie, mutilations, et j'en passe. Ces individus infectés ont perdu toute morale, empathie ou sentiment de honte. » (Source)

Alors, vous demandez-vous, pourquoi est-ce que j'en parle si je n'aime pas ça ? Et bien disons que, comme dans le « paradoxe du singe savant », si on laissait un singe taper indéfiniment sur une machine à écrire, il finirait par écrire « Hamlet », autrement dit un chef-d'œuvre. Et cela, Ennis, l'a fait au moins à deux reprises avec... « The Punisher ».

Je ne peux pas dire que ce personnage soit mon préféré de l'univers Marvel, loin de là. Je le trouve assez primaire et peu intéressant et pourtant je possède deux volumes de mini-séries présentant ses aventures, toutes deux scénarisées par un auteur à qui j'aimerais mettre une tarte à la crème à la sauce piment rouge dans la gueule. Il s'agit de « Born » et de « The end » qui datent respectivement de 2003 et 2004.

Ce qui m'a attiré chez la première, ce sont d'abord les superbes couvertures de Wieslaw Walkuski qui représentent le visage statufié d'un G.I . La couverture du trade paperback représente par exemple ce qui apparaît comme un buste casqué, s'effritant pour laisser apparaître un crane humain.

« Born » est dessinée par Darick Robertson et encrée par Tom Palmer. Si graphiquement, on n'est pas vraiment dans le domaine du chef-d'œuvre, le résultat est toutefois redoutablement efficace.

« Born » est une « prequel ». Même si le titre complet est « The Punisher : Born », le personnage à la combinaison noire frappée d'un crane blanc n'y apparaît à aucun moment. L'action de cette mini-série de quatre épisodes se situe essentiellement sur une période de quatre jours en octobre 1971, dans le camp retranché de Valley Forge à la frontière Viet-Namo-Cambodgienne. Ce camp a été installé là afin de contrecarrer les mouvements des Viet-Congs.

La série porte sur deux personnages principaux : le narrateur, Stevie Goodwin qui représente la bonne conscience de l'Amérique, son visage humain, altruiste et plein de compassion, et le Captain Frank Castle. Si l'un est la face pile de l'Amérique, l'autre est bel et bien sa face sombre, totalement opposée en apparence à la première, même s'il arrive que l'un fasse preuve de cynisme et l'autre d'une certaine empathie. A ces deux individus, on pourrait rajouter un troisième personnage, non-identifié et invisible. Qu'est-il donc ? La mort, le diable, le fameux abîme Nitzschéen ? Seul Frank Castle est en tout cas conscient de sa présence qui le hante régulièrement. C'est le monstre que l'on croyait vaincu.

«Commettre le meurtre à l’appel du paganisme du sang, le commettre à l’appel du paganisme technique, c’est une seule et même chose, car le paganisme a besoin de meurtre pour pouvoir subsister».
Hermann Broch, « Le Tentateur. »

Comme l'écrit Juan Asensio sur son blogue: « Car la lumière s’est faite en lui : l’art seul est gratifié du don de prédire ce qui est encore inexprimable, et qui pourtant est déjà à portée de la main».

L'objectif de Garth Ennis ici, est en fait de démontrer que Castle est un homme avide de sang, fasciné par la guerre : « He likes action, he likes adrenaline, and as he's starting to discover, he likes killing (...)and that the later deaths of his family were little more than an excuse. »
(Proposal for Born by Garth Ennis)

Le premier jour :

L'histoire commence avec l'arrivée d'un C130 Hercules sur la base de Valley Forge. Trois roquettes jaillissent de la jungle et l'une d'elle arrache une aile du mastodonte volant qui s'écrase à proximité de la piste, en plein sur le camp et les désœuvrés qui l'occupent.

Dans la jungle, un groupe de Marines observent placidement la scène. C'est une patrouille, ou plus exactement « la » patrouille, celle du Captain Frank Castle, composée et dirigée par les derniers hommes du camp retranché à se préoccuper de faire leur boulot. Vingt-neuf en tout sur plus d'une centaine.

Nous voici présentés à Stevie Goodwin, à trente-quatre jours et un réveil du grand départ. « I will not die in Viet-Nam », se dit-il. « I will no fall in love with war with Captain Frank Castle ».

