20 janvier 2018

LE GRAND SILENCE



PREMIERE PARTIE : THE WAR GAME

« Une nation ne tirera plus l'épée contre une autre, Et l'on n'apprendra plus la guerre. »
Esaïe (2:4)

« Je regardai, quand l'agneau ouvrit un des sept sceaux, et j'entendis l'un des quatre êtres vivants qui disait comme d'une voix de tonnerre: Viens. »
« Je regardai, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait avait un arc; une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre. »
Apocalypse (6:1-2)

En 1964, la BBC lance un nouveau programme télévisé intitulé « The Wednesday Play », créé comme un support pour une nouvelle génération d'auteurs. « The Wednesday Play » a conservé jusqu'à ce jour une importante aura de qualité et d'inventivité. Ainsi, parmi ses découvertes, on note la présence du futur cinéaste Ken Loach qui signe en 1966 « Cathy Come Home » sur le drame des familles de sans-abris, littéralement désintégrées par le système.

Ken Loach utilise alors un style nouveau, celui du « réalisme documentaire » qui confond réalité et fiction. Afin de renforcer cette impression, Loach employa à l'époque une caméra 16mm et tourna son film en extérieurs, à une époque où la norme était de filmer en studio.

Ce style de mise-en-scène fut sévèrement critiqué à l'époque. La productrice et cadre administrative Grace Wyndham Goldie se plaignit dans un article du « Sunday Telegraph » que « Cathy Come Home » « brouille délibérément la distinction entre réalité et fiction... (Les téléspectateurs) ont le droit de savoir si ce qui leur est offert est réel ou inventé. »

Loach admit que « (Nous) étions très anxieux que nos représentations ne soient pas considérées comme de la dramaturgie mais comme la suite des nouvelles » qui précédaient le créneau de « The Wednesday Play ».

Mais Loach n'était pas le premier à utiliser ce style de mise-en-scène, dite « cinéma-vérité ».

Deux ans plus tôt, un jeune cinéaste de vingt-neuf ans avait recréé dans des conditions minimales et avec un budget ridicule l'ultime bataille ayant eu lieu sur le sol britannique (si l'on fait exception de la bataille de Graveney Marsh dans le Kent en 1940) : la bataille de Culloden, le 16 avril 1746 entre les forces loyalistes du Duc de Cumberland, de William Augustus et les forces Jacobites de Charles Edward Stuart, dit « Bonnie Prince Charlie » . C'était là son premier long-métrage.

Watkins utilisa uniquement une distribution d'acteurs amateurs pour son film. Mais ce qui fait toute la particularité de ce chef-d'œuvre, c'est que celui-ci fut réalisé comme si une équipe de télévision s'était trouvée sur place à l'époque, interviewant les différents belligérants de chaque camp, du simple soldat au commandant-en-chef, donnant au résultat final une apparence de réalisme inégalé. Les journalistes sont littéralement « embedded » - intégrés, et nous avec dans cette bataille qui nous est présentée en évitant soigneusement toute glorification d'un côté comme de l'autre, en soulignant au contraire, la tragédie qui oppose sur le terrain le frère au frère et, au sommet, le cynisme, l'incompétence et l'absence d'empathie des responsables du carnage.

Ce style deviendra la marque de fabrique de Peter Watkins.

L'année suivante, Watkins réalise donc pour « The Wednesday Play » le moyen-métrage de 49 minutes « After the bomb », qui deviendra ensuite « The War Game ». Celui-ci obtiendra l'Oscar du meilleur documentaire en 1966... bien qu'il n'en fut pas un. Fait unique en son genre.

Il ne sera pourtant diffusé sur la BBC qu'en...1985, pour le quarantième anniversaire du bombardement de Hiroshima.

Que s'est-il passé ?

En décembre 1965, le député William Hamilton pose la question à la Chambre des Communes : « The War Game » a-t-il été censuré sur ordre du gouvernement ?

La réponse est négative. Le gouvernement n'a exercé aucune pression et la décision de ne pas diffuser le film revient entièrement à la BBC.

« 5. Why then did the B.B.C. decide not to show it? »

« According to their statement, because it was too horrifying, »

“The B.B.C. has decided that it will not broadcast the War Game, a film on the effects of nuclear war in Britain, produced by Peter Watkins. This is the BBC’s own decision. It has been taken after a good deal of thought and discussion but not as a result of outside pressure of any kind.

When the television service undertook the making of a film on this subject, it recognised the risk that the film might turn out to be unsuitable for general showing. In the event, the effect of the film has been judged by the BBC to be too horrifying for the medium of broadcasting, it will, however, be shown to invited audiences, including those people who helped to make it.”

Le film fut-il effectivement projeté en salles ? C'est vrai... selon les termes précités.





Il semble que le public ait violemment réagi à l'annonce de l'interdiction de « The War Game » et il y eut effectivement une série de projections du film en salle durant une semaine de février 1966, sur invitations au « British Film Institute's National Film Theatre ». Les invités se composèrent de membre influents de l'Establishment Britannique, de membres des forces armées et de la défense civile, de parlementaires et de correspondants des affaires militaires et de la défense. Les critiques de films ne furent pas admis, pas plus que des membres du public qui se virent refuser l'entrée par des gardes de sécurité de la BBC se tenant épaule contre épaule devant la salle.

Sir Hugh Carlton Greene, Directeur Général de la BBC, rejeta une requête de Madame Renee Short, Membre Travailliste du Parlement, d'organiser une projection publique du film au motif que la majorité de la presse y était opposée.

Dans une lettre secrète, Hugh Greene confirma que son intention était d'enfermer le film dans un coffre-fort après les projections du NFT au prétexte que « nous aurons ainsi rempli notre obligation de diffuser le film. »

Quoi qu'il en soit, il apparaît que plusieurs acteurs retrouvés en 2013 par la BBC purent le voir à l'occasion d'une séance spéciale pour la première fois... en cinquante ans.

En 1946, le 5 mars, le désormais ex-Premier ministre britannique Winston Churchill prononce un discours au Westminster College de Fulton, dans le Missouri, en présence du Président Truman. S'exprimant avec l'éloquence qu'on lui connait (il obtiendra le prix Nobel de littérature en 1953), mais en son nom personnel, Churchill met en garde l'assistance contre les risques d'expansionnisme soviétique et invite à contrer celui-ci à travers une « relation spéciale » américano-britannique sous l'égide des Nations Unies.

« De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l'Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États d'Europe centrale et orientale. Varsovie,Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia, toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent se trouvent désormais dans ce que je dois appeler la sphère soviétique, et sont toutes soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l'influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et, dans beaucoup de cas, à un degré croissant, au contrôle de Moscou. »

L'année suivante, Truman institue sa « doctrine d'endiguement ». De juin 1948 à mai 1949, c'est le blocus de Berlin. 1949 voit la création de l'OTAN, la division de l'Allemagne et l'acquisition de la bombe H par l'Union Soviétique.

Le monde est entré dans la « guerre froide », expression inventée semble t-il par George Orwell.

Celle-ci se caractérisera par une course aux armements nucléaires par les deux grands blocs et une série d'affrontements indirects : guerre de Corée, d'Indochine, du Vietnam, dont le point culminant surviendra en 1962 avec la crise des missiles de Cuba.

« Delenda Carthago » disait Caton l'Ancien. Son vœu se verra réalisé en 146 avant J.C. Durant l'assaut final, la bataille dégénère en combats de rue, ce qui pousse le général Scipion Émilien à incendier la ville. Environ 1 000 carthaginois se réfugient dans le temple d'Eshmoun. La citadelle est finalement investie et les derniers combattants – dirigés par Hasdrubal le Boétharque – se barricadent dans le temple au sommet de la colline. Hasdrubal se rend en secret auprès de Scipion afin d'implorer sa grâce. L'apprenant, son épouse fait construire un bucher et se jette dedans avec ses enfants.

L'historien Australien Ben Kiernan parlera de « premier génocide » : exécutions massives, incendie de la ville pendant dix jours, son emplacement est maudit et la terre est rituellement salée afin que plus rien n'y pousse.

« Carthaginem esse destrui ». La troisième guerre punique se solde donc par la première « guerre d'anéantissement ». La notion sera revitalisée au XXème siècle avec le génocide des tziganes et des juifs, les bombardements de Dresde ou d'Hiroshima.

C'est alors que l'on passe au niveau supérieur. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, on peut évoquer l'expression de « guerre de vitrification » qui mènera à la doctrine de dissuasion nucléaire. En effet, qu'est ce que la « guerre de vitrification », sinon l'extermination totale de l'adversaire, de ses infrastructures, de ses réserves, de ses capacités à survivre ?

Mais que se passe t-il lorsque l'ennemi dispose des mêmes capacités de destruction ?

On imagine alors les « frappes ciblées », la « riposte graduée » par l'intermédiaire d'engins nucléaires tactiques, de théâtre, stratégiques...

L'atome fascine après Hiroshima et Nagazaki. Le public est soumis à un bombardement d'idées et de concepts plus farfelus les uns que les autres qui font de l'atome le sommet du progrès et de la modernité.

Dès la fin de la guerre, l'occupant américain interdit toute mention des bombes atomiques dans la presse japonaise. Les « hibakusha » font l'objet de rejet et de discriminations. « Le Monde » titre sur « Une révolution scientifique ». Les allusions aux souffrances des victimes et aux effets des radiations sont contrôlées.

De façon tout à fait incroyable, un homme va défier la censure. Son nom est Wilfred Burchett et, en 1945, cela fait quatre ans qu'il couvre la guerre du Pacifique pour le compte du « Daily Express ». Le 2 septembre, alors que six-cents de ses confrères assistent à la reddition des forces japonaises sur le cuirassé « Missouri », lui monte sans accréditation dans un train, destination : Hiroshima, qui n'est pas encore sous contrôle américain. Après vingt heures de voyage au milieu de soldats et d'officiers armés qui le regardent d'un sale œil, il débarque en pleine nuit en gare d'Hiroshima, où il est immédiatement arrêté.

Relâché au petit matin, il découvre le gigantesque champ de ruine et les hôpitaux bondés où meurent les gens d'une mystérieuse maladie :

« A Hiroshima, trente jours après la première bombe atomique qui détruisit la ville et fit trembler le monde, des gens, qui n'avaient pas été atteints pendant le cataclysme, sont encore aujourd'hui en train de mourir, mystérieusement, horriblement, d'un mal inconnu pour lequel je n'ai pas d'autre nom que celui de peste atomique [ ... ]. Sans raison apparente, leur santé vacille. Ils perdent l'appétit. Leur cheveux tombent. Des taches bleuâtres apparaissent sur leur corps. Et puis ils se mettent à saigner, des oreilles, du nez, de la bouche. »

L'article de Burchett paraitra le 5 septembre en « une » du « Daily Express ». Juste à temps. La censure s'abat sur le Japon. Les conséquences de la bombe sont ignorées, voire niées. William Laurence, chef des relations publiques du « Projet Manhattan » répond à Burchett le 13 dans le « New York Times » :

« Aucune radioactivité dans les ruines d'Hiroshima. (...) Les Japonais prétendent que des gens sont morts du fait des radiations. Si cela est vrai, ils ont été très peu nombreux. Et s'il y a eu des radiations, elles ont été émises pendant l'explosion et pas après. Les Japonais poursuivent leur propagande pour créer l'impression que nous avons gagné la guerre de façon déloyale. »

Burchett mourra en 1983, d'un cancer.

En occident, on voit dans le nucléaire la promesse d'un nouvel âge d'or qui se traduira par le remplacement des centrales à charbon et de l'essence par l'énergie nucléaire : automobiles à moteur nucléaire, irradiation des aliments à fin de préservation, bombardier à propulsion nucléaire, utilisation des essais nucléaires du Nevada à des fins touristiques...

En septembre 1954, une bombe de 20 kilotonnes explose au-dessus de la ville de Totskoye, dans l'Oural, à 130 kilomètres de Kouibichtchev (800 000 habitants) et 160 kilomètres d'Orenbourg (265 000 habitants). 45 000 soldats sont lancés dans la fournaise nucléaire dans le but de savoir si les troupes seront capables de combattre dans une zone sous bombardement atomique.

Dans le bréviaire de l'horreur nucléaire, le Kazakhstan occupe sans doute la première place. Dans ce que l'on appela le « polygone » : une zone de 18 500 km2 fut soumise à 466 essais nucléaires sur une période de quarante ans dont 116 en atmosphère. Lors de l'essai de la première bombe à hydrogène, on évacua 191 habitants du village de Karaoul à 120 kilomètres de l'épicentre, mais en y laissant 49 hommes avec ordre de rester dehors. On fit boire de la vodka à la moitié d'entre eux (on imaginait qu'elle avait des vertus radioprotectrices). Trois hommes seulement survécurent.

