25 juillet 2017

Adieu Gilles

Gilles, tu as été l'un de mes profs préférés au secondaire. En fait, pour être plus précis, tu as été un des très rares que je n'ai pas détesté. Et pourtant, tu enseignais une des matières que j'aimais le moins... si ce n'est pas un exploit, alors je ne sais pas ce que c'est.

Ton secret, c'est que tu prenais le temps d'apprendre à nous connaître. Tu venais passer du temps avec nous en dehors des heures de classe. Tu venais jaser pendant le dîner. Tu savais on était qui, qui sortait avec qui, qui était chum avec qui. On n'était pas seulement des numéros sur une feuille pour toi. Ton cours, je l'ai passé non pas parce que j'en avais envie, mais parce que je ne voulais pas te décevoir.

C'est toi qui m'aura le plus donner envie d'enseigner. C'est toi qui aura été une de mes principales sources d'inspiration dans ma carrière. Tu m'as montré comment être un prof efficace. Tu m'as montré c'était quoi le secret: prendre le temps de tisser des liens avec les élèves.

Une fois le secondaire fini, on a été amis pendant plusieurs années. Tu m'as aidé à déménager en appart. J'ai été là pour toi quand ta femme est tombée malade et quand elle est décédée. J'ai été là pour toi quand ton beau-père est mort. Tu as été un des premiers à rencontrer celle qui est devenue ma femme. On a eu beaucoup de fun ensemble, on a joué à plein de jeux. J'ai transmis ma passion des comic-books à ton fils. Je sentais que j'étais un peu un membre de ta famille, davantage que de la mienne.

Tu m'as sauvé la vie une fois. Pour vrai. J'ai failli m'étouffer et tu m'as fait la manoeuvre Heimlich. J'ai dégobillé mon souper sur ton plancher de cuisine, mais j'ai enfin pu respirer. Ça a été la plus belle bouffée d'air de mon existence.

Mais les frustrations ont commencé à s'additionner avec les années. Petites au début, insignifiantes prises isolément, mais elles se sont accumulées. Des petites blessures dont je ne t'ai pas parlé, des petits froids qui se sont installés. Des petites jalousies, des petites déceptions. Tu m'as dit des affaires plates, ça m'a fait mal. J'avais l'impression que tu parlais toujours de toi et que tu ne t'intéressais pas à moi. Au lieu de le dire, j'ai essayé de balayer tout ça sous le tapis, j'ai fait comme si de rien n'était, mais c'était une erreur. Parce qu'à un moment donné, ça a été trop et j'ai coupé les ponts. 

La dernière fois qu'on s'est parlé en personne, on était dans ta piscine. Je t'ai annoncé que ma femme était enceinte. Tu n'as pas eu l'air particulièrement excité. En fait, tu m'as donné l'impression que tu t'en câlissais complètement. C'est peut-être moi qui était rendu trop hyper-sensible à cause de tout le reste. C'est peut-être moi qui a mal interprété ta réaction. Mais ça m'a fait mal. Alors je suis parti. Et je ne suis jamais retourné.

Peut-être que si je t'en avais parlé, notre amitié aurait perduré. Peut-être que si on s'était engueulé à la place de faire semblant que tout allait bien, on serait restés amis.

Mais à la place, on a arrêté de se parler. 

Tu m'as appelé une fois, ça doit faire 5 ou 6 ans de ça. J'étais super content de te parler et je t'ai invité chez moi. Tu as refusé, comme tu refusais toujours, et tu m'as dit que c'est moi qui devait aller te voir. Ça a rouvert des vieilles plaies. Si tu avais accepté et que tu étais venu, on aurait peut-être pu repartir. Mais tu as refusé. J'ai su avant de terminer cette conversation téléphonique qu'on ne se verrait probablement plus.

Mais malgré tout, tu as toujours été ici, dans ma tête. Et je réalise aujourd'hui que je n'ai jamais complètement fermé la porte à la possibilité qu'on se revoit éventuellement. Je n'avais jamais complètement perdu espoir. J'ai bien pensé à arrêter chez toi à quelques reprises. J'ai pensé à aller te présenter mes fils. Mais je ne l'ai jamais fait. J'avais trop peur que tu sois froid comme la dernière fois. J'avais trop peur que tu me fasses mal. 

Et maintenant, ben... il est trop tard.

Je viens d'apprendre que tu es mort. Il y a deux jours. Un cancer virulent, paraît-il. Les bras m'ont tombé.

Il est trop tard maintenant. Notre amitié ne renaîtra pas. On ne la réparera pas. On ne s'expliquera pas. On ne se pardonnera pas. On ne se reparlera pas. Je ne pourrai jamais te dire ce que j'aurais voulu te dire.

T'es entré dans ma vie il y a 30 ans et maintenant, tu es mort. 

J'ai énormément de peine Gilles et je me trouve con d'avoir été rancunier. Je me trouve bien insignifiant ce soir. Pis je t'en veux de ne pas avoir accepté mon ultime invitation. 

Est-ce que je suis en deuil de notre amitié, ou plutôt en deuil de celle que j'aurais aimé qu'on ait? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que ça fait mal.

Adieu Gilles. Je ne t'en veux plus. Tu me manques. Merci pour tout. C'est ça que j'aurais dû te dire.

Mais maintenant, c'est trop tard.



1 commentaire:

Prof Solitaire a dit…

Désolé pour le message larmoyant, j'ai écrit ça en plein milieu de la nuit avec une couple de verres de whiskey dans le nez...