13 décembre 2017

Comment parler de suicide à des élèves de 6e année?

Je surveillais à la récréation la semaine dernière lorsque deux de mes élèves sont venues me voir. Visiblement ébranlées, elles ont demandé de me parler en privé.

Elles m'ont raconté que trois autres filles, toutes dans ma classe, avaient tenues des propos qui les avaient inquiétées au plus haut point. Dans le vestiaire, après le cours d'éducation physique, elles auraient dit qu'elles souhaitaient se tuer et avaient même discuté de comment il fallait s'y prendre. Elles auraient dit ça en riant.

J'ai promis à mes deux filles que je m'y attaquerais rapidement. Le problème ne me semblait pas d'une urgence critique et je voulais prendre le temps de réfléchir avant de me lancer.

Contrairement à plusieurs de mes collègues, je n'ai jamais eu peur d'aborder des sujets tabous, controversés ou épineux avec mes élèves lorsqu'il est clairement dans leur intérêt de le faire. Cette fois-ci ne ferait pas exception. Comme je prends le temps de créer des liens avec mes élèves, je suis de toute évidence la personne la mieux placée pour avoir un impact positif auprès d'eux. C'est une grande opportunité et une énorme responsabilité que je ne prends pas à la légère.

Il faut dire que je ne partais pas de rien. En vingt ans, j'ai souvent eu l'occasion de voir des gens aborder le sujet avec des groupes: des psychoéducateurs, des intervenants spécialisés, des travailleurs sociaux, etc. En les observant et suite à de nombreuses lectures sur le sujet, j'ai progressivement élaboré une intervention qui dure environ une heure et qui est très efficace. Habituellement, j'attends plus tard dans l'année scolaire pour en parler, mais vu les circonstances, j'ai décidé de le faire dès le lendemain matin.

Voici essentiellement comment ça se passe.

Premièrement, j'explique de quoi on parle. Les jeunes de 6e année ne constituent jamais un groupe homogène. Si certains sont sérieusement ados, d'autres ont encore les deux pieds bien ancrés dans l'enfance et il ne faut donc pas prendre pour acquis  qu'ils sauront tous ce qu'est le suicide. Nous avons donc défini le terme. Je leur ai montré des statistiques pour leur faire comprendre l'ampleur du problème. J'ai invité ceux et celles qui connaissaient quelqu'un qui s'est suicider à lever la main. En me comptant moi, nous étions six ou sept sur une classe de 24 élèves. C'est énorme.

Deuxièmement, j'ai dessiné deux colonnes au tableau. J'ai intitulé celle de gauche "causes externes" et celle de droite "causes internes". Je leur ai expliqué que les raisons qui peuvent amener quelqu'un à vouloir mourir proviennent parfois de l'entourage de la personne et parfois de ce qui se passe dans sa tête à elle. Évidemment, vous comprendrez que l'objectif ici est d'abord et avant tout de simplifier et de vulgariser pour des jeunes de 11 - 12 ans.

Je leur ai demandé de me nommer des causes externes et ils ont été franchement excellents: intimidation, harcèlement, isolement, difficultés à l'école, crises familiales (séparation des parents, parent qui perd son travail, parents inadéquats, etc.), pauvreté, peine d'amour. Ils ont trouvé tout ça eux-mêmes, j'étais très impressionné.

Ils ont eu plus de difficulté avec les causes internes, mais ils ont tout de même nommé l'anxiété, la dépression et la dépendance. Je leur ai brièvement expliqué la nature de ces maux. J'ai aussi parlé de la mauvaise estime de soi que j'ai décrit comme le fait de s'intimider soi-même.

Une fois que notre liste m'a semblé suffisamment complète, j'ai expliqué que les éléments qui y figuraient n'assuraient pas qu'une personne veuille se suicider, mais plutôt qu'ils représentaient des risques.

Troisièmement, nous avons discuté de ce qu'une personne qui souffre peut faire pour se sentir mieux. Nous avons discuté de l'importance de parler et de demander de l'aide. J'ai expliqué que personne n'est un super-héros, que nous faisons tous face, à un moment donné de notre vie, à une situation si terrible que nous ne pouvons pas passer à travers tout seul. Nous avons parlé des ressources qui existent pour venir en aide aux jeunes.

Quatrièmement, j'ai pointé la liste au tableau et j'ai demandé aux élèves: "Voyez-vous un seul problème dans cette liste qu'il est impossible de régler? Voyez-vous un seul problème dont la seule solution est la mort?" Ils ont dit non. Je leur ai alors expliqué que le suicide n'était jamais la solution, que parfois ça prend beaucoup de temps et d'effort, mais qu'on peut toujours aller mieux. Évidemment, je n'ai pas parlé de suicide assisté pour des gens atteints de maladies incurables, c'est une autre conversation et à leur âge, ça ne les concerne pas directement.

Finalement, j'ai expliqué que le suicide était quelque chose de très sérieux et que s'il est essentiel de demander de l'aide lorsqu'on ne va pas bien, il est très important de ne pas faire de fausses alertes non plus. On ne se sert pas du suicide juste pour attirer l'attention. "Est-ce que vous activeriez l'alarme de feu de l'école pour attirer l'attention?" Ils ont tous trouvé l'idée ridicule. "C'est la même chose pour le suicide. Si tu as besoin d'aide et que tu sens qu'il y a urgence, alors tire l'alarme. Mais si tu es juste un peu déprimée et que tu sais que tu vas aller mieux dans quelques heures, évite les fausses alarmes. On ne fait pas de blagues avec le suicide."

Franchement, le cours s'est remarquablement bien déroulé. Les élèves ont participé et ils semblaient tout simplement fascinés par ce qui se passait. Les trois filles concernées ont bien réalisé qu'elles avaient été le déclencheur de ce cours et je crois qu'elles ont bien compris le message. Les deux élèves qui étaient venues me voir m'ont remercié et semblaient très soulagées et reconnaissantes.

Il n'y a pas eu d'autres propos de cette nature depuis. Si ça se reproduit, cela signifiera pour moi que l'élève tire l'alarme en toute connaissance de cause et le temps sera donc venu de faire appel aux pros.

Être prof, ce n'est pas seulement savoir enseigner l'accord des verbes et les fractions. Nous sommes extraordinairement bien placés pour intervenir auprès de nos élèves et pour avoir un impact positif majeur. Cette énorme responsabilité peut faire peur, mais il ne faut pas la fuir. Bien sûr, un enseignant qui ne se sent pas apte ou compétent pour faire une intervention doit faire appel à des pros, mais s'il a pris le temps de créer des liens significatifs avec les jeunes, il demeure mieux placé qu'un parfait inconnu qui est parachuté dans la classe le temps d'une intervention.



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