De leur côté, les Américains utilisèrent 700 « cobayes humains » et exposé des milliers de personnes aux retombées. Le 26 juillet 1946, une bombe de 50 Mt explosa sous l'eau, à Bikini. « Operation Crossroads », un documentaire de Robert Stone montre des marins de l'US Navy montant à bord des navires qui n'ont pas coulé. Le narrateur y perdit ses deux jambes et son bras gauche avant de décéder d'une « mystérieuse maladie ».

L'ignorance ne peut être invoquée ici, du moins dans le cas des Américains. Lorsque Fermi construisit à Chicago, en 1942, le premier réacteur nucléaire, on se soucia d'emblée de la sécurité des chercheurs. Par ailleurs, dès 1928, des radiologues, alertés du grand nombre de décès parmi les leurs, fondèrent la Commission internationale pour la protection contre les radiations ionisantes.

Dès les années quarante, on administra à plus de 700 femmes enceintes venues dans un service de soins gratuits de l'université de Vanderbilt (Tennessee) des pilules radioactives exposant le fœtus à des doses radioactives trente fois supérieures à la normale. Dans le Massachusetts, on servit à des enfants handicapés mentaux des aliments exposés aux radiations. En 1963, 131 détenus de prisons d'État de l'Oregon et de Washington se portèrent volontaire contre un dédommagement de $ 200 pour recevoir des doses jusqu'à 600 röntgens aux testicules. Dans un autre cas, des patients hospitalisés et que l'on estimait condamnés se virent administrer de petites doses de plutonium. Plusieurs patients survécurent néanmoins, dont un ouvrier blessé à la jambe. Il se vit amputer de celle-ci et survécut quarante-quatre ans.

Le gouvernement britannique effectue entre octobre 1952 et octobre 1957 des essais nucléaires sur trois sites australiens : les îles Monte Bello, Emu Field et Maralinga. Ces essais se font sans l'autorisation des propriétaires fonciers coutumiers. La région de Maralinga était habitée par les populations aborigènes Pitjantjatjara et Yankunytjatjara, pour qui Maralinga est d’une très grande importance spirituelle. Certaines zones sont striées de pistes du « Dreamtime ».

« Nous étions tous en train de vivre là quand le gouvernement a utilisé le pays pour la Bombe. Certains vivaient à Twelve Mile, juste à la sortie de Coober Pedy. La fumée était bizarre et tout semblait comme voilé. Tout le monde est tombé malade. D’autres gens étaient à Mabel Creek et beaucoup sont tombés malades. Certains vivaient à Wallatinna. D’autres ont été déplacés. Les « whitefellas » et tous les autres sont tombés malades. Nous étions jeunes, les femmes n’avaient pas de cancer du sein, ni autre forme de cancer. Le cancer était aussi inconnu des hommes. Et pas d’asthme, nous n’étions pas malades. Le gouvernement estimait qu’il savait ce qu’il faisait à l’époque. Maintenant, ils reviennent pour nous dire à nous, pauvres « blackfellas », que « Rien ne va vous arriver, rien ne va venir vous tuer. »…Et nous nous faisons du souci pour nos enfants. Nous avons beaucoup d’enfants qui grandissent dans le pays et il y en aura encore plus, des petits-enfants et des arrières petits-enfants. »

A partir de 1957, six essais sont effectués sur l'île Christmas. On donne l'ordre au personnel de service de se mettre en rang à ciel ouvert, dos à l'explosion et de garder les yeux fermés pendant vingt secondes après la déflagration. En mer, les équipages sont disposés sur le pont des navires. Des pièces probantes dans les archives britanniques prouvent que l'un des buts de ces expérimentations était d'étudier l'incidence des essais nucléaires « sur le personnel et l'équipement ».

« La Marine requiert des informations concernant les effets de divers types d’explosions atomiques sur les navires, leur contenu et l’équipement. La Marine doit obtenir des informations détaillées sur les effets des divers types d’explosions sur l’équipement, le ravitaillement et les hommes avec ou sans protection ». 
(Note de service : 20 mai 1953)

« Pendant les essais de 1957, la RAF bénéficiera d’une expérience inestimable en matière d’utilisation des armes et pourra observer de près les effets des explosions nucléaires sur le personnel et l’équipement ».
(Note de service : 29 novembre 1955)

Des hommes sont sélectionnés pour des « essais de tenues vestimentaires ».

“On leur a demandé de porter un type de vêtement particulier et de ramper ou marcher à travers le point zéro [l’endroit où la bombe a explosé] parfois quelques heures ou quelques jours après l’explosion d’armes atomiques à Maralinga. Le but était de déterminer si les vêtements offraient une quelconque protection aux matériaux radioactifs qui se trouvaient dans le sable et l’air ambiant dans lesquels ils travaillaient à ce moment-là. ».
(Sue Rabbit Roff, Université de Dundee)

Aucun examen médical n'est effectué, ni avant, ni après les essais.

En novembre 1956, l'Air Vice Marshall Wilfred Oulton publie une étude sur la zone de danger des essais nucléaires « Grapple » de 1957-1958. Le dosage de radiation établi diffère selon qu'il s'agit du personnel Britannique (niveau B) ou des insulaires (niveau B').

« Pour les populations civilisées, habituées à porter des chaussures et des vêtements et à se laver, l’activité nécessaire pour atteindre ce dosage (niveau B) est plus important que ce qui est nécessaire pour atteindre un dosage équivalent pour les populations primitives qui n'ont pas l'habitude de porter de tels habits. Pour de telles populations, le niveau correspondant d'activité est désigné sous le nom de niveau B’ ».

En mars 1957, aux États-Unis, le rapport de Brookhaven (Wash 740) dont le but avoué est de convaincre le Congrès de voter le « Price Anderson Act » proposé par l'Atomic Energy Council (AEC) avance les chiffres suivants en cas d'accident grave dans une centrale nucléaire : 3 400 morts, 43 000 personnes contaminées, 7 milliards de dollars de dommages matériels. Cette loi visait à limiter la responsabilité civile des producteurs d'électricité à 60 millions de dollars sur une période de dix ans. Le gouvernement s'engageait à couvrir les frais supplémentaires jusqu'à concurrence de 500 millions de dollars.

Cette loi permettait aux compagnies privées de se lancer dans la production d'électricité à base d'énergie nucléaire. Vers 1964-1965, le rapport fut mis à jour, mais, au vu de ses conclusions, il fut tabletté et le « Price Anderson Act » prorogé de dix ans.

Pour la France, l'essai « Gerboise bleue », le 13 février 1960 a lieu dans la région de Reggane en Algérie. Sa puissance est de 70 Kt, supérieure à celle, combinée, des premiers essais des trois autres puissances nucléaires de l'époque : « Trinity » (USA, 19 Kt), « RDS-1 » (URSS, 22 Kt) et « Hurricane » (UK, 25 Kt). Les journalistes présents, à 20 kilomètres de l'épicentre ont certainement été exposés aux radiations. Le nuage radioactif atteint Tamanrasset, Ndjamena, Bangui, Bamako, l'Espagne et la Sicile.

Le 1er avril, c'est au tour de « Gerboise blanche » (4 Kt). Lors de cet essai, 150 algériens dont une majorité de prisonniers sont utilisés comme cobayes.

Le 25 avril 1961, « Gerboise verte » est déclenchée dans la précipitation suite au putsch des généraux à Alger, le 23. D'un point de vue technique, avec 1 Kt, c'est un échec. Des appelés du contingent sont utilisés comme cobayes et envoyés jusqu'à 800 mètres de l'épicentre.

« Je suis sorti de la tranchée et tout de suite ses yeux m’ont fixé : deux prunelles de cendre. C’était une chèvre, une pauvre chèvre que nous n’avions pas vue, enchaînée sur la plaine, face au pylône et à la bombe. Un chevreau semblait s’abriter derrière elle, sur ses pattes tremblantes. Tous deux étaient comme cuits. J’ai abandonné mon compteur, et la chèvre s’est mise à hurler. Le chevreau était tombé sous elle. Il y avait ce cri, mécanique, sans être, un cri à nous rendre fous. Pour ce cri, j’aurais renoncé à la France. »
(Christophe Bataille - « L'expérience »)

Le 1er mai 1962, c'est l'accident de « Béryl ». C'est le deuxième essai souterrain à In Ecker, au nord de Tamanrasset. La bombe est placée au fond d'une galerie dans la montagne de Taourirt Tan Afella. Elle est refermée par un bouchon de béton et quatre portes en acier. Ces mesures sont réputées permettre le meilleur confinement possible de la radioactivité et de nombreux officiels assistent à l'essai. Mais au moment du tir, le bouchon cède et la dernière porte est projetée à plusieurs dizaines de mètres. Un nuage radioactif culmine à 2 600 mètres d'altitude. Un millier de personnes sont contaminées dont les ministres Pierre Messmer (ministre des armées) et Gaston Palewski (ministre de la recherche scientifique). Ce dernier décèdera d'une leucémie en 1984. Pierre Messmer lui survivra jusqu'en 2007, décédant d'un cancer. Le nombre d'Algériens contaminés reste à ce jour inconnu.

Les causes de décès à Tahiti disparaissent dès 1963 à la fois des tables de l'Organisation Mondiale de la Santé et du « Journal Officiel ».

En 1950, le général Mac Arthur est révoqué pour avoir demandé à utiliser des bombes atomiques contre les renforts chinois aux Nord-Coréens. Trois ans plus tard, Eisenhower réitère la menace (ce qui hâte peut-être la fin de la guerre). En 1956, c'est au tour de Khrouchtchev de s'y mettre afin de contraindre Français et Britanniques à se retirer de l'Égypte, durant la crise de Suez.

En 1962, on passe tout près de l'apocalypse nucléaire. Fidel Castro exhorte Khrouchtchev à se lancer dans l'opération « Anadyr » : l'installation de missiles nucléaires à Cuba et à accepter une guerre nucléaire. Face à la doctrine « du fort au fou », c'est celle « du fort au fort » qui l'emporte. Elle coutera son poste à Khrouchtchev deux ans plus tard, et peut-être sa vie à Kennedy, l'année suivante.

En 1951, les États-Unis créent la « Federal Civil Defense Administration ». Aucun budget n'est réellement prévu pour la protection des populations. On met donc l'accent sur la dissémination de « l'information ». C'est de cette époque que date la philosophie du « Duck and Cover ».

« When you see a flash of light brighter than the sun—-
Don’t run; there isn’t time.
Fall flat on your face.
Get Down Fast! »

On recommandait alors à la population de rester au sol « au moins une minute ».

Les conséquences des retombées étaient peu connues à l'époque. Cela changea en 1954 avec l'explosion de « Castle Bravo » qui affecta non seulement des résidents de l'atoll qui y retournèrent après l'explosion mais des pêcheurs japonais à 7 000 miles de là. Les exercices « Duck and Cover » furent néanmoins poursuivis.

Pourquoi ? Il semble que l'offre de conseils de prévention – aussi inadéquat fussent-ils – ait eu pour objet de diminuer les risques de panique en cas de catastrophe. Par ailleurs, des études sur la seconde guerre mondiale avaient démontré que des civils entrainés à administrer des soins de premiers secours et organisés en équipes pouvaient faire face à 95% des mesures d'urgences nécessaires en cas de catastrophe.

« The War Game » est loin d'être le premier film réalisé portant sur le sujet d'une guerre nucléaire. Citons :

« Five » (1951) de Arch Oboler, film à petit budget ($ 75,000) décrivant le sort de cinq survivants après une catastrophe nucléaire. Le film évoque déjà la menace représentée par les radiations et semble s'achever sur une image fataliste de l'avenir.

« On the beach » (1959) de Stanley Kramer, doté d'une distribution prestigieuse (Gregory Peck, Ava Gardner, Fred Astaire, Anthony Perkins), il décrit la lente agonie de survivants en Australie après une guerre nucléaire ayant touché l'hémisphère nord. La menace, ici, vient des retombées nucléaires qui menacent même les zones ayant échappé à la guerre. Aucune échappatoire, sinon au travers du suicide.

« Sekai Daisensō » (la grande guerre mondiale) (1961) de Shūe Matsubayashi qui décrit l'accroissement des hostilités suite à une reprise de la guerre de Corée et son aboutissement en une guerre nucléaire. Les personnages principaux (des Tokyoïtes) choisissent de subir leur sort avec fatalisme.

“La Jetée” (1962) de Chris Marker que celui-ci a décrit comme un “roman photo”. Il s'agit d'une dystopie de 28 minutes réalisée sous forme de photomontage. Il est à l'origine du film “12 monkeys” de Terry Gilliam (1995). Selon les termes du bloggueur Jake Hinkson : “Quelque fussent nos efforts pour nous perdre (dans le passé), nous serons toujours ramené dans le monde, dans le présent. En fin de compte, on ne peut échapper au présent.”