Frank Castle mène la patrouille. Stevie a une confiance en lui, en fait, il a « foi » en lui. En six mois d'activité à Valley Forge, il n'a pas perdu un seul homme. C'est une véritable légende vivante, une légende constituée de récits trop sombres pour être crus, murmurés entre soldats dans la nuit viet-namienne, black-ops, missions secrètes, assassinats et enlèvement de général ennemi. C'est son troisième tour et l'état-major ne sachant plus que faire de lui l'a assigné à Valley Forge : « Alas for Captain Castle, he is running out of war. »

La patrouille tend une embuscade à une unité de ravitaillement ennemie qui est entièrement massacrée, et tandis que les hommes prélèvent des trophées sanglants sur les cadavres, Stevie détourne les yeux, songeant à ce qu'il fera de retour au pays, aux femmes qu'il rencontrera, à celle dont il tombera amoureux et qui lui donnera des fils à qui il fera découvrir l'Amérique, la vraie, pas ce cauchemar tropical. Un jour, ils apprendront que leur père a fait la guerre et ils poseront sur lui un regard nouveau, lui poseront des questions sur ce qu'il a fait là-bas « and I will never, ever tell them. »

De retour à la base, Castle fait son rapport au Colonel Ottman qui a ici un petit air de Mark Hamill. Son bureau est décoré de photos de femmes nues et il boit, et pas de l'eau. Il accueille avec indifférence le rapport de son subordonné, qui est pourtant plus qu'inquiétant. Les Viet-Congs sont en mouvement et les patrouilles sont insuffisantes à les freiner. Il se prépare quelque chose. Ottman lui annonce l'arrivée du Général Padden pour une inspection surprise et lui assigne la tache de lui offrir un tour du camp. Lui aura « la malaria ».

Le général n'est pas content et le fait savoir à Castle de façon claire, cette base est une honte. Castle lui réplique que son état et l'indifférence des hommes est la réponse à l'apparente indifférence de l'état-major lui-même. Valley Forge est la dernière base en activité dans la région et elle est virtuellement oubliée du monde. Le général lui annonce son intention de recommander la fermeture de celle-ci. Le soir tombe et alors qu'il prononce ces mots en se dirigeant vers son hélicoptère, le visage de Castle est progressivement enveloppé d'ombre qui en fait un masque noir. Il propose au général de lui apporter la preuve irréfutable que Valley Forge doit rester active.

Une fois cette preuve apportée et l'hélicoptère reparti, on retrouve Castle assis contre un bunker, perdu dans ses pensées. Deux êtres ont droit à des bulles de pensée dans cette BD : Steevie et Castle, ou plutôt la « part d'ombre » de celui-ci, qui le tente et l'asticote :

« I can fix it so you can do this forever, Frank. There'll be a price to pay but you can keep on going and never have to stop. 
Just say the word and I can fix it.
Who am I ?
Is that what you're asking ?
Well, who do you think I am, Frank...? »

Le second jour :

La patrouille est de nouveau de sortie. Steevie retrouve son ami Angel, un jeune noir dans la cahute des junkies. Ceux-ci sont pourvus par Coltrane et Garcia, les deux pires raclures de la base, mais il suffit d'une apparition de Castle pour qu'ils se calment.

Angel est la raison de Steevie pour participer à la patrouille, aussi près qu'il soit du grand départ. Il le lui doit car Angel lui a sauvé la vie.

Au bout de quelques heures de marche, la patrouille tombe dans une embuscade de franc-tireurs. Les hommes qui ne tombent pas sont tétanisés par la peur. Castle s'empare de la M-60 et met fin à lui tout seul au combat : « The war has bred a saying oft-repeated : « Payback is a motherfucker. » At Valley Forge we have another. « If you think payback's bad... You haven't met Frank Castle. »

L'un des franc-tireurs est vivant, ou plutôt vivante. L'un des hommes – McDonald - décide de prendre du bon temps avec elle. Les autres les entourent. Steevie et Angel détournent les yeux. Castle met fin à cette petite fête. Plus tard, Steevie est témoin d'un autre incident, impliquant encore une fois Castle. Il le gardera pour lui.

Mais Castle l'a vu.

