2 décembre 2017

"Naître colonisé en Amérique"

Bock-Côté nous parle de ce bouquin qui m'intrigue au plus haut point:

Christian Saint-Germain (...) vient de faire paraître Naître colonisé en Amérique (Liber, 2017), un pamphlet drôle, corrosif, outrancier, et qui pourtant, souvent, trop souvent, vise juste dans le portrait d’une société en état de décomposition avancée. 

(...) Saint-Germain ramène une thèse présente dans les deux derniers livres qu’il place désormais au centre de son ouvrage: nous serions toujours des colonisés en Amérique. Mais pour en prendre conscience, il faut dissiper les légendes qui embrouillardent l’espace public. C’est à l’examen de cette condition aussi misérable qu’inavouée qu’il s’emploie sur plus de 200 pages. 

(...) Comme d’habitude avec Saint-Germain, le livre commence avec un derby de démolition. On le lit en riant méchamment. Cette fois, il s’en prend au système médiatique québécois qu’il n’admire manifestement pas, et personne, ou à peu près personne, n’en sort indemne, qu’il s’agisse des grands ou petits animateurs du landerneau médiatico-politique. (...) Il faut dire que Saint-Germain sait faire rire cruellement et n’hésite pas à frapper sur les puissants (...) il nous peint une comédie québécoise qui ferait pleurer si elle ne faisait autant rire. 

(...) Mais surtout, nous sommes dans un pays où les souverainistes ne font pas l’indépendance tout en nous faisant croire qu’ils la font très subtilement. Saint-Germain est sans pitié pour le Parti Québécois dont il souhaite la mort la plus brutale, la plus humiliante, comme s’il fallait d’abord s’en débarrasser pour que l’avenir devienne possible. Saint-Germain ne manque aucun chef péquiste: chacun à sa manière se serait comporté comme un nain provincialiste incapable de penser vraiment la libération d’un peuple. La «fine équipe des provinciaux déguisés en hommes d’État» (p.104) ne mériterait pas les hommages qui lui rituellement rendu. 

Mais nous serions rendus au stade final du péquisme crépusculaire, et Jean-François Lisée aurait, bien qu’il en soit inconscient, la triste charge de provoquer l’explosion de son parti lors des élections de 2018. Il serait en fait la victime sacrificielle par excellence. Articulé, intelligent, brillant, dépassant d’une tête ou deux tous ceux qui l’entourent, Lisée serait un surdoué en politique. Mais il appartiendrait au vieux monde péquiste, il l’incarnerait jusqu’au bout des ongles. Sa défaite sera la «dissolution finale» (p.49). Saint-Germain va jusqu’à écrire à l’avance, dans un style exagérément cabotin, la lettre de démission de Lisée qui suivra l’échec de 2018. 

(...) Le PQ doit donc mourir pour que l’indépendance renaisse – pour l’instant, cette dernière ne serait que du «similipoulet souverainiste de cafétéria» (p.44). Car Saint-Germain en est persuadé: girait au fond de la culture québécoise une aspiration presque mystique à la renaissance nationale, mais pour cela, il ne faudrait pas qu’un leader indépendantiste prenne le peuple comme il est mais «l’invente» (p.94) par un grand geste politique capable de transfigurer son destin et de l’arracher à une histoire ratatinée.

(...) Disons la chose en d’autres mots, peut-être un peu moins lyriques: il ne peut pas y avoir de politique indépendantiste sans mystique indépendantiste. Il ne peut pas y avoir de nation sans mystique nationale, et les Québécois qui ont oublié l’épopée de l’Amérique française seraient aujourd’hui en manque de mystique. Il y a quelque chose de sacré dans la poursuite de l’indépendance d’un peuple. 

(...) Le titre de Saint-Germain est clair: les Québécois seraient colonisés. Ils n’auraient jamais cessé de l’être, mais rares sont ceux qui, dans l’histoire, auraient osé regarder cette réalité en face. Miron aurait eu ce courage, Aquin aussi, et on en trouvera aisément quelques autres. Mais la pensée québécoise aurait esquivé cette réalité, trop difficile à assumer: les Québécois seraient colonisés jusqu’au trognon. Les Québécois achèteraient l’idéologie canadienne sans se rendre compte qu’elle les neutralise politiquement : «Outil normatif supposément neutre, la charte canadienne suscite autant une apparence de droits fondamentaux bafoués qu’elle laisse entendre à une minorité de survivants qu’ils sont une majorité pérenne ou intolérante» (p.37). 