“Panic in year zero” (1962) de Ray Milland. Semble surtout intéressant pour sa démonstration de l'effondrement des liens sociaux en cas de guerre nucléaire.

“This is not a test” (1962) de Frederic Gadette, film à petit budget qui dépeint les efforts ineptes de deux représentants de l'autorité pour maintenir celle-ci dans l'attente d'une guerre nucléaire.

“Ladybug Ladybug” (1963) de Frank Perry. Ce film, réalisé un an après la crise de Cuba semble particulièrement intéressant. Basé sur un article de Lois Dickert : “They thought the war was on !” (McCall's, avril 1963) à propos d'un incident survenu dans une école primaire et qui vit la mort d'une élève. Ce film, oublié aujourd'hui et apparemment indisponible en DVD semble l'un des plus réalistes jamais réalisé sur le climat d'hystérie de l'époque : le film se concentre sur une classe d'une école primaire rurale alors qu'une alerte de raid aérien a été déclenchée sans que l'on sache si c'est un test, un accident ou la terrible réalité. Professeurs et fonctionnaires scolaires suivent comme ils le peuvent les directives ineptes en cas d'alerte. L'action se porte en particulier sur une maitresse d'école censée ramener chez eux ses élèves et qui se casse un talon de chaussure, impuissante à controler ses protégés qui finissent par sombrer dans un comportement façon “Lord of the flies”.

“Dr. Strangelove or : How I learned to stop worrying and love the bomb” (1964) de Stanley Kubrick. Je ne vais pas vous insulter ici en essayant de vous résumer ce film indémodable. Notons toutefois que, bien qu'il ait été critiqué à l'époque de tous cotés pour son caractère absurde, il apparait – et rappelons ici le souci de précision obsessionnel de Kubrick, basé sur une recherche approfondie pour chacun de ses films – que “Dr. Strangelove” est un film profondément réaliste.

Durant la guerre froide, les USA se virent placés devant un dilemme : celui du “toujours/jamais”. Il s'agissait en effet de s'assurer à la fois de la capacité des forces armées à répliquer en cas d'attaque nucléaire (impliquant la destruction de la chaine de commandement au plus haut niveau : le président des Etats-Unis) et de s'assurer que des armes nucléaires ne puissent être utilisées sans autorisation en temps de paix.

En 1953, Eisenhower fit le choix qui lui paraissait le moins mauvais : celui du “toujours”. En cas d'urgence et dans l'impossibilité de contacter le Président, l'Air Force serait autorisée à employer ses missiles anti-aériens à capacités nucléaires. Pire encore, une bonne demi- douzaine d'officiers supérieurs seraient autorisés à déclencher le feu nucléaire sans en référer à la Maison Blanche dans le cas où leurs forces seraient attaquées et que “l'urgence du moment et des circonstances ne permette clairement pas une décision spécifique de la part du Président, ou de toute personne autorisée à agir en son nom.” Craignant à juste titre une réaction défavorable de la part du public, Eisenhower tint cette décision secrète.

Par la suite, l'administration Kennedy fut non seulement choquée de cette information mai également des conditions dans lesquelles étaient conservées les quelques trois-mille engins nucléaires Américains en Europe. Peu d'entre eux étaient neutralisés, et rien n'empêchait un officier de l'OTAN Turc, Hollandais, Italien, Britannique ou Allemand de les utiliser sans l'approbation des Etats-Unis.

En décembre 1960, quinze membres du Congrès, membres du “Joint Committee on Atomic Energy” effectuèrent une tournée des bases de l'OTAN. Ils découvrirent avec stupéfaction que des engins nucléaires étaient quotidiennement gardés, transportés et manipulés par du personnel étranger. Harold Agnew, un physicien de Los Alamos – découvrant des pilotes Allemands assis dans des avions Allemands décorés aux insignes Allemands, et transportant des bombes atomiques Américaines – “fit pratiquement dans ses culottes” lorsqu'il réalisa qu'une simple sentinelle Américaine armée d'un fusil était tout ce qui empêchait quelqu'un de décoller dans l'un de ces avions pour s'en aller bombarder l'Union Soviétique.

L'administration Kennedy décida de mettre en place un système de commandes électromécaniques codées ou “Permissive Action Links” (PALs). Les armes ne pourraient être utilisées sans le code approprié, et ce code ne serait partagé avec les alliés de l'OTAN que si la Maison Blanche était prête à partir en guerre contre les Soviétiques. Les miltaires Américains furent moins qu'enchantés. Un mémo du Département d'Etat résumait ainsi l'opinion du “Joint Chiefs of Staff” en 1961 : “tout va bien avec le programme d'armement atomique et il est inutile de procéder à des changements.”

Pendant des années, l'Air Force et la Navy bloquèrent toute tentative d'ajouter des commandes codées à l'arsenal à leur disposition. On institua alors la règle du binôme afin de rendre plus difficile l'usage d'une arme nucléaire sans autorisation.

Kubrick avait obtenu la collaboration sur son film d'un ancien pilote de la R.A.F. : Peter George, auteur dur roman « Red Alert ». A l'insu de Kubrick, un membre du Département de la Défense expédia un exemplaire du roman à chaque membre du «Pentagon’s Scientific Advisory Committee for Ballistic Missiles ».

Des commandes codées furent finalement ajoutées au systèmes de contrôle des missiles et bombardiers Américains au début des années 70. L'Air Force prit la chose comme une insulte, un manque de confiance dans son personnel. En conséquence, le code secret de lancement d'un missile institutionnalisé dans chaque site Minuteman fut : 00000000.

Ajoutons pour finir que Bill Clinton égara en 2000 le « biscuit », une carte digitale sur laquelle étaient inscrits les codes nucléaires, sans se préoccuper d'en informer qui que ce soit pendant des mois. En 2013, le Vice Amiral Tim Giardina, numéro deux du « U.S. Strategic Command » fut placé sous enquête pour contrefaçon de jetons de casino. Il fut relevé de son commandement en octobre. Quelques jours plus tard, le Major Général Michael Carey – responsable des missiles balistiques intercontinentaux – fut sanctionné pour conduite « inconvenante de la part d'un officier et d'un gentleman ». Selon un rapport de l'Inspecteur Général de l'Air Force, durant un voyage officiel en Russie, il s'était montré grossier envers des officiers Russes, avait passé du temps en compagnie de jeunes femmes « suspectes », discuté de façon ostentatoire d'informations secrètes et – ivre – tenté de se joindre à un orchestre dans un restaurant à proximité de la Place Rouge.

« Fail Safe » (1964) de Sidney Lumet : inutile de s'appesantir trop sur ce film. Il reprend à peu de choses près la même intrigue que « Dr. Strangelove », mais de façon « sérieuse ». Durant le tournage de son film, Kubrick eut vent de la production de « Fail Safe ». Craignant à juste titre la concurrence de celui-ci – doté d'une distribution prestigieuse : Henry Fonda, Walter Matthau – il fit tout pour retarder sa sortie : à commencer par une plainte en « violation de droit d'auteur » en se basant sur les similitudes entre les romans « Red Alert » (sur lequel est basé « Dr. Strangelove ») et « Fail Safe ». Le plan fonctionna : le film sortit huit mois après « Dr. Strangelove »... et fut un échec commercial.

Par soucis d'honnêteté (n'en n'espérez pas trop de ma part), je précise que les seuls films de cette liste que j'ai vu sont « La Jetée », « Dr. Strangelove » et « Fail Safe ».

Il existe bien d'autres films de cette époque sur une possible troisième guerre mondiale, mais je n'en ai retenu ici que les plus marqués du sceau du réalisme et de la pertinence.

Voici donc à peu près où nous en sommes en 1964. Bien évidemment, le public n'est pas conscient de la plupart des événements énoncés ci-dessus. Les essais nucléaires son « Top-Secret » et leurs dessous ne seront révélés que plusieurs décennies plus tard.

Revenons donc à Peter Watkins.

Celui-ci est farouchement antimilitariste (il a vécu le « Blitz »). La crise de Cuba a profondément affecté les populations et l'inquiétude est palpable. 1963 a vu la signature de l'accorde de Moscou sur l'arrêt des essais nucléaires. Les Russes, les Américains et les Britanniques signent, mais Paris et Pékin refusent. Les autorités et les médias taisent les effets qu'une guerre nucléaire aurait sur le monde.

Peter Watkins est influencé à la fois par le « Free cinema » et le « Cinéma-direct » de Drew et Leacock (« Primary », « The Chair », « Crisis », etc.).

Le « Free Cinema » (ou cinéma des « Angry Young Men ») n'est pas sans rappeler la « Nouvelle Vague » française par sa remise en cause des conventions techniques et sociales du cinéma de l'époque, son indépendance vis-à-vis de l'industrie, l'originalité des sujets, en particulier une réalité sociale déniée.

Je me permettrais de le citer ici dans le texte :

«  By late 1964 Harold Wilson’s newly elected Labour Government had already broken its election manifesto to unilaterally disarm Britain, and was in fact developing a full-scale nuclear weapons programme, in spite of wide-spread public protest. There was a marked reluctance by the British TV at the time to discuss the arms race, and there was especially silence on the effects of nuclear weapons - about which the large majority of the public had absolutely no information. I therefore proposed to the BBC that – using  one small corner of Kent in southeastern England to represent a microcosm – I  make a film showing the possible effects, during an outbreak of war between NATO and the USSR, of a nuclear strike on Britain.

At that precise moment the BBC was undergoing a power struggle, a ‘night of the long knives’ - someone  very senior had been fired, someone else had quit in support, and Huw Wheldon was pushed two notches up the Corporation’s hierarchical ladder to the position of Controller of BBC 2. He was no longer the Head of the Documentary Film Department, and, at the worst possible time, his personal backing was suddenly gone. The BBC read the script of ‘The War Game’, reluctantly agreed to give me a budget, but warned that the film might not be completed. This warning was a result of the British Home Office (in charge of Civil Defence, into which the government was pouring great amounts of money and propaganda) having telephoned the BBC to inquire why I was making a film on this subject. As part of my research, I had sent a letter to the Home Office inquiring how many hospital beds, etc. the Civil Defence would be able to provide following an all-out nuclear strike on the UK, and this had naturally prompted their query to the BBC. »

Le tournage eut lieu début 1965, dans les villes de Tonsbridge, Gravesend, Chatham et Dover, dans le Kent. La plupart des acteurs recrutés étaient des amateurs. L'équipe était constituée du directeur de la photographie Peter Bartlett, de l'ingénieur du son Derek Williams, de la maquilleuse Lilian Munro,  du responsable des cascades Derek Ware, des scénographes Tony Cornell et Anne Davey, de la costumière Vanessa Clarke et du monteur Michael Bradsell.

Une fois de plus – comme dans « Culloden » – l'objectif affiché de Watkins était de créer une impression d'immersion renforcée par le sentiment d'immédiateté des fausses actualités. Il s'agissait de plonger le spectateur dans un état d'étude approfondie de sa propre histoire, impliquant cette fois-ci le potentiel d'imminence des événements montrés. Il s'agissait de briser l'illusion de la « réalité » telle que proposée par les médias de masse et leur silence concernant la course aux armements nucléaires.

« The War Game », comme tous les films de Watkins, est un « docu-drama » tout en se refusant à l'être. Comme dans le docu-drama, Watkins repousse la frontière de la crédibilité, imposant une réflexion sur le rapport spectateur/film et sur les concepts de réalité et d'objectivité. Il en retient certains éléments (caméra légère et en mouvement, son synchrone, pellicule permettant les prises de vues en lumière naturelle) tout en en rejetant d'autres (intervention du journaliste, montage).

« Ici en effet, point de transposition esthétique du réel comme chez Eisenstein, mais une vision directe à quoi l’absence de médiations esthétiques confère pourtant une force de persuasion qui n’est pas seulement de l’ordre physique (les sueurs froides) ou intellectuel (l’adhésion à la vision politique et morale de l’auteur). Car le film nous touche aussi parce qu’il est beau et il est beau parce qu’il est vrai, même si cette vérité indépassable naît d’une totale reconstitution, même si cette confondante apparence de réalité vient d’un complet trucage. En jouant un peu sur les mots, on pourrait dire qu’un tel film est aux antipodes du cinéma-direct et qu’il est pourtant le comble du cinéma-vérité ».
Marcel Martin – Journaliste et critique de cinéma.

Watkins casse les codes du cinéma documentaire comme pour en rejeter les conventions. Les éléments traditionnels du documentaire deviennent des effets de mise-en-scène (flous, mauvais cadrages, caméra tremblante, présence d’archives et interviews des sujets filmés).