« Because this place is hell an we need a man like him to lead us through it, and what that says about us is unthinkable. 
Because of the look he has in his eyes, the one that's always there. 
And worst of all... 
Because what he did to that girl today was his idea of helping her out. »

Le troisième jour :

« We cannot loose in Vietnam.
Try as we might. »

Ainsi commence ce chapitre, par les pensées de Steevie illustrées d'images de bombardements aériens, de destruction de villages, d'exécutions de masse, de largage d'agent orange que des enfants lèchent sur leurs bras.

Là, j'avoue avoir un peu tiqué sur quelques cases montrant le bombardement d'un pont à haubans embouteillé de véhicules. Je doute fort que le Viet-Nam du nord ait disposé de telles infrastructures à l'époque et que ses habitants aient eu droit à leurs véhicules personnels. Fin de la parenthèse.

« Because when we are gone... When the brave little fighters kick us out, and we finally loose all stomach for this wretched, knotted puzzle of a war...
No one – no one – in South East Asia, or anywhere on earth, will look at what is left of Vietnam...
And think it smart to fuck with the United States. »

Sur la base de Valley Forge, alors que Steevie s'interroge à haute voix sur leur présence dans ce pays, Angel s'émerveille du décollage de F4 Phantom II, un appareil largement utilisé par tous les corps d'armée, des Marines à l'USAF, en passant par la Navy, pour un total d'environ 150 victoires pour 676 appareils abattus durant la guerre. Mais pour le Captain Castle, cela représente une très inquiétante nouvelle. Les chasseurs volent sous la couverture nuageuse, ce qui signifie l'avènement d'un très violent orage. Valley Forge ne bénéficiera d'aucune couverture aérienne et devra se débrouiller seule en cas d'attaque ennemie. Mais de tout cela, Ottman n'en a rien à faire et à cet instant, Castle est à ÇA de le tuer.

Dans la nuit, l'ombre revient le hanter, le narguer. Il pourrait être le maître de Valley Forge à cette heure-ci. Personne ne poserait de question. Pas au moment où la base aurait le plus besoin de lui.

« That's what got you worried ?
That urge you have to give every motherfucker in the world exactly what they deserve ?
Because you can, Frank. You can. I keep telling you. I can fix it for you if you'll only say the word.
You can kill every single one of them.
That's the gift I'll give you.
It can be yours. »

Castle a ensuite une conversation avec Steevie. Il lui parle de sa famille, de sa femme, sa fille, un bébé pour bientôt. « I sometimes think they might be my last chance. »

Plus tard, l'ombre lui répond : « I'm your last chance, Frank. To be what you want to be. »

Steevie et Angel ont leur propre échange. Steevie désapprouve l'usage de drogue d'Angel et tente de le convaincre de vaincre son addiction. Lui non plus n'en a plus pour longtemps. Lui aussi peut rentrer chez lui. Celui-ci lui répond que son Amérique idéale, façon « Ozzie and Harriet » (une série à longue durée des années cinquante) n'existe pas : « That's the real America right there, back when you was shootin' each other, rapin' red indians an callin' me nigga... »

Et puis l'attaque commence.

Des sapeurs font exploser les barbelés. Castle réclame des fusées éclairantes. Le spectacle qui se révèle aux Marines les cloue sur place C'est...

Le dernier jour :


C'est Armaggeddon. L'ultime bataille de Valley Forge. Les Marines, ou ceux qui le peuvent encore, se battent pour leur vie dans l'obscurité d'où jaillissent d'incessantes explosions, sous une pluie drue qui empêche tout support aérien et perturbe les échanges radios. Les Viet-Congs se précipitent comme une marée avançant à la vitesse d'un cheval au galop, avec un fanatisme absolu, insouciants de leurs pertes.

Le poste de commande est pris, les canonniers qui n'ont pas abandonné leurs armes ont été passé à la baïonnette; les junkies au lance-flamme. Steevie et Castle courent vers la piste où l'on se bat encore, au corps à corps, Marines et Viet-Congs indistincts les uns des autres, s'étripant à coups de poings et d'armes blanches dans l'obscurité rougeoyante.

« In the end I can do no more than follow on a killer's heels, rushing with him to his Alamo. »

Soudain, au milieu de cet enfer, une vision miraculeuse, les F4 sont là, larguant des barils de napalm.

Petit à petit, le cercle autour de Castle rétrécit.

