28 novembre 2017

«Voir un complot machiste dans la langue française manifeste une totale ignorance»

L'une des lubies féministes de l'heure veut que la langue française soit monstrueusement sexiste et misogyne.

Voici quelques extraits de cette fascinante entrevue avec le linguiste Alain Bentolila:

Selon certaines féministes , l'écriture inclusive ou «langage épicène» permet de rendre neutre le langage pour assurer l'égalité entre les sexes. Selon vous, est-il vrai que la langue française est discriminante pour le genre féminin?

De façon à éviter que les noms de métiers, titres, grades et fonctions n'existent qu'au masculin, il faudrait dire «une colonelle», «une députée», «une officière de la Légion d'honneur», «une préfète», «une auteure», «une écrivaine . Et quand les mots sont épicènes (c'est-à-dire que leur forme ne varie pas entre masculin et féminin), le point sera utilisé alternativement en composant le mot comme suit: racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin. Il conviendrait ainsi d'écrire «les sénateur.rice.s» plutôt que les «sénateurs». Imaginez la complexité d'écriture et plus encore la difficulté d'accéder à une lecture fluide!

Beaucoup de bruit pour rien! Car ce que ces bons apôtres ne comprennent pas, c'est que lorsque l'on utilise un mode générique comme dans «un sénateur est élu par de grands électeurs» ou «les sénateurs sont élus…», on se fiche complètement de savoir combien il y a de mâles et de femelles dans l'ensemble ainsi désigné. C'est l'appartenance à un ensemble générique que l'on désigne et non sa composition. Mieux même, toute précision de cet ordre contredirait le choix générique.

Pourquoi la langue est-elle divisée en deux genres? Est-ce purement arbitraire?

Rien ni personne ne saurait expliquer pourquoi les mots, qu'ils soient oraux ou qu'ils soient écrits, voient leurs sens respectifs portés par telle combinaison de sons, ou par telle suite de lettres plutôt que par une autre. Rien ne prédispose la suite de sons [g a t o] à évoquer le sens du mot «gâteau» ; de même qu'en espagnol, rien n'appelle les mêmes sons (ou à peu près) à porter le sens de «chat». Il nous faut faire à la question: «pourquoi dit-on ou écrit cela comme ça?» la seule réponse juste: «parce qu'il en est ainsi!» et non pas «parce qu'il devait en être ainsi!». 

Tous les signes linguistiques sont donc arbitraires et tel est le statut du genre, catégorie de marques distribuées de façon largement aléatoire et qui n'ont que fort peu à voir avec le sexe. Le français possède en effet deux genres, l'un est dit masculin, l'autre est dit féminin. Il s'agit bien de marques genres et non pas d'indicateurs de sexe. Cela signifie tout simplement que tous les noms sont en français distribués en deux ensembles ; l'un qui exige par exemple l'article «la» ou «une» ; l'autre qui impose «le» ou «un» ; l'un qui activera la forme «petite» de l'adjectif, l'autre la forme «petit». Le sens d'un nom ne permet pas, dans la plupart des cas, de prédire à quel ensemble il appartient. Sauf lorsqu'on a jugé utile de nommer différemment certains animaux sexués en détournant ainsi l'usage arbitraire des marques de genres pour obtenir une distinction de sexe. 

En français, le genre est donc simplement une règle d'accord automatique, contrairement d'ailleurs à une bonne partie des langues du monde. Pensez par exemple aux difficultés des anglophones pour savoir s'il convient de dire «le ou la fourchette», «la ou le bière»… On voit donc combien il est absurde d'engager aujourd'hui une lutte des classes … grammaticales. Voir dans une convention morphologique fondée sur le pur arbitraire linguistique un complot machiste manifeste une totale ignorance des faits linguistiques.

Est-ce à la langue de changer les mentalités?

J'ai bien conscience du caractère inadmissible de la discrimination sexuelle. Il est absolument insupportable qu'elle sévisse encore aujourd'hui dans la vie politique, professionnelle ou familiale. Mais choisir le terrain linguistique pour mener cette bataille nécessaire en confondant règle arbitraire et symbole social c'est confondre les luttes sociales et le badinage de salon. C'est surtout faire injure à toutes celles qui sont sous payées, qui supportent l'essentiel du poids de l'éducation des enfants et qui sont si mal représentées dans les lieux de pouvoir et de prestige. 