« Peter Watkins dénonce l’utilisation par le cinéma documentaire d’artifices fictionnels qui altèrent inconsciemment le jugement par une adhésion émotionnelle. Cette contestation passe par un travail similaire de déconstruction des procédés fictionnels en jeu. Cette dimension subversive est moins immédiate et apparaît plus lors de l’analyse qu’à la vision des films : c’est là le paradoxe que l’artifice fictionnel est tant passé dans les habitudes de réception, qu’il en devient limpide, « transparent ». Il est nécessaire d’émettre une réserve sur l’interprétation à porter sur l’emploi de ces procédés, parfois explicitement mis en valeur (faux raccords, arrêt sur image, caméra subjective, etc) mais souvent utilisés malgré tout pour donner au film une fluidité minimale (agencement des séquences par raccord sonores, ellipses permettant de faire progresser la narration, etc) et éviter de pousser la démarche du réalisateur vers une dimension trop expérimentale. »
Alexandre Labrussiat – Metteur en scène.

On pourra comparer « The War Game » avec la version radiophonique de « La guerre des mondes » d'Orson Welles dans le sens où le film implique intellectuellement, émotionnellement et activement le spectateur.

La fiction déborde dans le « docu-drama » lorsque la caméra se montre non seulement invincible, mais fait preuve d'ubiquité.

Autre écart avec le « docu-drama », Watkins brise le « quatrième mur » en interpellant le spectateur, en l'impliquant de force dans son film par un effet de distanciation Brechtien qui l'éloigne de la narration fictionnelle. Brecht, qui s'est inspiré du théâtre chinois, japonais, du Moyen-âge et du théâtre Elizabéthain, parle de Verfremdungseffekt (de l'allemand fremd : étrange, étranger, inconnu) pour affirmer la distanciation au théâtre en vue de la désaliénation du spectateur, c'est-à-dire la réduction de sa passivité. Watkins rejette le spectateur « passif ». Il le veut « actif » et fait appel à son intelligence, à son sens du jugement. De par sa mise-en-scène militante il lui impose certains choix tout en lui laissant – par l'ubiquité de la caméra, qui présente un même sujet sous différents points de vue – la liberté de se faire sa propre idée.

« L'avantage essentiel que le théâtre épique tire de la distanciation (laquelle vise exclusivement à montrer le monde sous un angle tel qu'il apparaisse comme susceptible d'être pris en main par les hommes), c'est justement son caractère naturel et terrestre, son humour, son refus de toute cette mystique dont le théâtre traditionnel est redevable à des époques depuis longtemps révolues. »
Bertolt Brecht – dramaturge, poète, metteur en scène, théoricien du théatre.

« Avant tout je veux choquer les gens, les tirer de leur confort, leur montrer ce qu’ils se refusent à voir, en un mot, les forcer à comprendre ».
Peter Watkins

La BBC semblait l'endroit idéal pour un tel projet. Celle-ci avait depuis longtemps établi fermement son engagement à la neutralité : traitement neutre d'un sujet controversé, sans pour autant tomber dans le piège de la compensation « bon sujet » par « mauvais sujet ».

La BBC était alors dirigée par Sir Hugh Carleton Greene, considéré comme le meilleur Directeur-Général que celle-ci ait jamais eu, lui donnant un nouveau souffle avec l'objectif d'apporter éducation, information et divertissement dans tout le pays. Cet effort visait à s'aligner avec le vent de libération qui soufflait sur le pays à l'époque et ce, avec l'aide du gouvernement réformiste d'Harold Wilson et du Ministre de l'Intérieur Roy Jenkins qui mettait toute son influence dans la réforme de l'avortement, l'abolition de la pendaison et la légalisation partielle de l'homosexualité.

La BBC ne resterait pas en dehors de cette période de réforme : elle serait au cœur de la réforme, avec les réformistes. Elle ignorerait avec superbe les actions de la militante puritaine Mary Whitehouse, destinées à « nettoyer les ondes ».

Durant son mandat, la BBC produisit et diffusa, en plus de « Cathy come home », le premier film sur le phénomène de l'avortement illégal : « Up the junction ».

Et puis vint « The War Game ».

« I repeated the “you-are-there” style of newsreel immediacy. My purpose, as in ‘Culloden’, was to involve ‘ordinary people’ in an extended study of their own history - only this time the subject involved potentially imminent events, for the threat of full-scale nuclear war was a very real one at that time. There was, however, an important stylistic difference in this film. Interwoven among scenes of ‘reality’ were stylized interviews with a series of ‘establishment figures’ - an Anglican Bishop, a nuclear strategist, etc. The outrageous statements by some of these people (including the Bishop) - in favour of nuclear weapons, even nuclear war - were actually based on genuine quotations. Other interviews with a doctor, a psychiatrist, etc. were more sobre, and gave details of the effects of nuclear weapons on the human body and mind. In this film I was interested in breaking the illusion of media-produced ‘reality’. My question was - “Where is ‘reality’? ... in the madness of statements by these artificially-lit establishment figures quoting the official doctrine of the day, or in the madness of the staged and fictional scenes from the rest of my film, which presented the consequences of their utterances ?”- and to that end I consistently inter-cut said interviews. Obviously beyond and above the question of form was my concern to use the film to help people break the silence in the media on the nuclear arms race. »
Peter Watkins

Le film commence par un déroulant. On notera particulièrement l'absence de générique qui renforce le téléspectateur dans sa conviction d'être en présence d'un documentaire classique.

C'est le premier type de narrateur présent dans le film. Celui-ci est neutre et emploie le conditionnel. Son rôle est d'énoncer les effets d'une attaque nucléaire en se basant sur des données scientifiques.

« La politique actuelle de dissuasion britannique menace les éventuels agresseurs d'une destruction thermonucléaire. Le largage des bombes est délivré par des appareils Vulcan MK II de la force aérienne Britannique V-bomber. »

La force « V-Bomber » ou « Bomber Command Main Force » se composait de « Vickers Valiant », « Handley Page Victor » et de « Avro Vulcan ». Elle a atteint son apogée en 1964 avec 50 Valiants, 30 Victor et 70 Vulcan.

Le Vulcan fut un bombardier utilisé par la R.A.F de 1953 à 1984. Il était équipé de quatre turboréacteurs pour une vitesse maximale de 1 040 km/h, un plafond de 19 000 mètres et un rayon d'action de 3 700 kilomètres. Son armement nucléaire pouvait se composer d'une bombe atomique « Blue Danube » ou thermonucléaire « Yellow Sun ». Sa portée aurait donc été plus que suffisante pour atteindre Moscou.

Reprenons :

« En cette heure de crise internationale, le gouvernement songe à envoyer une partie des appareils de la force V-bomber sur les aéroports civils et militaires de la Royal Air Force.



Voici approximativement leur situation. La Russie destine pour eux un certain nombre de missiles nucléaires à moyenne portée pointés sur des objectifs militaires d'Europe de l'Ouest. Et à chacune de ces 25 villes clés où réside presque un tiers de la population britannique, l'URSS destine probablement un nombre inconnu de missiles nucléaires. Toutes ces villes et tous ces aérodromes font que la Grande-Bretagne a plus d'objectifs militaires par hectare que tout autre pays au monde. »


Suit un long plan-séquence montrant un motard allant délivrer un document officiel dans un bâtiment administratif tandis qu'une voix-off fait état de l'invasion du Sud-Vietnam par la Chine. En soutien de cette action, « l'URSS et l'Allemagne de l'Est ont bouclé tous les accès de la ville de Berlin et ont affirmé leur intention d'occuper le secteur ouest de la ville sous 48 heures si les Américains ne renoncent pas à l'emploi d'armes nucléaires tactiques contre les forces chinoises. Le gouvernement des sa Majesté a déclaré l'état d'urgence pour toute la durée de la crise. Le gouvernement central cesse toutes fonctions à partir de midi et le pays sera administré par quinze commissaires régionaux. De plus, un réseau de comités d'urgence est actuellement mis en place dans chaque grande ville et comté du pays.

Vu la gravité de la situation internationale, le gouvernement a décidé que la première tâche de ces comités sera d'organiser l'évacuation de certains civils dans les zones plus sures comme le Pays de Galles, une partie du Northumberland, les Midlands, le Sud-Ouest, le Dorset, le Sussex oriental et le Kent. Conformément au plan d'évacuation de 1962, ces dispositions ne s'appliquent qu'à certaines catégories de civils. »

Nous avons eu à faire ici avec le second type de narrateur : le commentateur radiophonique. Il continuera à distiller des informations jusqu'à l'attaque nucléaire.

Nous sommes de toute évidence dans les bureaux de l'un de ces comités. Un officiel prend la parole et annonce qu'ils vont devoir recevoir un total de 600 000 évacués à répartir en cinq catégories de priorité :

Catégorie 1 : Enfants de moins de quinze ans avec leur mère.
Catégorie 2 : Lycéens de moins de 18 ans.
Catégorie 3 : Adolescents de moins de 18 ans.
Catégorie 4 : Femmes enceintes.
Catégorie 5 : Aveugles, personnes âgées et invalides.

Un homme (journaliste ?) intervient : « Pas de pères ? »

Réponse : « Non, pas de pères. »

Comme pour illustrer cette décision, des autocars sont ensuite montrés transportant des femmes dans le Kent. L'une de celles-ci, visiblement d'origine Indienne ou Pakistanaise, a du laisser son mari et ses enfants à Londres.

Cette séquence est commentée par un autre narrateur, plus émotionnel et qui s'exprime au présent :

« D'après le dernier plan du gouvernement, aucune mesure ne prévoit d'étendre l'évacuation aux hommes valides de plus de 18 ans. Il apparaît donc, même à ce stade précoce, qu'une tentative d'évacuation massive risque d'échouer car on ignore combien de femmes refuseraient de quitter leur mari et leur foyer pour partir sans bagages dans une ville inconnue et être cantonnée d'office dans des familles d'accueil. »

Une femme se fait dire qu'elle devra accueillir chez elle dix réfugiés tout en se débrouillant pour les nourrir. Elle demande : « Est-ce que ce sont des gens de couleurs ? »

« Dans un pays où les préjugés raciaux et sociaux subsistent, où la pénurie de logements et d'espace est une réalité, un certain nombre de mesures seraient nécessaires pour permettre l'évacuation d'environ dix millions d'individus. »

Des membres du « Civil Defense Corps » font la tournée des maisons afin d'informer les habitants de ces règles avec effet immédiat. Certaines demeures abandonnées voient leur porte enfoncée par les pompiers.

Un homme tente de protester. Réaction de son interlocuteur : « Don't argue, don't argue. ». Pour lui, c'est la prison qui l'attend s'il refuse d'obéir.

Le CDC effectue également des tournées afin d'informer les habitants de se rendre à la mairie afin d'y chercher des cartes d'identité et des tickets de rationnements.

Une femme, mère de deux enfants de 19 et 21 ans se voit offrir une carte de rationnement (« Emergency Ration Book ») qui lui accorde une ration et demie, soit :

60 grammes de beurre,
250 grammes de margarine,
60 grammes de thé,
125 grammes de sucre,
2 œufs,
¼ de litre de lait,
125 grammes de viande,
2 miches de pain,
1 livre de pommes de terre,
60 grammes de lard.

« Même s'il n'y avait pas de guerre, il faudrait au pays entre un an et demi et quatre ans pour se remettre des effets d'une évacuation massive. »

Une autre carte apparaît, montrant des zones en pointillés dans le sud-est et toute la pointe sud-ouest de l'Angleterre, le Pays de Galles et la majeure partie de l'Écosse.

« Et s'il y avait une guerre, au moins 20% des régions d'accueil des évacués deviendraient inhabitables du fait des retombées radioactives. »

Nous découvrons ensuite un dernier narrateur en la personne d'un journaliste, narrateur donc « soit-disant » diégétique puisqu'il est « intérieur » à l'histoire. Il interviewe les gens de la rue où les protagonistes. Selon toute logique, il devrait mourir à plusieurs reprises. Il n'est donc pas « réel ». Il apparaît à la fois « au présent » et dans des « flash-backs » ou « images d'archive » d'interview de rue.

Celui-ci pose donc des questions à « l'homme/la femme de la rue », pointant leur ignorance sur divers sujets tel le « carbone 14 » (isotope du proton radioactif) ou le « strontium 90 » (l'un des principaux produits de la fission nucléaire, abondant en cas d'explosion d'une bombe atomique, il est proche du calcium et se fixe de préférence sur la masse osseuse, source de cancer des os et de leucémies). Une femme explique : « Je sais que c'est une sorte de poudre qui explose... »

« En 1959, on pouvait lire dans une note du Home Office : « L'enseignement en matière de radioactivité se fera par étapes au cours des années à venir. »

A Berlin, les confrontations entre émeutiers Ouest-Allemands et policiers Est-Allemands armés dégénèrent.