« Pressé de toutes parts, il se bat jusqu'à l'épuisement de ses forces et l'on peut se demander dans quelle faible mesure, l'appât de la rançon a pu retenir la main de ces guerriers avides, mais farouches, tout sanglants des coups que le roi leur portait. La voix de son fils cadet âgé de 14 ans, Philippe (qui en gardera le surnom de Hardi) qui était revenu se glisser à ses côtés retentit encore dans l'épopée française : — Père, gardez-vous à droite ! — Père, gardez-vous à gauche ! » 
(Jean-Michel Tourneur-Aumont, La Bataille de Poitiers et la construction de la France, Université de Poitiers, 1943)

Au beau milieu des combats, pressé de toutes parts, luttant avec une furie démoniaque, Castle est toujours harcelé par l'ombre.

« I can give it to you Franck.
There will be a price but nothing's free...
Say no, and you're one more KIA on a hill that no one cared about to start with.
Say yes...
And I'll give you what you've wanted all these years.
But you have to say it...
Say it...
Say it...
A war that lasts forever, a war that never ends, but you have to say the word, Frank...

Et là, un masque inhumain, le visage d'une bête sauvage, d'un démon sorti de l'enfer fait face au lecteur ET DONNE SA RÉPONSE.

Le lendemain à l'aube, une flottille de HUEY apparaît dans le ciel et se pose sur ce qui reste de Valley Forge. Au milieu de douzaines de cadavres, les soldats ne trouvent qu'un seul homme encore debout, ou plutôt une chose recouverte de sang des pieds à la tête, l'uniforme déchiré, les yeux rouge sang, la carcasse brisée d'un M-16 à la main, une vision d'horreur au milieu d'un champ de ruines duquel s'élève un nuage de fumée qui prend la forme d'un symbole, celui que choisira bientôt un homme qui vient de naître des entrailles d'un volcan.

Épilogue :

Aéroport John F. Kennedy. Frank Castle, en uniforme de parade, un bras en écharpe et s'appuyant sur une béquille sort du couloir de l'arrivée des passagers. Sa famille l'attend : sa femme, sa fille, son fils qu'il n'a jamais vu et qui observe cet étranger de grands yeux étonnés et inquiets.

Happy end.

Not.

Un soupir. L'ombre se rappelle une dernière fois à lui. Elle a rempli sa part du marché et elle a un dernier message pour lui avant de s'effacer à tout jamais de sa mémoire, horrible et glaçant :

« You remember I mentionned there'd be a price...? »



15 commentaires:

Prof Solitaire a dit…

Excellent texte, encore une fois. J'ai trouvé des liens vers des pages numérisées, pour nos lecteurs plus curieux... je ne suis pas un fan du Punisher, mais je dois avouer que ceci est du solide...

Et ça me fait penser que cette BD du Comedian est encore plus médiocre que je le croyais: http://profsolitaire.blogspot.ca/2017/03/before-watchmen-comedian.html

Faudrait que tu nous pondes un truc à propos de la francophobie d'Ennis une bonne fois, je suis curieux...

fylouz a dit…

Malheureusement, malgré mes recherches, je n'ai rien trouvé. Pas d'analyse, pas d'entrevue. Même les français qui parlent de lui se contentent de balayer ça sous le tapis pour mieux le combler de louanges. Et après ça on dira que ce sont les québécois qui sont colonisés.

Peut-être est-ce toi qui a la meilleur explication. Dans ton manuscrit, lorsque tu parles des conséquences de la guerre de cent ans, tu avances : "En Angleterre, la défaite nourrit le ressentiment, la hargne et même la xénophobie des Anglais à l’égard des Français."

Et puis, comme tu l'as souligné dans un précédent blogue, les français sont peut-être le dernier peuple que l'on peut insulter à loisir sans risquer de retour de bâton. Nous sommes en large majorité blancs, chrétiens catholiques, européens.

Peut-être est-ce en partie dû - en ce qui concerne les USA - de la faible immigration française en Amérique du Nord après la perte de la Nouvelle France.

