10 janvier 2018

Le Canada, terre promise des intégristes

Voici le plus récent texte de Djemila Benhabib qui vient d'être publié en France:


Vanté par le Premier ministre, Justin Trudeau, le modèle communautariste canadien se prétend exemplaire. Entre dérives et surenchères, ce multiculturalisme n'est pas sans danger.

Le 6 novembre dernier, le ministère des Transports du Canada a modifié la liste des objets proscrits à bord des aéronefs. Les lames de 6 cm et moins sont désormais autorisées en cabine... sauf sur les vols en partance pour les Etats-Unis. Comment justifier une telle décision ? Elle a, en tout cas, plongé le pays tout entier dans une énième controverse autour de la fameuse question des «accommodements» avec, cette fois-ci, un poignard en vedette, le kirpan, symbole religieux sikh que les orthodoxes de cette religion venus majoritairement de l'Inde portent sur eux en permanence... y compris pour dormir. Le kirpan est déjà autorisé dans les écoles publiques primaires et secondaires depuis un jugement de 2006 (1). Pourquoi ne pas le tolérer aussi dans les avions ?

Sans surprise, la World Sikh Organization, puissant lobby qui militait ardemment en faveur d'une telle mesure, s'en est réjouie. «Cette exception est faite sur mesure pour faire plaisir à des groupes religieux», accuse Xavier Barsalou-Duval (2), député du Bloc québécois à la Chambre des communes à Ottawa.

Pas du tout, rétorque le ministre des Transports, Marc Garneau, car il s'agit, assure-t-il, d'«un accommodement pour tous les passagers». «Accommodement», le mot qui fait exploser le thermomètre social, est lâché. Le même explique doctement que «beaucoup de personnes aimeraient avoir un petit couteau ou une lame pour se faire les ongles ou pour différentes raisons»... Encore un peu et le ministre soutiendrait que l'utilisation de couteaux dans les avions est un gage de sécurité. Les pilotes et les agents de bord fulminent. «Ce changement [...] expose nos membres ainsi que les voyageurs à un grand risque», lit-on dans la lettre adressée au ministre par la division du transport aérien du Syndicat canadien de la fonction publique (2). Jusque-là, la sécurité publique avait toujours prévalu, surtout depuis le 11 septembre 2001. Alors, pourquoi un tel renversement ?

Il suffit de se plonger dans la Realpolitik et de se transporter dans l'une des quatre circonscriptions où des élections partielles ont eu lieu le 11 décembre 2017, soit deux semaines après l'entrée en vigueur de la fameuse directive. Le seul comté réellement disputé était celui de Surrey Sud - White Rock, situé dans la banlieue de Vancouver, en Colombie-Britannique. Face à la députée sortante du Parti conservateur, le candidat libéral a bénéficié de la présence continue du Premier ministre, Justin Trudeau, dans une circonscription dont l'une des particularités est de compter 4,5 % de sikhs. Et, grâce à la directive, Trudeau a réussi son pari et le candidat libéral de Surrey Sud - White Rock est entré au Parlement (3). Thanks to the World Sikh Organization !

ÉNIÈMES ACCOMMODEMENTS

Ce qui frappe le plus dans ce nouvel épisode d'une longue série d'«accommodements», c'est l'extrême complaisance de la couverture médiatique à l'égard d'un Premier ministre aux accents fortement clientélistes et aux connaissances approximatives. Sa principale qualité est d'être le fils de son père, celui-là même qui a mis sur pied la doctrine d'Etat du multiculturalisme, avec son pendant, des «accommodements raisonnables». Pour éviter tout malentendu sur la portée de cette idéologie d'Etat, attention à ne pas confondre multiculturalisme et cosmopolitisme. Alors que ce dernier fait sauter les verrous communautaires pour célébrer le métissage et les échanges, le multiculturalisme, lui, fige l'individu dans la culture de ses parents de façon à le clouer à sa communauté d'origine du berceau jusqu'au tombeau.