Des interviewés : « Berlin ? Non, c'est déjà arrivé, ça va se tasser... »

« Il n'y a pas à s'inquiéter. »

« Je suis convaincue qu'il n'y aura pas de guerre. »

17 septembre, le ministre de la défense informe l'opinion sur les dangers des retombées radioactives. Des brochures sont distribués intitulés « Your protection against nuclear attack. ».

Le journaliste interroge un membre du CDC : « Elle a été éditée mais elle ne s'est pas vendue. »

« Elle n'était pas gratuite ? »

« Non, ça coutait neuf pence. »

Un test des sirènes est effectué.

« On a estimé qu'entre le moment où les sirènes confirment une attaque par missile et le temps de l'impact, le temps d'alerte serait d'environ deux minutes et demie à trois minutes. Et si les missiles provenaient de sous-marins au large des cotes britanniques, le temps d'alerte pourrait être inférieur à trente secondes. »

Il s'agit maintenant pour la population de se préparer en suivant les directives du pamphlet. Se pose alors le problème de la disponibilité des matériaux et leur prix.

Un fournisseur s'exprime : « Mes prix sont les suivants : 

Sac en toile de jute : 1 livre les dix,
Sable pour le remplir : 24 shillings par mètre cube,
Terre : 7 à 10 livres les cinq mètres cube,
Planches : entre 8 pence et 1 shilling les trente centimètres.

Une femme fait remarquer qu'elle peut dépenser entre 80 pence et 1 livre, pas plus.

« Pour ce montant, elle aura 8 sacs de sable et 6 planches. »

Un homme qui a un ami dans le bâtiment fait faire au journaliste le tour du propriétaire : sacs de sable devant sa maison, abri intérieur, abri extérieur et un fusil pour défendre le tout :

« Et j'ai certainement l'intention de l'utiliser si on essaie d'entrer dans mon abri ! »

Il est à noter qu'ici, l'individu en question ne semble accueillir aucun réfugié chez lui. Le but est, semble t-il, d'offusquer le spectateur. Aucune explication n'étant donnée à ce qui est apparemment un « traitement particulier ». Quoiqu'il en soit, cet individu est le seul présenté dans tout le film comme ayant eu la capacité à s'organiser de manière efficace. Il ne sera pas revu par la suite et le  sort de ce privilégié demeurera inconnu.

« Des milliers de familles britanniques seraient dans l'impossibilité de construire un seul abri. Et un programme à cet effet pour chaque habitant du pays couterait 2 000 millions de livres. »

Un commentateur télévisé : « Un magazine religieux américain a conseillé à ses lecteurs de bien réfléchir avant d'offrir imprudemment refuge à un voisin ou un inconnu. »

« 18 septembre : à la suite d'une entrée à Berlin-Ouest des Russes et des Allemands de l'Est, deux divisions de l'OTAN ont tenté une percée dans la ville assiégée mais ont été submergées par les forces communistes. Dans cette situation, il se peut que le Président Américain (photo de Lyndon Johnson) menace de donner le feu vert nucléaire aux forces de l'OTAN pour montrer la détermination collective au cas où les Russes attaqueraient.

Dans ce cas, l'URSS (photo d'un individu non identifié – Khrouchtchev ?) n'aurait sans doute pas d'autre choix que de crier au bluff et d'attaquer. »

Ce commentaire illustre des images de combats, prises côté allié. A l'arrière-plan, on découvre un missile sur sa rampe de lancement auto-tractée. Un officier annonce au téléphone que l'utilisation d'armes nucléaires tactiques par les Français et les Britanniques a été autorisée. Les militaires ne se font aucune illusion sur le résultat d'un conflit nucléaire.

« Ceci est un missile nucléaire tactique. Sa tête nucléaire a la puissance d'une bombe d'Hiroshima. C'est un « Honest John ».

« Le MGR-1 Honest John était un missile américain capable d'emporter une ogive atomique. Premier missile sol-sol nucléaire de l'arsenal américain, il pouvait aussi emporter des charges conventionnelles et chimiques, même s'il n'avait pas été conçu dans ce but. (...)Il ne comportait pas de système de guidage une fois l'engin parti, ce qui en fait techniquement une roquette plus qu'un missile. »
(Wikipedia)

Notons que la variante MGR-1A avait une portée entre 5,5 et 24,8 kilomètres. La variante MGR-1B avait, elle, une portée de 5,5 à 38 kilomètres. A Hiroshima, les rayons infrarouges causèrent des brulures graves jusqu'à 4 kilomètres de l'épicentre, on attribua le chiffre de 20% des victimes à l'effet de souffle dans un rayon de 1,3 kilomètres. Des bâtiments et des vitres furent détruits jusqu'à cinq kilomètres de l'épicentre. 85% des bâtiments furent détruits dans un rayon de trois kilomètres.

Le tableau suivant donne une idée des conséquences des radiations sur la population (source : hiroshimabomb.free.fr)

Sievert Effets déterministes  
- de 200 mSv Aucun effet  
De 200 mSv à 1.5 Sv Lésions cutanées, rougeurs évoluant vers la nécrose  
De 1.5 Sv à 5 Sv irradiation aiguë : fatigue, anorexie, nausée, chute de numération sanguine  
De 5 Sv à 10 Sv Hospitalisation impérative, céphalée, diarrhée
Une chance sur 2 de survivre sans traitement  
+ de 10 Sv Fièvre, prostration, coma, mort

En ce qui concerne la France, sa force nucléaire tactique était composée – à partir de 1964 – de Mirages IV porteurs de la bombe AN-11 à plutonium à chute libre d'une puissance de 60 Kt. Le rayon d'action du Mirage IV était de 1 240 kilomètres (4 000 kilomètres avec réservoir externes). Autrement dit, et à moins d'un ravitaillement en vol ou de l'emploi de réservoirs externes, celui-ci n'aurait pu qu'atteindre un pays satellite de l'URSS : Allemagne de l'Est, Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie. Par ailleurs, il était doté de deux turboréacteurs à postcombustion. Son plafond était de 18 000 mètres et sa vitesse maximale de 2 340 km/h (soit plus du double du Vulcan). Il pouvait transporter une bombe AN-11, AN-21 ou AN-22 (60 à 70 kt).

Quand au missile « Honest John », selon sa position sur le terrain, sa portée lui aurait tout au plus permis d'atteindre une cible en Allemagne de l'Est, voire... de l'Ouest.

« L'OTAN dépendra de plus en plus des armes nucléaires même si les Russes attaquent avec des armes conventionnelles. Les alliés pourraient ainsi être les premiers à déclencher une guerre nucléaire. »

Sous nos yeux, le missile décolle sur sa rampe de lancement.

Le journaliste/narrateur interroge le public. « Le saviez-vous ? » Les réponses varient de « Oui, vaguement, oui » à « C'est une bonne chose », en passant par « C'est une honte ».

Un nouvel encadré apparaît : « Au cours d'une récente simulation du conflit en Europe déclarée « engagement limité » et n'utilisant que des armes nucléaires tactiques, l'OTAN a estimé que plus de deux  millions de non-combattants risquaient d'être grièvement ou mortellement atteints. »

On suit ensuite la tournée d'un médecin : David Edward Thornley, 37 ans, escorté par deux membres du CDC à Canterbury, à 19 kilomètres de l'aérodrome de Manston sur la cote du Kent. Il est 9H11, le 18 septembre.

« La plupart des 750 missiles balistiques à moyenne portée aux mains des Russes et pointés sur les pays européens de l'OTAN sont propulsés au moyen d'un combustible liquide et doivent être stockés à l'air libre. De tels missiles sont donc extrêmement vulnérables et, plutôt que de risquer de les perdre au cours d'un bombardement, il est probable que les Russes n'auraient d'autres choix que de les lancer tous au tout début de la crise. »

Notons au passage que les missiles Nord-Coréens de type « Hwasong-15 » sont à combustible liquide.

Il est 9H13. La sirène d'alerte se déclenche. Le docteur ordonne aux deux membres du CDC de se réfugier à l'intérieur de la maison.

« Cette famille n'a pas eu les moyens de se construire un abri. Voici à quoi pourraient ressembler les deux dernières minutes de paix. »

Les occupants de la maison, sous la direction du docteur, se lancent dans une course frénétique pour construire un abri de fortune. L'une des deux CDC est envoyée à l'extérieur à la recherche d'un enfant.

9H16 : « Un missile nucléaire d'une mégatonne dépasse l'aérodrome de Manston et explose à environ 10 kilomètre d'ici. »

La jeune femme a retrouvé l'enfant et tous deux se dirigent vers l'entrée lorsque...

L'écran devient blanc pendant quelques secondes, ensuite, les images apparaissent comme en négatif. L'enfant et la jeune femme se cachent les yeux sous l'effet d'une intense douleur.

« A cette distance, la vague de chaleur fait fondre la partie exposée de l'œil, brule la peau au troisième degré et enflamme les meubles. »

Un incendie s'est déclaré dans la maison.

« Douze secondes plus tard, c'est l'onde de choc. »

Le docteur se précipite à l'extérieur tandis que la maison est secouée comme par un ouragan. C'est la dernière fois que nous le verrons.

Nouvel encadré : « Au cours d'une récente réunion du conseil œcuménique au Vatican, deux évêques anglais et américain ont estimé que « L'Église doit dire aux fidèles qu'il faut apprendre à vivre avec la bombe atomique, sans pour autant l'aimer, à condition que celle-ci soit « propre » et dans le bon camp. »

Voici la retranscription originale : « The Church must tell the faithful that they should learn to live with, though need not love, the nuclear bomb, provided that it is « clean » and of a good family. »

Pour être parfaitement honnête, je n'ai retrouvé aucune trace d'une telle déclaration. Elle est souvent citée à propos du film, mais sans pourvoir de sources extérieures.

Ailleurs, un enfant hurle en se cachant les yeux. Ses parents viennent à son secours.

« Sept dixièmes de millisecondes après l'explosion, et à une distance de cent kilomètres, l'éclat d'un missile d'une mégatonne est trente fois plus brillant que le soleil de midi. Les rétines de cet enfant ont subi de graves brulures bien que l'explosion ait eu lieu à 43 kilomètres de là. Cette maison est à 46 kilomètres de l'aérodrome de Manston et à 65 kilomètres de l'aéroport de Gatwick, dans le Sussex. »

Tandis que les parents – le père emportant son fils dans ses bras – se précipitent vers leur maison : nouveau flash. La famille – à laquelle s'ajoute un bébé – se cache sous une étagère.

« L'onde de choc d'une explosion thermonucléaire a été comparée au souffle d'une énorme porte qui claque dans les profondeurs de l'enfer. »

Tandis que les enfants hurlent de terreur, l'onde de choc semble s'apaiser. Le père, regardant fixement la caméra comme espérant en obtenir de l'aide, se redresse lentement et... nouvelle onde de choc.

« Ceci est l'onde de choc d'une explosion sur un aéroport situé à 64 kilomètres. Il y a environ 68 objectifs de ce type en Grande Bretagne. »

Nouveau site : des pompiers tentent de lutter contre les incendies qui ravagent une ville. Leurs visages et leurs vêtements sont noirs de fumée. Le chaos semble total.

« Rochester, dans le Kent, 3,2 kilomètres carrés en feu à cause d'un missile thermonucléaire qui a explosé avant d'atteindre son objectif : l'aéroport de Londres. Ceci est un phénomène qui pourrait survenir chez nous après une attaque nucléaire contre certaines de nos villes. C'est arrivé lors des bombardements de Hambourg, Dresde, Tokyo... et Hiroshima. On appelle ce phénomène une tempête de feu. »

« Une tempête de feu (ou ouragan de feu) est un incendie atteignant une telle intensité qu'il engendre et maintient son propre système de vents. C'est le plus souvent un phénomène naturel, créé durant certains des plus grands feux de brousse et feux de forêts. Le grand incendie de Peshtigo et les feux du mercredi des Cendres en sont deux exemples. Des tempêtes de feu peuvent aussi être le résultat délibéré d'explosions ciblées, telles que celles ayant résulté des bombardements aériens incendiaires de Dresde, Hambourg, Tokyo, et des bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki.
(Source : Wikipedia)

Dans la réalité, on peut supposer que, contrairement à ce qui est montré ici, le travail des pompiers se révèlerait impossible car les canalisations d'eau seraient détruites. De plus, Peter Watkins semble ignorer le phénomène dit « IEM » : Impulsion Electro-Magnétique » qui, sur une zone habitée, détruirait les moyens de communications et les sources d'énergie électrique.