Les opinions exprimés sur Internet ou d'autres supports se contentent de faire référence aux événements récents, du moins ceux des deux derniers siècles. Alors que les anglo-saxons allaient de succès en succès, les USA se construisant pour devenir la première puissance mondiale, les anglais bâtissant un empire "sur lequel le soleil ne se couchait jamais", ça n'allait pas trop fort en France : révolution française et ses excès ; perte d'Haïti ; Napoléon et ses guerres et qui pousse à la réunification des états allemands et au nationalisme européen ; invasion de l'Algérie ; Napoléon III qui tente d'imposer un empire dirigé par un monarque européen au Mexique au grand dam des états-uniens et l'écroulement de son empire face à la Prusse ; Commune de Paris ; invasion de la France en 1914 ; traité de Versailles ; occupation de la Rhénanie d'où un fort sentiment anti-français en Allemagne ; défaite éclair en 1940 ; occupation sans résistance de l'Indochine par les Japonais ; collaboration du gouvernement de Vichy avec les Nazis ; antagonisme De Gaule/Roosevelt ; perte de l'Indochine (malgré un puissant soutien US) puis de l'Algérie ; retrait de la France de l'OTAN ; refus de la France de soutenir les USA dans son invasion de l'Irak (et ne vient pas me dire des choses, j'étais à Montréal à l'époque et je peux te dire que les commentaires des québécois à l'égard de cette décision étaient extrêmement durs, on a même soutenu avec un manque de logique qui me dépasse que ce refus était dû au soucis de "mettre la main sur le pétrole irakien").

fylouz a dit…


A coté, il y a la résistance victorieuse de l'Angleterre pendant la guerre, le retournement de situation spectaculaire des USA passant de puissance isolationniste à première puissance mondiale militairement et économiquement : "The greatest generation", la course à la lune, etc.

Et l'Angleterre s'associe à cette image en faisant état de "liens spéciaux" entre les deux pays. Même si la France est parfois qualifiée aux USA de son "allié le plus ancien", son rôle dans la guerre d'indépendance est minimisé, le président Grant envoya un télégramme de félicitation au Kaiser après sa victoire contre la France en 1870. Et depuis, 1940 on est complètement méprisé je pense par les américains. Roosevelt considérait De Gaule comme un aventurier. Lors de leur première rencontre à Casablanca, des tireurs d'élites étaient cachés un peu partout près à l'abattre au cas où il aurait battu un cil. Le débarquement de Normandie fut qualifié de "France's invasion".

En fait, depuis cette époque on est considéré comme un peuple décadent et insignifiant. Je lis pas mal : romans, ouvrages historiques, articles. Je vois aussi beaucoup de films et de séries TV. Donc, je peux te dire que tout cela ne relève pas du fantasme. C'est bel et bien une réalité. De très nombreux ouvrages ou films se contentent de nous présenter comme des loosers arrogants. Je me souviens de tels exemples par exemple dans "The L word" ou "Desperate housewives". Tu te rappelles de l'époque où quand tu tapais "french victories" sur Google, tu avais un message "Did you mean french defeats ?" Encore aujourd'hui, on trouve facilement des réflexions sur notre supposée hygiène corporelle et notre étrange admiration pour Jerry Lewis. Je me souviens d'un type qui avait été invité dans "Les franc-tireurs" et auquel Lagacé avait posé une question impliquant les français, l'autre lui avait sèchement répondu, dégageant en touche sans répondre à la question, que "Les Français, ils disent que les attentats du 11 septembre sont un complot des Américains." (La citation n'est pas forcément exacte). D'où la réduction de tout un peuple à un personnage : Thierry Meyssan. Je me souviens aussi des petites provocations de Guy A. Lepage lorsqu'il a invité Thierry Ardisson dans son émission (en passant, je n'ai aucune sympathie pour le bonhomme.

Même au Québec, les ouvrages qui parlent de la France de façon assez condescendante sont nombreux : "Lettre ouverte aux Français qui se prennent pour le nombril du monde" (Denise Bombardier), "Les français aussi ont un accent" (Jean-Benoît Nadeau), j'ai lu aussi plusieurs ouvrages de Louis-Bernard Robitaille.

Bref, on est un peu la pinata du monde.

Prof Solitaire a dit…

Exemple le plus récent:

Trump Chooses Most Ironic Location in the Entire World for Anti-France Rally

http://nymag.com/daily/intelligencer/2017/06/trump-picks-most-ironic-place-in-world-for-anti-france-rally.html



Prof Solitaire a dit…

Tu m'étonnes à propos de la décision de la France de ne pas participer à l'invasion de l'Irak. La majorité des Québécois étaient opposés à cette guerre.