Le Canada qu’on nous vend est un délire idéologique auquel prêteraient allégeance ceux qui troqueraient leur identité pour une situation. «Être canadien, c’est une manière d’inexistence culturelle dans le bruissement stéréo de la mondialisation et de l’effacement mercantile des identités nationales. Pour quiconque connaît la profondeur de la culture française c’est une manière d’internement dans un Radio Shack, un Canadian Tire, un entrepôt avec des palettes de beurre de peanut et des piscines hors terre soldées. Qui peut prétendre sans subvention avoir envie d’être canadien et de bénéficier des délicates attentions de la Loi sur les Indiens?» (p.135).

Si Saint-Germain est si violent dans sa description de la comédie québécoise, c’est probablement parce qu’il veut fracasser un dispositif idéologique très puissant qui empêche les Québécois de prendre pleinement conscience de leur condition collective. Il faut parler très fort dans une société qui fait des efforts pour ne pas comprendre ce qui lui arrive. 

(...) Le simulacre de débat public dans lequel nous évoluons, où les faux-penseurs se permettent un débat amidonné en se tenant bien serrés dans le périmètre d’un politiquement correct médiatiquement surveillé devient vite étouffant pour quiconque veut penser librement sans se soumettre à l’orthodoxie du jour. Peut-être est-ce pour cela aussi que Saint-Germain parle de notre époque comme d’une «toute nouvelle noirceur» (p.194). Les Québécois se croient délivrés de leurs tares historiques alors qu’ils ne le sont pas. La vision qu’ils ont d’eux-mêmes est simplement fausse.

Insistons un peu puisqu’il insiste lui-même beaucoup sur la question: la Révolution tranquille serait un désastre maquillé en émancipation: elle aurait réduit un peuple en communauté de grabataires vampirisés par des médecins cupides. 

(...) Saint-Germain n’est pas loin de présenter le Québec comme une des sociétés occidentales les plus avancées sur le chemin de leur décomposition. Nous serions, sans le savoir, le laboratoire de la fin d’un monde. Certains applaudissent: ils appellent ça l’évolution des mentalités.

(...) Pour Saint-Germain, «le contexte social québécois n’est pas neutre: c’est un dispositif génocidaire silencieux, une aire de dressage construite par le conquérant» (p.119). C’est de la disparition tranquille d’un peuple dont nous parle Saint-Germain. «Vivant dans une sorte de français incompréhensible, de quêteux à cheval qui ont déjà brûlé leurs étendards et renié leurs lois linguistiques, toute une marmaille de bénéficiaires et d’usagers se sont pâmés devant un bichon maltais nommé Justin. Écoutant Richard Abel pis Cœur de Pirate au milieu de Pakistanais et de Tamouls lors de la fête du Canada, ils ont reçu une pointe du gros gâteau unifolié comme autant de néo-Acadiens dans un festival du homard à perpétuelle demeure, de chiens en culotte sur des chaises pliantes dans le cortège des parades. Figurants fantômes d’un documentaire portant sur leur propre disparition» (p.192).

 Qui, à part lui, peut parler ainsi, dans le Québec d’aujourd’hui? Le commun des mortels peinera à reconnaître sa société dans ce propos, et on le comprend, tellement il est outrancier. On devine que certains se révolteront même contre ce portrait, qui déchire d’un coup ce qu’on pourrait appeler l’image du Québec officiel.

Et pourtant, Saint-Germain, dans ses exagérations et sa tonitruance singulière, ne révèle-t-il pas une vérité inscrite dans les plis les plus intimes de notre condition collective? Et c’est la suivante: la question nationale n’est pas qu’une simple querelle gestionnaire et constitutionnelle seulement compréhensible dans les paramètres de la modernité québécoise. C’est une question de vie ou de mort pour le peuple québécois. 

Il s’agit de savoir si un peuple arrivé ici il y a plus de quatre cents ans et qui a fait ce pays, qui l’a fondé, pourra un jour assumer pleinement sa propre existence historique ou s’il consentira à sa régression à la manière d’une nation morte dont il ne restera que des traces folkloriques: il nous faut comprendre à quel point notre appartenance au Canada nous condamne à une inévitable disparition. 

Saint-Germain ne tolère pas que les leaders indépendantistes n’assument pas clairement la charge existentielle du projet qu’ils portent depuis la fondation du PQ. 




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