« La chaleur s'élève de différents foyers causés par la chaleur et l'onde de choc, renversant poêles et fourneaux, et crée un souffle au niveau du sol d'une vitesse de plus de 160 kilomètres/heure. Voici le vent déclenché par une tempête de feu. »

Les gens sont projetés dans tous les sens comme des fétus de paille.

Déroulant : « Durant une réunion récente du Conseil Œcuménique du Vatican, un évêque a communiqué à la presse qu'il était certain que « nos armes nucléaires seront utilisées avec sagesse. »

Suit une entrevue « d'archive » avec un évêque anglican : « Nous vivons dans un système où l'ordre public est nécessaire. »

Un carton précise que ceci est basé « d'après les déclarations d'un évêque anglican. »

Celui-ci reprend : « Et je persiste à croire à la guerre des justes. »

On revient à Rochester où, dans un chaos indescriptible, des pompiers tentent de venir en aide aux occupants d'une voiture. D'une voix calme et posée, le narrateur reprend :

« Dans cette voiture, une famille est en train de brûler vive. »

La voiture explose. Certains pompiers et membres du CDC mettent des masques à gaz.

« Charles Brooks, chef des pompiers de Chatham. Trois de ses autopompes ont déjà été écrasées, éventrées ou renversées. 17 de ses 60 pompiers ont été écrasés, brulés ou tués par des débris volants.

Ceci est une tempête de feu. En son centre, l'oxygène est consumé dans chaque cave, chaque rez-de-chaussée, et est remplacé par du monoxyde de carbone, du dioxyde de carbone, et du méthane. En son centre, la température atteint les 800 degrés Celsius. Ces hommes sont en train de mourir à la fois de choc thermique et d'asphyxie. »

Entrevue « d'archive » d'un scientifique « basée sur l'enregistrement d'une entrevue avec un éminent scientifique américain. » :

« On pourrait interrompre la prochaine guerre mondiale avant la destruction totale. Ainsi, les deux camps pourraient se reposer pendant dix ans, récupérer pendant la période d'après attaque et préparer les cinq prochaines guerres mondiales. »

Ce personnage semble avoir été basé sur Herman Kahn, stratège militaire, théoricien, membre fondateur du « Hudson Institute » et employé de la « Rand Corporation ». Il développa pendant la guerre froide le principe du « jeu de guerre » destiné à évaluer différents scénarios. Il s'opposa à la théorie prévalent sous Eisenhower du « New Look » qui – face à la puissance largement supérieure de l'armée Soviétique – préconisait une attaque nucléaire en réponse à toute forme d'agression de celle-ci.

En 1960, Kahn publia le livre « On Thermonuclear War » qui présentait principalement deux assomptions :

La guerre nucléaire était tout à fait envisageable.
Comme toute autre guerre, elle pouvait apporter la victoire.

Dans un article intitulé : « The Nature and Feasibility of War and Deterrence », il argumenta que – contrairement aux divers scenarii de fin du monde – même si plusieurs centaines de millions de personnes devaient mourir, la vie continuerait, comme par exemple, à la suite de la « Grande Peste » ou des attaques nucléaires de 1945 contre le Japon. Kahn argumenta que « les vivants n'envieraient pas les morts » et que toute autre considération transformerait la dissuasion nucléaire en un « bluff élaboré ». Il était capital, dans ce sens, de persuader l'adversaire Soviétique de la capacité Américaine à lancer des représailles massives et coordonnées.

Pour Kahn, les retombées nucléaires ne représenteraient qu'une autre forme de désagréments et d'inconvénients, le sort de l'humanité ne serait pas affecté par l'augmentation des fausses-couches et accouchements d'enfants morts-nés, les aliments contaminés pourraient être réservés aux personnes âgées, de toute façon condamnées par le cancer.

Il se fit également l'avocat de la construction d'abris antiatomiques, de l'organisation d'exercices de défense civile, l'implémentation d'un puissant programme de défense civile et la mise en disponibilité d'assurances contre les dommages causés par une bombe nucléaire.

Durant la guerre du Vietnam, il s'opposa à toute négociation avec le Vietnam du Nord.et l'instauration d'une guerre de contre-insurrection. Il serait l'inventeur du terme « Vietnamisation ».

Avec John von Neumann, Edward Teller et Wernher von Braun, Kahn aurait servi de source d'inspiration à Kubrick pour le personnage du « Docteur Folamour ».

« Lorsque la teneur en dioxyde de carbone de l'air inhalé dépasse 30%, cela entraine : diminution de la capacité respiratoire, baisse de la tension artérielle, coma, perte de réflexes et anesthésie. Lorsque la teneur en monoxyde de carbone de l'air dépasse 1,28%, la mort survient dans les trois minutes. C'est ça, la guerre nucléaire. »

Différentes personnes : adultes, enfants, pompiers perdent connaissance sous nos yeux.

Déroulant : « La version actuelle de la brochure de défense civile précisant les articles indispensables à emporter dans un abri après une attaque nucléaire cite : « ...ainsi qu'une boite renfermant certificats de naissance et de mariage, livrets d'épargne et carte de sécurité sociale. »

10H47.

« La force V-Bomber approche de la frontière soviétique. Son but : des représailles. Objectif : la population. Des gens comme ceux-là. »

Entrevue (pré-guerre) de « gens de la rue » : « Si l'URSS ou un autre pays lançait une attaque nucléaire, seriez-vous pour une riposte équivalente ? »

« Oui. »

« C'est un cercle vicieux, mais il faudrait riposter. »

« On croit que les Britanniques pardonnent toujours tout... Il faudrait riposter ! »

Ces entrevues sont entrecoupées d'images de gens continuant à agoniser dans la fumée et les décombres en flammes, de cadavres carbonisés, d'hommes brulant vifs.

« Je ne voudrais pas qu'on reste sans réagir, mais... Oui, peut-être que je riposterais. »

« Oui, tout à fait. »

« Oui, je suppose. »

Entrevue d'un psychiatre : « Sur le plan technique et intellectuel, nous vivons à l'âge atomique, mais sur le plan émotionnel, nous sommes à l'âge de pierre. Les Aztèques, pendant leurs fêtes, sacrifiaient 20 000 êtres humains à leurs dieux, croyant que cela maintiendrait le cours de l'univers. Nous croyons leur être supérieurs. »

La tempête de feu s'est calmée. A travers la caméra, nous découvrons maintenant les survivants hébétés et gravement brulés.

« Voici les habitants de ce qui était autrefois un lotissement près de Rochester, dans le Kent. Suite à l'explosion de trois missiles d'une mégatonne dans ce seul comté, on a estimé que chaque médecin survivant serait confronté à au moins 350 blessés souffrant pour la plupart de brûlures au 2ème et 3ème degrés. »

Une infirmière explique, bouleversée : « Certaines de ces personnes tombent juste en morceaux. »

Ceci n'est pas une vue de l'esprit. Dans son « Journal d'Hiroshima », le docteur Michihiko Hachiya raconte :

«Certains paraissaient se mouvoir sous l’emprise de la douleur, les bras détachés de leurs corps, avant-bras et bras ballant comme des épouvantails. Cette vision me captiva jusqu’à ce que j’eusse soudainement conscience que ces gens avaient été brûlés et qu’ils ne déployaient ainsi leurs bras que pour mieux empêcher le frottement douloureux de leurs surfaces écorchées.»

Un autre médecin, le docteur Shuntaro Hida :

« Je dévalais la pente à toute vitesse, quand une silhouette apparut dans le virage. Était ce encore un être humain ? Il s'approcha de moi, en vacillant. Il était nu, en sang, couvert de boue, le corps enflé. Des lambeaux de vêtements déchirés pendaient sur sa poitrine et autour de sa taille. Il tenait les mains devant son torse, la paume vers le bas. Des gouttes d'eau tombaient des bords de ses haillons.

Mais quand il fut près de moi, je vis que les lambeaux de tissu n'étaient autres que sa peau et les gouttes d'eau du sang humain. Je ne pouvais distinguer si j'avais devant moi un homme ou une femme, un soldat ou un civil. La tête était singulièrement grosse, avec des paupières boursouflées et de grosses lèvres en saillie qui semblaient occuper la moitié du visage. Il n'y avait plus un seul cheveu sur le crâne brûlé. Je ne pus m'empêcher de reculer. Je vis alors une procession d'autres silhouettes qui montaient lentement vers moi, le long de la route. Je n'avais ni médicaments ni instruments avec moi. J'étais désemparé. »

« Le sol était jonché de débris, mais ce qui rendait cette vision insoutenable, c'était l'amoncellement de corps à vif empilés les uns sur les autres à même la terre. Des blessés, brûlés et en sang, rampaient l'un derrière l'autre, et allaient former un tas de chair à l'entrée de l'école. Les couches du dessous étaient des cadavres, il en émanait la puanteur particulière de la mort, mélangée à celle du sang et de la chair calcinée. Une tente du service de santé avait été montée dans un coin. Le chef de cet hôpital de fortune, qui avait rejoint son poste la veille, prodiguait les premiers secours avec ses assistants, débordés par l'ampleur de la tâche. »

« Son bras exsangue pendait sur son flanc. Le seul moyen de la sauver consistait à couper ce bras mort. On se prépara aussitôt pour procéder à l'amputation. L'opération devant être effectuée sans anesthésie générale, la malheureuse fut attachée fermement sur un panneau de porte. Le chirurgien, qui avait perfectionné sa technique au front, sépara le bras de l'épaule au scalpel. Ne pouvant supporter l'atroce souffrance, la femme s'évanouit. »

« Près de moi, une jeune mère au visage brûlé portait son bébé sur le dos ; elle était en larmes et ne cessait de me supplier. Elle m'a répété sa prière tant de fois que je me souviens parfaitement de chaque détail. Sa maison avait été envahie par les flammes en l'espace d'une seconde. Alors, abandonnant ses trois enfants qui périrent dans l'incendie, elle s'était enfuie avec le plus jeune en le portant sur son dos. Ce bébé était tout ce qui lui restait, il remplaçait ceux qu'elle venait de perdre. « S'il vous plaît, docteur, aidez mon bébé, s'il vous plaît ! » répétait-elle sans trêve. Le bébé devait avoir un ou deux ans. Il était déjà mort et exhalait une odeur putride. »

Retour au film.

« Actuellement, selon une note du ministère de la Défense, chaque médecin travaillant dans une unité de secours doit classer chaque blessé selon trois catégories bien précises pour déterminer si un traitement hospitalier est vraiment utile. »

Un médecin : « La 3ème catégorie est la pire. Leur cas est désespéré... On les met dans la « section d'attente ». Voici des gens brulés à plus de 50%. »

« Ce médecin sait que chaque patient qu'il place dans cette section mourra dans la douleur, sans analgésiques. »

Le médecin : « Je sais ce qui va se passer bientôt. Ils vont me demander de les tuer. »

Des policiers entassent des corps contre un mur, au vu et au su des survivants. L'un d'eux fait signe au caméraman de s'éloigner.

« Ce que vous voyez est une autre éventualité du conflit nucléaire. Une brigade de police armée aidant les médecins débordés à soulager la douleur des brulés de la 3ème catégorie. »

Les policiers abattent les blessés un par un à coups de pistolets.

Entrevue d'un pasteur : « Si je décide de frapper, voire de tuer un semblable, je dois être prêt à en accepter la responsabilité morale. Si je donne au gouvernement le droit et les moyens de tuer en mon nom les gens d'un autre pays, cela revient exactement au même. Je dois en accepter la responsabilité morale. »

« Une attaque nucléaire en Grande-Bretagne, avec environ 160 missiles d'une mégatonne, tuerait ou blesserait grièvement entre un tiers et la moitié de la population. Elle détruirait entre 50 et 80% de son industrie alimentaire, et entre 50 et 80% des centres électriques les alimentant. Une attaque avec des missiles d'une mégatonne serait en fait minime, car il est plus que possible que des missiles ou des bombes 5 à 10 fois plus puissants, seraient utilisés. »

Une membre du CDC explique qu'un accroissement – y compris de 15 à 20 fois plus important – des forces de la défense civile n'aurait fait aucune différence.

Un autre explique : « Ils se sont trompés de titre. Appeler ça de la défense ! »

La caméra passe sur un groupe de survivants en état de choc, tremblants, incapables de se nourrir.

« Voici les autres victimes d'une guerre nucléaire. Physiquement épargnés, des milliers de gens souffriront inévitablement d'états de choc complexes dus à ce qu'ils auront vu et à ce qu'ils auront vécus. Beaucoup de ces gens sombreront surement dans un état de névrose permanent car ils seront bien trop nombreux pour tous bénéficier de soins psychiatriques. Cela aussi sera le legs de la guerre thermonucléaire. »

Un officier explique que plus d'une douzaine de ses hommes a déjà succombé à cet état : « Les gens semblent oublier que les policier, les secouristes et tous ces gens sont des êtres humains comme les autres avec des réactions humaines, des émotions. »

La caméra montre un policier hébété.