En 2003, 2003, des protestations contre la guerre attirent un grand nombre de participants. En février, par un temps glacial, 150 000 personnes descendent dans les rues de Montréal pour manifester. Le 15 mars, quelques jours avant le déclenchement des hostilités, une foule énorme de 200 000 personnes participe à une grande marche pour la paix à Montréal. D'autres manifestations semblables sont organisées dans plusieurs autres villes du Québec. Une semaine plus tard, lors d'un match opposant les équipes de hockey de Montréal et de New York au Centre Bell, les spectateurs montréalais huent bruyamment l'hymne national américain.

Prof Solitaire a dit…

Au Québec, je crois que le sentiment principal qui est ressenti face à la France, c'est l'envie et un profond sentiment d'infériorité...

On veut désespérément que les Français nous aiment et on est profondément blessés lorsqu'ils nous méprisent. Particulièrement notre accent.

Les remarques de Maurice Druon, par exemple, avaient beaucoup blessé: http://www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/99811/maurice-druon-ecorche-le-parler-quebecois

Un ami qui étudiait aux HEC avait fait un projet avec une étudiante française et celle-ci lui avait dit qu'elle avait hâte de retourner en France avant "d'attraper notre accent", comme s'il s'agissait d'une maladie... ça l'avait profondément choqué...

PJ a dit…

Suis-je le seul à penser à Red Ketchup en voyant la dernière illustration?

Prof Solitaire a dit…

Hahaha, je n'y avais pas pensé mais maintenant que tu le dis, je ne vois plus que ça! ;-D

fylouz a dit…

Cher Prof, je maintiens ce que je dis à propos de la réaction québécoise à l'époque de 9/11. Je sais qu'il y a eu des manifestations contre la guerre, mais celles-ci n'étaient pas pour autant "pro-française". En fait, l'impression que j'ai eu, c'est que si on approuvait le refus de la France de participer à cette guerre, on voyait là des motifs profondément cyniques. Si la France était contre, ce n'était pas pour des questions morales mais parce que c'était son intérêt de le faire (tel mettre la main sur le pétrole irakien. Comment ? Servez-vous de votre imagination). Les commentaires de québécois, les articles dans les journaux, les commentaires à la TV, tout cela je l'ai vécu et je m'en souviens.

"On veut désespérément que les Français nous aiment et on est profondément blessés lorsqu'ils nous méprisent. Particulièrement notre accent."

Et je suppose que ça justifie les insultes à répétitions ? Combien de fois, n'ai je pas lu ou entendu la rengaine : "La France nous a abandonné, on est des colonisés, on a un complexe d'infériorité." Je t'assure que c'était très dur pour moi à l'époque, et chaque fois que j'ai tenté d'en discuter avec un québécois, soit il/elle niait les faits, soit il/elle me répondait par des insultes. Au point que franchement, je n'osais plus ouvrir ma gueule de peur qu'on reconnaisse mon accent et qu'on me traite en conséquence.

De toute façon, avec les québécois, c'était toujours la même chose : les "arpents de neige", "la France nous a abandonné", l'accent...

J'avais envie de leur dire : "Grandissez un peu les mecs, ou voyez un psy. Mes ancêtres à moi, il grattaient la terre quelque part en Bretagne à l'époque de la bataille des plaines d'Abraham et il est fort possible qu'ils n'aient jamais entendu parler de la Nouvelle France. Alors pourquoi me mettre ça sur le dos ? C'était fatiguant, fatiguant, fatiguant. Et d'autres exemples, je pourrais t'en donner des douzaines. Vous voulez que la France vous aime ? Mais c'est le cas ! Si tu entendais les commentaires enthousiastes des français qui reviennent du Québec ! Vous êtes profondément blessés lorsqu'ils vous méprisent ? Ça n'est absolument pas le cas. Les exemples que tu me donnes ne sont absolument pas représentatifs de la vision très positive qu'ont les Français des Québécois. Un exemple : un jour dans la rue, j'entend un français qui discute avec une québécoise à la terrasse d'un bar : "On est vos cousins !" Réponse de la demoiselle : "Vous n'êtes pas nos cousins, la France nous a abandonné, etc..." Je n'ai pas pu m'empêcher de m'en mêler et donner mon point de vue (poliment). Elle m'a envoyé chier. Voilà.