C'est donc un pitoyable combat que celui de se battre à peu de frais contre une règle arbitraire en la faisant passer pour le symbole d'une discrimination sociale. L'inculture rejoint alors l'hypocrisie. Il n'est de combat juste que celui que l'on mène lucidement contre l'injustice, l'inégalité et la brutalité qui pèsent sur les plus vulnérables. Ce combat doit tous nous mobiliser! Alors de grâce ne nous perdons pas dans une bataille contre des règles de grammaire qui n'ont jamais causé le moindre tort à la cause des femmes et dont les modifications non seulement ne changeront rien aux inégalités mais plus encore nous détourneront de l'action nécessaire.




2 commentaires:

fylouz a dit...

Je trouve l'idée de l'écriture inclusive stupide et maladroite, mais rappelons quelques faits.
Pourquoi le masculin l'emporte t-il sur le féminin en français ? Quand j'ai appris à lire, je me suis tout de suite étonné que dans une phrase où l'on présentait un groupe majoritairement féminin, on parle encore de "ils". N'y eut il qu'un seul individu mâle parmi cent femmes, ce serait toujours "ils" m'apprit-on.
Où étais la logique la-dedans ? Elle était que si tu ne fais pas ce qu'on te dit, tu auras une mauvaise note, petit godelureau.

Pour comprendre, il nous faut revenir aux sources. Le français est une langue issue du latin vulgaire. Elle devient officiellement langue juridique et administrative avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, ce qui ne veut nullement dire qu'on la parle partout en France, ou même qu'on la comprend. Toutefois, cette ordonnance porte un coup fatal aux langues régionales, en particulier l'Occitan.
Le français s'impose peu à peu avec l'essor de l'imprimerie. L'Académie Française s'en mêle en le codifiant et en le purgeant de ses vocables non latins et provinciaux.

Au XVIIe siècle, l'académicien Claude Favre de Vaugelas dirige les discussions sur les réformes de la langue française. En 1647, il écrit "Le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble." [Vaugelas, Remarques sur la langue française]

Dans un pamphlet de 1651, Scipion Dupleix écrit, raillant Vaugelas qui avait voulu : "appuyer de l’autorité des femmes, qu’il avoit consultées (dit-il) sur ce sujet: comme si à la Cour & à Paris il n’y avoit point d’homme assez capables de donner advis touchant la regularité &pureté d’une locution Françoise" (p.266).
Il faut toutefois reconnaître à celui-ci le désir de privilégier au "français de cour", le "français de province", plus inventif. Il s'en prend aux «beaux esprits de ce temps» affairés à réformer la langue française au lieu de la prendre comme elle est, semblables «à ceux qui ne se trouvant pas assez adroits pour joüer du lut, apprennent à joüer de la guiterre»!

En 1675, l'abbé Bouhours écrit : "lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte."

Un siècle plus tard, un autre académicien, Nicolas Beauzée, écrit "le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle."

En bref, la énième polémique actuelle régnant en France au sujet de sa langue est avant tout politique. La droite adore se déchirer la chemise au moindre propos, accusant la gauche de diverses tares telles que la "repentance", le fait d'évoquer les méfaits du colonialisme ou de vouloir réhabiliter les fusillés de 1917, de vouloir détruire la famille avec le mariage pour tous, etc. On n'en finirait pas.

Il y a deux ans encore, elle accusait avec une parfaite hypocrisie la gauche de vouloir "réformer la langue française". En réalité, il s'agissait simplement d'éditeurs de livres scolaires ayant décidés d'appliquer des réformes proposées par l'Académie Française... en 1990. Mais pourquoi s'inquiéter de logique lorsque la gesticulation suffit ?

Pour ma part, je suis pour la l'application de la règle de proximité ainsi que celle de la majorité. C'est simple, c'est net, pas besoin de s'acheter de nouvelles chemises.

Prof Solitaire a dit...

Très intéressant, merci. Toutefois, il faut bien dire que ces arguments en faveur de la "noblesse" du masculin sont disparus du discours depuis fort longtemps. De nos jours, si le masculin "l'emporte" (un choix de mot sans doute maladroit), c'est pour des raisons autres. Le masculin a pris un sens plus générique et le féminin un sens plus spécifique. D'un certain point de vue, on pourrait même dire que les femmes ont bien de la chance d'avoir la possibilité d'utiliser des pronoms qui leur sont exclusifs tandis que les hommes, eux, ne le peuvent pas. leurs pronoms peuvent toujours théoriquement inclure des femmes. En ce sens, le masculin pourrait être vu comme étant plus inclusif, une valeur chère à la gauche. Si c'était le contraire, les féministes se plaindraient de ne pas avoir accès à un "boys club", encore une fois.

Tout est une question de perspective. Évidemment, quand on est motivé par une idéologie misandre et revancharde, on voit du complot patriarcal et de la méchante domination masculine partout...