« Ce policier a passé la période de sauvetage à chercher sa famille. »

Un camion passe, chargé à raz-bord de cadavres et passe une porte. Un « Bobby » de garde donne l'ordre au journaliste de quitter les lieux.

« Même dans le Kent, légèrement touché, il faudrait immédiatement se débarrasser d'environ 50 000 corps. »

Le journaliste, qui semble avoir malgré tout réussi à pénétrer dans la zone interdite, demande ce qu'il se passe ici. Un soldat lui répond que les photos sont interdites. Le journaliste insiste : « Ils brulent les corps. » Les cadavres sont placés sur des poutres et brulés « comme avec un grill ».

Entre parenthèse, on peut se poser la question ici de l'effet des radiations sur un film tourné en 16 ou 35 mm. Par l'effet des radiations, les cristaux d'halogénure subissent des modifications. De fait, en milieu de travail nucléaire, la pellicule photographique est utilisée comme dosimètre. On peut utiliser différents types de films en contrôle radiologique individuel afin de mesurer des expositions allant jusqu'à 5 R (Ra-226), c'est-à-dire la dose radioactive la plus grande pouvant être absorbée par un homme dans une année. Sous l'effet des radiations, le film se mettra tout simplement à noircir comme s'il était surexposé.

Mais bien sûr, il convient de tenir compte du caractère fictionnel et « faussement réaliste » du film.

Autre problème apparemment ignoré de Peter Watkins : la combustion de cadavres irradiés au moyen de bois également irradiés entrainerait un dégagement de poussières et de gaz hautement cancérigènes. Ceux et celles qui seraient occupés à ces taches seraient condamnés à mort.

« Deux jours après l'attaque, les autorités militaires, pour éviter la progression d'épidémies, bouclent trois kilomètres carrés de la zone détruite et arment la police pour empêcher par la force les parents des victimes de retirer les corps avant la crémation. »

Le même soldat que précédemment raconte une scène dont il a été témoin : alors qu'il participait à la crémation de cadavres, deux soldats ont refusé de poursuivre cette activité. Un officier est intervenu et leur a donné l'ordre de s'y remettre. Ils ont refusé à nouveau et il les a abattu sur place.

« Tout ce que vous voyez à présent a eu lieu an Allemagne après le bombardement de la dernière guerre. Cela se produirait certainement en Grande-Bretagne après une guerre nucléaire. »

Des membres du CDC recouvrent de chaux vive des cadavres alignés sur le trottoir. Sur un bâtiment en arrière-plan on distingue une banderole « Office of missing persons ».

Un officiel explique que les allemands, après le bombardement de Dresde, ont enlevé aux cadavres leurs alliances afin de les identifier à l'aide des noms gravés à l'intérieur. Ils observent la même méthode et entassent les anneaux dans un seau. Celui-ci est à moitié plein.

« Voici une conséquence éventuelle de la guerre nucléaire. »

Un « Bobby » et des soldats équipés de masques à gaz patrouillent dans la campagne anglaise.

« 48 heures après, environ un tiers de la superficie de la Grande-Bretagne contiendrait une dose de radiation dix fois supérieure à la dose suffisant à tuer un homme en plein air. La plupart des habitants de ce secteur restés pourtant à l'abri dans leur maison, trouveront la mort dans les cinq semaines. »

L'homme que l'on a vu plus tôt s'abriter avec sa famille s'exprime devant la caméra, témoignant de ses craintes concernant la leucémie, expliquant qu'il n'a « rien dit à (sa) femme depuis deux jours », de son espoir de voir ses enfants grandir malgré tout malgré « ce poison qui leur traverse les os ».

Entrevue avec un médecin (archive) : « L'exposition à une forte irradiation a pour principal effet de stopper le renouvellement du revêtement cellulaire de l'intestin. Les fluides du corps s'échappent ainsi directement de l'intérieur dénudé de l'intestin et le corps se dessèche littéralement. »

Nous savons aujourd'hui, suite à l'accident de Tchernobyl que même de faibles radiations entraineraient un dérèglement du métabolisme des lipides, notamment les lipides phosphorés, constituants de la membrane cellulaire. Celle-ci est le passage obligé des substances absorbées ou éliminées par les cellules, ainsi que le site de l'activité des protéines servant de récepteurs notamment aux protéines du système immunitaire.

L'un des effets en serait la peroxydation des phospholipides (fixation d'une quantité excessive d'oxygène), d'où notamment des troubles psychiatriques tels que la dépression qui découlerait des atteintes aux membranes du système nerveux central.

Le professeur Jacques Coppey, directeur de recherches à l'INSERM dans la section de biologie de l'institut Curie à Paris a écrit « que les radiations ionisantes induisent de multiples dommages par les espèces radicalaires très réactives qu'elles génèrent au sein des tissus dans lesquels elles sont absorbées. Certains de ces dommages – cassures ou brèches dans l'ADN et les peroxydes membranaires – peuvent enclencher des processus donnant naissance à plusieurs types de cancers. »

Déroulant silencieux :

« Oh, where are you
coming from
Soldier, gaunt soldier.

(« Ô soldat, maigre soldat ?
Chargé d'armes insensées...)

With weapons beyond
any reach of my mind,

(D'armes implacables
qui à jamais vieilliront le monde.)

With weapons so deadly
the world must grow older.

(Ou le tueront,
si meilleur il ne devient pas...)

And die in its tracks,
if it does not
turn kind. »

Il s'agit d'un extrait de « Song of three soldiers » de Stephen Vincent Benét (1940). Benét fut le lauréat du prix Pulitzer pour son poème « John Brown's body ». Il est également l'auteur de la nouvelle « The Devil and Daniel Webster » qui fut couronnée du prix « O. Henry ». Il a reçu un second prix Pulitzer à titre posthume pour son poème inachevé « Western Star ».

Le voici en totalité :

« Oh, where are you coming from, soldier, fine soldier,
In your dandy new uniform, all spick and span,
With your helmeted head and the gun on your shoulder,
Where are you coming from, gallant young man?

I come from the war that was yesterday’s trouble,
I come with the bullet still blunt in my breast;
Though long was the battle and bitter the struggle,
Yet I fought with the bravest, I fought with the best.

Oh, where are you coming from, soldier, tall, soldier,
With ray-gun and sun-bomb and everything new,
And a face that might well have been carved from a boulder,
Where are you coming from, now tell me true!

My harness is novel, my uniform other
Than any gay uniform people have seen,
Yet I am your future and I am your brother
And I am the battle that has not yet been.

Oh, where are you coming from, soldier, gaunt soldier,
With weapons beyond any reach of my mind,
With weapons so deadly the world must grow older
And die in its tracks, if it does not turn kind?

Stand out of my way and be silent before me!
For none shall come after me, foeman or friend,
Since the seed of your seed called me out to employ me,
And that was the longest, and that was the end. »

Ce poème offre le point de vue de trois soldats de différentes époques, les deux derniers semblant venir du futur. Le dernier semblant prédire la fin du monde telle la bête de l'Apocalypse.

Dans une rue quasi-déserte, un homme solitaire, hébété, observe avec curiosité des policiers sortant des vivres d'un camion.

Entrevue d'un personnage officiel (archives) : « Voici un menu préparé par la section de secours du ministère au cours d'un exercice d'entrainement en cas d'attaque thermonucléaire. « Steak braisé, jeunes carottes, pommes de terre sautées et en purée, pudding à la vapeur, tarte aux pommes et crème anglaise. »

Nouvel extrait d'entrevue avec le scientifique américain vu précédemment : « Après une attaque aux USA, les Américains vivraient-ils comme avant ? Avec voitures, ranchs, télévisions et congélateurs ? Impossible à dire. »

Une survivante explique que sa famille survit avec une baignoire remplie d'eau, la même depuis cinq jours. Ils doivent la boire, cuisiner et se laver avec.

« A Hiroshima et Nagasaki, trois mois après la bombe, la population était dans un état d'apathie et de léthargie profond, vivant dans la saleté, dans un état d'abattement et d'inertie total. »

Ce commentaire est accompagné de photos de survivants, d'un évier plein de vaisselle sale, de toilettes bouchées, de vaisselle sale entassée, de déchets, etc. Les photos sont dégradées, comme surexposées sur les bords.

« Ce petit garçon a été mordu au bras par un rat. Il n'y a aucun médicament permettant d'empêcher l'infection qui risque de s'ensuivre. »

Un survivant épuisé explique qu'un inconnu lui a offert une livre contre sa miche de pain, mais « une livre ne se mange pas ».

Suivent des images d'émeutes. Des « Bobbies » tentent de maitriser la foule composée d'hommes et de femmes de tous âges, certains brandissant des pancartes. Des cartons vides trainent au sol.

« Au vu du nombre grandissant d'émeutes, il est possible que la nourriture, sans cesse plus rare, soit réservée comme récompense à ceux chargés d'assurer l'ordre public vacillant. Le résultat d'une telle mesure serait inévitable. »

Un manifestant franchit le barrage policier et se rue vers l'entrée d'un centre d'approvisionnement. Les policiers chargent leurs armes.

« Ce jour-là, le premier émeutier est tué par la police, dans le Kent. »

La manifestation se fait de plus en plus violente. Un officier – vu précédemment, celui qui expliquait que les policiers étaient aussi « des êtres humains » – tente d'interpeller la foule à l'aide d'un mégaphone. Des tirs de sommation sont effectués. Des gens s'écroulent.

« Deux jours plus tard, suite à cet incident, un camion de munitions de la police est pris d'assaut et ses chauffeurs volontaires sont assassinés. »

On assiste à l'assaut du camion et au lynchage de ses occupants : un membre du CDC et un civil. Les armes sont réparties entre les émeutiers. L'un d'eux – un jeune homme visiblement peu habitué aux armes à feu – se tourne vers la caméra et fait le fameux geste « Up yours ».

Entrevue avec un psychiatre : « En Allemagne, pendant la dernière guerre, on a remarqué que ceux qui avaient tout perdu, même au sein de la soit-disant classe moyenne honnête, développaient une attitude d'indifférence face à la loi et s'adonnaient au pillage, au marché noir, au vol. »

La caméra nous présente des civils errant derrière des barbelés. Un panneau indique : « National Emergency – Food Control Centre N°3 ». Une femme immobile, les bras chargés de conserve, regarde vers la caméra comme un lapin pris dans les feux d'une voiture.

« Voici un centre de contrôle alimentaire du gouvernement investi et pillé par des éléments subversifs. Voici Mme Joyce Fisher, de Gravesend. Elle était femme au foyer. A trois mètres d'elle gisent les corps des gardes militaires. »

Suite de l'entrevue avec le psychiatre : « Lorsque le moral est à zéro, il n'y a plus d'idéaux et le comportement devient plus primitif, plus instinctif. »

« Trois jours plus tard, les premiers policiers du Kent sont tués. »

Deux « Bobbies » armés sont abattus en pleine rue.

« Au cours des douze années à venir, douze autre pays pourraient détenir des armes nucléaires. Pour cette raison, que ce soit par accident, ou par la volonté de l'homme, il est tout à fait envisageable que ce que vous venez de voir dans ce film se réalise avant l'année 1980. »

A l'heure actuelle : « Cinq États sont considérés comme des « États dotés d'armes nucléaires » selon les termes du Traité sur la Non Prolifération des armes nucléaires (TNP). Dans l'ordre d'acquisition : les États-Unis, la Russie (en tant qu'Union des républiques socialistes soviétiques), le Royaume-Uni, la France et la République populaire de Chine. »
(Wikipedia)

Trois pays sont reconnus posséder l'arme nucléaire : Inde, Pakistan, Corée du Nord.

Un la possède sans reconnaissance officielle : Israël.

Cinq états membres de l'OTAN l'hébergent sur leur sol : Belgique, Allemagne, Pays-Bas, Italie, Turquie.

Quatre y ont renoncé : Biélorussie, Kazakhstan, Ukraine, Afrique du Sud.

Certains pays – comme le Japon – peuvent passagèrement accueillir un vecteur nucléaire sur leur sol.

Trois hommes, deux ayant les mains attachées, sont escortés par des policiers jusqu'à un mur. L'officier précédemment rencontré lit la sentence :

« Au terme de l'article 17 du nouveau code, pour avoir attaqué des policiers dans l'exercice de leurs fonctions, John Edward Jarrett et William Michael Eaves sont condamnés à être fusillés. Dieu ait pitié de leur âme. »

Les deux hommes se voient mettre des bandeaux. Le troisième – un pasteur – les invite à s'agenouiller et à prier. Un peloton de « Bobbies » se met en place, l'arme au pied, tandis que le pasteur prie à voix haute. Les hommes arment leurs fusils.