Pendant les huit années que j'ai passé là-bas, j'ai tout lu, tout entendu : les critiques sur le "dictionnaire français de France" (qui est réalisé par des linguistes de tous les pays francophones, y compris le Québec), le doublage des films en "français de France", les pièces de 25 cennes qui disparaissaient à cause des touristes Français, l'affaire Ardisson/Arcan sur l'accent : à l'époque je me suis dit que si le Québec avait disposé de l'arme nucléaire... Lorsque Guy A. a reçu Ardisson, il s'est efforcé de le lui faire payer, et puis quoi, quelques années plus tard, il reçoit la même Nelly Arcand et lui fait un commentaire sur son décolleté et elle se suicide. La TV rend con, c'est tout ce que je dirais.

Prof Solitaire a dit…

Je suis largement d'accord avec toi mon cher Fylouz. Tu me lis depuis assez longtemps pour savoir que la vaste majorité des idioties insipides que tu cites ne se retrouvent pas dans mes propos. Mais je reconnais qu'ils sont répétés ad nauseam par plusieurs de mes compatriotes, malheureusement.

Pour ce qui est de la guerre, je te crois sur parole, je ne doute pas que nos ineptes médias aient dit des conneries à propos des motivations de la France... après tout, ils disent des conneries sur à peu près tout, alors pourquoi pas ça? Ce que je dis, c'est que j'ai vécu ces années-là aussi et que ces propos que tu as entendus dans les médias ne représentent pas l'opinion qu'avaient les gens à l'époque. Moi, j'étais 100% d'accord avec la décision française et j'étais outré des propos anti-français des Amerloches avec leurs ridicules Freedom Fries... je m'en souviens très bien.

Non, rien ne justifie les insultes dont tu parles. Mais il faut que tu comprennes deux choses.

1- Les Québécois pédants et méprisants qui tentent de cacher leur accent québécois derrière un faux accent français, ça fait chier tout le monde et c'est ce phénomène qui crée la perception (fausse) que l'accent français est pédant. C'est une perception idiote, mais elle est compréhensible.

2- Le soi-disant abandon de la France est un narratif qui est encouragé depuis des années par les fédéralistes qui veulent nourrir un ressentiment et empêcher le Québec et la France de se rapprocher... le message derrière ça, c'est: la France n'a pas voulu de vous, mais les Anglais oui. Tu vois la tactique? Et malheureusement, beaucoup d'ignorants avalent ça. Je ne sais pas si tu te souviens, mais j'ai déjà écrit au moins un billet là-dessus il y a longtemps et tu avais commenté, peut-être même pour la première fois:

http://profsolitaire.blogspot.ca/2009/01/la-controverse-des-plaines.html

Et encore ici:

http://profsolitaire.blogspot.ca/2016/04/oui-il-y-eu-une-conquete.html

Finalement, je ne suis pas en train de dire que tous les Français méprisent les Québécois, et je suis ravi d'apprendre que selon toi, c'est plutôt le contraire. Absolument ravi.

Je suis d'accord avec toi, le complexe d'infériorité québécois est ridicule et frise la pathologie et j'ai souvent refusé de mordre à l'hameçon lors des petites crises d'hystérie créées dans les médias:

http://profsolitaire.blogspot.ca/2015/11/une-pub-qui-se-moque-des-quebecois.html

http://profsolitaire.blogspot.ca/2015/03/le-complexe-dinferiorite-quebecois.html

Et j'ai dénoncé le fait qu'on puisse vomir son mépris pour la France impunément:

http://profsolitaire.blogspot.ca/2016/04/le-dernier-prejuge-acceptable.html

Bref, nous sommes largement d'accord, cher ami.

fylouz a dit…

Je te remercie de ta compréhension. Je craignais quelque peu de t'avoir vexé. Pour moi, c'est resté une blessure et un échec. Même dix ans après mon départ, il m'arrive encore de faire des cauchemars sur cette époque de ma vie.
Sinon, après mûre réflexion (à laquelle tu as pris ta part, sans le savoir), voici comment j'interprète cette fameuse rengaine :

"La France nous a abandonné" : bon, d'accord, bien que pour moi, ce soit les autorités françaises de l'époque (et celles qui les ont précédées, voir l'interdiction des Huguenots d'émigrer en Nouvelle-France). A l'époque, si je ne me trompe, les Anglais ont fait la conquête de la Nouvelle France mais aussi des Antilles, les fameuses îles sucrières. Le roi d'Angleterre propose à Louis XV de récupérer l'une ou les autres, or à l'époque, la canne à sucre c'est un peu comme le pétrole aujourd'hui et comme les caisses sont vides, Louis XV, c'est triste à dire, fait un choix logique. Dramatique mais logique, au moins à court terme. Ensuite, il aurait fallu se lancer dans une politique d'émigration massive en Louisiane, mais ce ne fut pas le cas. Pourquoi ? Je ne suis pas sûr. Indifférence crasse ? Je me dis que l'Angleterre pouvait se le permettre car c'est une île, alors que la France se trouve sur le continent et a été un champ de bataille pendant des siècles.