C'est Pierre Elliott Trudeau qui, au début des années 80, a fait de la reconnaissance des identités ethniques et des communautés culturelles le pivot de l'organisation sociale et politique du pays.

Trudeau père a réduit l'Etat à un simple «gestionnaire» des droits individuels, «fabricant» ainsi une créature narcissique, un sujet exclusivement de droit, ahistorique et dépolitisé. En matière d'accommodements, l'injonction est simple : «Accommodons les plus intégristes des intégristes !» Cela se traduit par un bras de fer permanent entre des intégristes qui font passer leurs dérives pour de simples pratiques religieuses et un Etat réduit à son expression la plus minimaliste. Le voile intégral, par exemple, est présenté comme un attribut religieux digne de respect. Du coup, le gouvernement du Québec, qui vient d'imposer à reculons une loi précisant que les services publics doivent se donner et se recevoir à visage découvert, fait face à des contestations judiciaires. Le 30 novembre dernier, un juge a même suspendu temporairement cet article de la loi portant sur la neutralité religieuse de l'Etat. A l'heure actuelle, rien n'empêche une enseignante, une infirmière ou une policière de porter un voile intégral. De même, les écoles croulent sous les demandes de congé religieux venant du personnel, une situation qui crée des iniquités et multiplie les tensions au sein du personnel, explique Josée Bouchard, présidente de la Fédération des commissions scolaires du Québec. «Il est arrivé à quelques reprises au cours des derniers mois, raconte-t-elle, qu'un père de famille musulman refuse de discuter avec l'enseignante et la directrice de l'école fréquentée par son enfant parce que sa religion lui interdit de transiger avec des femmes. Dans au moins un cas, l'école a dû joindre l'imam local pour agir comme intermédiaire entre lui et l'école» (2). Dans les hôpitaux, les considérations religieuses donnent du fil à retordre aux professionnels, ajoute Diane Francœur, la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. «La laïcité dans les établissements permettrait de pallier ces problématiques», soutient-elle (2).

HYPERHOSPITALITÉ

Sauf que nos décideurs sont engagés dans une voie opposée. Pour ces derniers, affirmer le caractère laïque de l'Etat relève même du racisme. Les zélés serviteurs du religieux bénéficient de l'extrême indulgence d'un Justin Trudeau qui, pour renouveler la doxa de son père, a mis l'accent sur les identités religieuses. Avec lui, le Canada est en passe de devenir la terre la plus hospitalière pour les fondamentalistes religieux de tout poil. Marqué par une volonté d'opposition au voisin étatsunien et nourri par l'ambition de s'affirmer sur la scène internationale, Trudeau se croit investi d'une mission suprême, celle de réussir là où tout le monde a échoué, c'est-à-dire réussir la synthèse entre la démocratie et l'intégrisme religieux. Et, à chaque fois que le repoussoir Donald Trump prône la «fermeture» vis-à-vis des réfugiés et éructe sa détestable aversion pour les musulmans, son homologue canadien se prend pour un «sauveur» et s'écrie : «Welcome to Canada !» Si Trump est sans nuance, Trudeau l'est également. Sauf que personne ne le voit ou presque.

(1) La décision de la Cour suprême du Canada avait, à l'époque, semé l'émoi au Québec puisqu'elle s'opposait aux décisions des instances judiciaires et scolaires de la province qui avaient interdit à Gurbaj Singh Multani, âgé de 12 ans, de porter son kirpan à l'école.

(2) www.ledevoir.com/politique/canada

(3) Le Parlement canadien compte 17 députés sikhs dont cinq portent un turban. D'après le recensement de 2011, environ 455 000 personnes ont déclaré appartenir à la religion sikhe, soit 1,4 % de la population.



1 commentaire:

fylouz a dit...

Moi, je suis sûr que Donald Trump en a une plus grande sur son bureau, ET QUI FONCTIONNE !