"On est des colonisés" : Cela se rapporterait aux conséquences de la guerre d'indépendance américaine. Des milliers de loyalistes Britanniques décide d'émigrer au nord. Du coup, l'équilibre démographique est rompu en faveur de ceux-ci, lesquels s'emparent des rênes du pouvoir politique et économique. J'ai cru comprendre que la domination britannique avait été jusque-là plutôt conciliante. En gros, on laissait les Québécois vivre comme ils le voulaient. L'avènement de ces nouveaux arrivants change totalement la donne.

"On a un complexe d'infériorité" : Celle-là, j'avoue ne jamais l'avoir vraiment comprise au vu de la richesse de la culture du Québec, en particulier depuis la Révolution Tranquille. J'ai toutefois souvent entendu le commentaire "être sur la mappe". Il fallait être sur la mappe à tout prix. Je me souviens d'une prof assez détestable à l'UQAM qui avait balancé un jour que tôt ou tard, il y aurait des attentats terroristes à Montréal. Elle souriait en disant ça. Je te jure. Tout, tout, tout pour "être sur la mappe".

Prof Solitaire a dit…

Désolé que ton expérience québécoise ait été à ce point souffrante. Je savais que ça n'avait pas été de la tarte, mais pas à ce point. Le fait que tu ne fuis pas tout ce qui se rapporte de près ou de loin au Québec (comme ce blogue par exemple) est une belle démonstration à ta force de caractère.

Tes analyses sont assez solides.

L'histoire de l'abandon de la France, je le répète, est une tentative de détourner le blâme qui revient aux Anglais. C'est comme dire à une fille: "Ouais, tu t'es faite violer, mais c'est la faute de ton chum qui n'était pas pour te protéger." Ridicule.

Le complexe d'infériorité national est un phénomène qui est lié au colonialisme. Il se rencontre chez beaucoup de peuples conquis qui n'ont pas réussi à conquérir leur liberté. C'est un rapport de force malsain envers le conquérant. Au Québec, la langue est venue tourner le fer dans la plaie. Les tentatives répétées de nos élites de nous convaincre que notre langue était une horreur, du "joual" difforme qui mérite le plus grand mépris et dont il fallait avoir honte, ont rendu les gens hyper-complexés. Cette conversation m'a d'ailleurs inspiré quelques modifications à mon livre, section sur le français québécois. Je t'en remercie.

Le désir d'être sur la mappe, c'est un désir d'exister aux yeux des autres. Le Québec n'est pas une entité sur la scène internationale, particulièrement dans l'anglosphère, et cela est une énorme source de frustration. Lorsque j'ai vécu en Nouvelle-Zélande, les gens ne comprenaient tout simplement pas quelle étrange bibitte j'étais. Certains me traitaient comme un Canadien anglais, ce que mon accent leur faisait rapidement comprendre que je n'étais pas. D'autres me traitaient comme un Français et me félicitaient pour les exploits du club de foot de France, dont je me câlisse éperdument. C'est cette ignorance de notre identité qui crée un sentiment de non-existence si blessant...

Cela étant dit, cette prof de l'UQAM est complètement timbrée...

Prof Solitaire a dit…

Qui aurait cru que le Punisher mènerait à cette conversation? ;-)

fylouz a dit…

Oui, c'est la première fois que j'ai autant de réactions à un texte. C'est la GLOIRE !
Sinon, c'est pas si mal d'être une pinata : c'est joli, plein de rubans de couleurs et remplis de bonbons. Le problème, c'est que pour les obtenir, il faut taper dessus avec un bâton de base-ball.

Prof Solitaire a dit…

Si tu aimes être une pinata, viens enseigner au primaire, tu vas adorer! :-P