Dans ce contexte, le choix de la prière est particulièrement ironique. C'est le « Notre Père » :

« Notre Père qui es aux cieux,
que ton Nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas à la tentation,
mais délivre-nous du mal.
Amen. »

Le pasteur se relève et ajoute : « Seigneur, aie pitié de leur âme car ils ne savent pas ce qu'ils font. »

Il s'agit d'une référence à Luc 23 :

33 : Lorsqu'ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils le crucifièrent là, ainsi que les deux malfaiteurs, l'un à droite, l'autre à gauche.

34 : Jésus dit: Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Ils se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort.

Les deux hommes sont fusillés.

Carton : « Les survivants envieraient-ils les morts ? »

Entrevue d'un biophysicien : « Pour ceux qui n'auraient pas pu consommer du jus d'orange, des légumes frais, de la vitamine C en général, et c'est le cas de la plupart des gens, des hémorragies se déclareront dans les gencives au bout de quatre mois. Puis les premiers stades du scorbut se manifesteront par un gonflement des chevilles et un saignement dans les articulations. »

Suite à la catastrophe de Tchernobyl, on a assisté dans la région à un accroissement des maladies infectieuse courantes (grippe, rhume, infections pulmonaires) d'autant plus important si l'alimentation est pauvre en légumes frais contenant des vitamines A, C et E.

Vient l'unique moment du film dans lequel on entend un accompagnement musical. Cette partie, comme la précédente, se veut manifestement profondément ironique. Dans la rue, un homme fait tourner un disque sur un tourne-disque, en s'aidant de son doigt. Il s'agit de « Oh Holy Night ». Contre le mur a été placée une croix.

Ce chant est une adaptation du poème de Placide Cappeau (1808 – 1877). Ce poème fut écrit à Roquemaure en 1843 et chanté pour la première fois en 1847 par la chanteuse d'Opéra Emily Laurey. Le ministre Unitarien John Sullivan Dwight en écrivit la première adaptation en anglais en 1855. Il en existe différentes versions et la qualité de la bande sonore ne permet pas de faire la différence. En voici la version de John Sullivan Dwight dont je me suis permis de souligner certains passages :

O holy night! The stars are brightly shining,
It is the night of our dear Saviour's birth.
Long lay the world in sin and error pining,
Till He appear'd and the soul felt its worth.
A thrill of hope, the weary world rejoices,
For yonder breaks a new and glorious morn.
Fall on your knees! O hear the angel voices!
O night divine, O night when Christ was born;
O night divine, O night, O night Divine.
Led by the light of Faith serenely beaming,
With glowing hearts by His cradle we stand.
So led by light of a star sweetly gleaming,
Here come the wise men from the Orient land.
The King of Kings lay thus in lowly manger;
In all our trials born to be our friend.
He knows our need, to our weaknesses no stranger,
Behold your King! Before Him lowly bend!
Behold your King, Before Him lowly bend!
Truly He taught us to love one another;
His law is love and His gospel is peace.
Chains shall He break for the slave is our brother;
And in His name all oppression shall cease.
Sweet hymns of joy in grateful chorus raise we,
Let all within us praise His holy name.
Christ is the Lord! O praise His Name forever,
His power and glory evermore proclaim.
His power and glory evermore proclaim.

« 25 décembre. Un camp de réfugiés à Douvres, dans le Kent, quatre mois après l'attaque. »

Les visages des survivants restent marqués, noircis, brulés.

« Du fait des radiations, ce petit garçon n'a plus que 50% de ses globules rouges. Il restera cloué au lit pour plusieurs années puis il mourra. Ceci est arrivé à Hiroshima.

Cette jeune fille est enceinte. Du fait de son exposition constante aux radiations, elle ignore si son bébé naîtra vivant. »

Une femme exprime son inquiétude au sujet des enfants ayant survécu à toutes ces horreurs, estimant qu'ils pourraient « souffrir de terribles désordres psychiques. »

Un pasteur témoigne avoir vu un enfant jouant à la marelle, s'arrêtant soudain pour s'asseoir, comme atteint d'une immense fatigue : « Son visage est devenu vide, comme celui d'un vieillard. »

Le docteur Goulaya du laboratoire Pripiat de Tchernobyl a déclaré : « Il nous semble très probable que les faibles doses de radiation provoquent un stress organique généralisé, qui mène à un vieillissement précoce de l'organisme. Ces faibles doses se situent en dessous de 50 rems (Röntgen Equivalent for Man). Elles ne provoquent pas de changements brutaux dans l'apparence et le comportement des animaux, mais les cellules sont stressées, c'est-à-dire que les mécanismes de défense et d'adaptation de l'organisme travaillent à la limite de leurs capacités. »

Le professeur Coppey renchérit : « (...)les cellules "parlent" entre elles sans cesse selon un langage moléculaire dont la précision permet de maintenir l'équilibre au sein de l'organisme ( ... ) La relâche de ces interactions entre cellules semble liée à l'accumulation de radicaux libres avides d'oxygène dans les membranes cellulaires ( ... ) Un des effets dominants des radiations délivrées à doses importantes ou à petites doses répétées dans le temps est de brouiller les communications, de perturber les interactions entre les cellules et les mécanismes réparateurs d'accidents et, ainsi, d'accélérer le vieillissement des tissus atteints ».

On découvre ensuite un groupe d'enfants crasseux et en guenilles. Ils semblent laisser les rares passants totalement indifférents.

« Ces enfants sont restés orphelins après l'attaque. On a demandé à chacun ce qu'il voulait être plus tard. »

« Rien. »

« Moi non plus. »

« Rien... »

« Moi non plus... »

« Le sujet des armes thermonucléaires, le problème de leur possession, les effets de leur utilisation, sont passés sous silence par la presse, les publications officielles et la télévision. Il y a toujours un espoir dans cette situation non résolue ou imprévisible. Mais y a-t-il un espoir réel dans ce silence ? Le stock mondial d'armes thermonucléaires a doublé au cours des cinq dernières années. Ce qui correspond à 20 tonnes d'explosifs puissants pour chaque homme, femme et enfant de la planète. Ce stock augmente régulièrement chaque année. »

Le chant de Noël reprend alors que le médecin précédemment vu et des volontaires du CDC tentent de venir en aide aux survivants atones, sévèrement brulés, incapables de réagir.

Défilant : « La plupart des images que vous venez de voir s'inspirent d'informations recueillies après les bombardements de Dresde, Darmstadt, Hambourg, Hiroshima et Nagasaki ; d'informations recueillies sur les tests nucléaires effectués dans le désert du Nevada en 1954 ; d'informations communiquées par une commission constituée de trois membres de la défense civile, deux stratèges, un médecin, un biophysicien et un psychiatre.

La B.B.C. remercie les habitants du Kent, et plus particulièrement ceux de Gravesend, Tonbridge et Douvres, sans lesquels ce film documentaire n'aurait pu être réalisé. »

« Aftermath »

Que s'est-il passé ? Pourquoi ce chef-d'œuvre (l'expression est totalement justifiée ici) a t-il du attendre vingt ans pour être diffusé à la télévision britannique ?

Les circonstances paraissaient pourtant idéales : la BBC était dirigée depuis 1960 par Sir Hugh Carlton Greene (frère du romancier Graham Greene), infatigable réformateur, privilégiant la création de qualité britannique sur les œuvres importées des États-Unis, à la pointe du combat pour l'indépendance éditoriale de la BBC, créateur du « Pilkington Committee » chargé de réformer la charte de celle-ci et soutenu par le gouvernement travailliste.

La réponse tient probablement en un mot : compromis.

Si la volonté réformiste de Hugh Greene était sincère, l'opposition à ses réformes était également puissante.

La figure emblématique de cette opposition était – à l'époque – une activiste conservatrice, voire réactionnaire, farouchement opposée à cette « société permissive » dont elle considérait le « libéralisme social » et les médias les principaux propagateurs. Son nom était Constance Mary Whitehouse.

Cette chrétienne traditionaliste fondit en 1965 – l'année du tournage de « The War Game » – la « National Viewers' and Listeners' Association » (ancêtre de « Mediawatch-UK »), un groupe de pression qui mena des campagnes violentes contre toute publication ou diffusion de médias qu'il considérait comme offensant et dangereux tels que violence, argot, sexe, homosexualité et blasphème.

« From ... feminist anti-pornography campaigns to the executive naming and shaming strategies of UK Uncut, her ideological and tactical influence has been discernible in all sorts of unexpected places in recent years. »
Ben Thompson – Editeur d'une anthologie consacrée à Mary Whitehouse.

Hugh Greene, pour son plus grand malheur, devint sa bête noire. Il était pour elle rien moins que « l'incarnation du démon ». Le manifeste de la campagne « Clean Up TV » déclarait que la BBC de Greene propageait « la propagande de l'incrédulité, du doute et de la saleté... de la promiscuité, de l'infidélité et de la boisson. » A l'opposé la campagne encourageait la BBC à « encourager et soutenir la foi en Dieu et à Le ramener dans le cœur de nos familles et de la vie de la nation. »

Mary Whitehouse devint un objet de dérision. L'auteur de théâtre David Turner, qui avait subi ses foudres, créa pour sa série « Swizzlewick » le personnage de Mrs Smallgood montrée lançant une campagne « Freedom from Sex ». Un épisode la montrait en compagnie d'une prostituée. Un employé du réseau le présenta à Mary Whitehouse qui exigea – et obtint – que l'épisode fut coupé; entrainant la démission de Turner.

Dans un discours, en 1965, Greene déclara, sans nommer Whitehouse que les critiques de sa politique libérale « attaqueraient tout ce qui n'impliquerait pas un ensemble de présupposés », y voyant le potentiel pour « une dangereuse forme de censure fonctionnant sur la pression exercée sur les artistes et les auteurs pour ne pas prendre de risques. » Il fit par la suite l'acquisition d'un tableau de James Lawrence Isherwood montrant Whitehouse avec cinq tétons.

http://www.artbyisherwood.co.uk/wp-content/uploads/2010/01/img451-226x300.jpg

La guerre ne faisait pas partie des sujets que Whitehouse affectionnait. Bien avant de s'opposer à la retransmission d'images de la guerre du Viet-Nam, elle tenta de s'opposer à la rediffusion d'un reportage du journaliste Richard Dimbleby dans l'émission « Panorama ».

Richard Dimbleby avait été correspondant de guerre pour la BBC et était pour cette raison présent lorsque la 11ème Division Blindée Britannique libéra le camp de concentration de Bergen-Belsen. Son reportage fut jugé si dérangeant que la BBC refusa de le diffuser pendant quatre jours, jusqu'à ce que Dimbleby ne menace de démissionner

« ...Here over an acre of ground lay dead and dying people. You could not see which was which... The living lay with their heads against the corpses and around them moved the awful, ghostly procession of emaciated, aimless people, with nothing to do and with no hope of life, unable to move out of your way, unable to look at the terrible sights around them ... Babies had been born here, tiny wizened things that could not live ... A mother, driven mad, screamed at a British sentry to give her milk for her child, and thrust the tiny mite into his arms, then ran off, crying terribly. He opened the bundle and found the baby had been dead for days.

This day at Belsen was the most horrible of my life. »

Whitehouse qualifia le reportage de « saleté (...)conçu pour choquer et offenser. »

Et puis vint « The War Game ».

Rappelons ici le manifeste de Peter Watkins : « Avant tout je veux choquer les gens, les tirer de leur confort, leur montrer ce qu’ils se refusent à voir, en un mot, les forcer à comprendre ».

Pour le meilleur ou pour le pire, Hugh Greene s'était engagé à respecter une certaine neutralité. Or, « The War Game » était tout sauf neutre. La bombe nucléaire est mauvaise. Si elle est mauvaise, ses effets le sont également. Et si ses effets sont mauvais, que sont ceux qui l'utilisent ?

Au beau milieu de la guerre froide, alors que la Grande-Bretagne traversait une période charnière, Peter Watkins avait franchi une ligne avec un film résolument anti-guerre, souligné par l'utilisation d'un poème contre la guerre au milieu du film (« Song of three soldiers »).

Greene demanda à visionner le film... et prit la décision de ne pas le diffuser, prétextant « une piètre qualité ». C'était le 6 août 1965, vingt ans après Hiroshima.

Selon Peter Watkins, la décision vient en réalité du 10 Downing Street, plus précisément d'un représentant de l'état-major militaire et de Sir Burke Trend, secrétaire du Cabinet d'Harold Wilson.

« Approximately six weeks later, the BBC announced that they were not going to broadcast the film on TV – and denied that their decision had anything to do with the secret screening to the government. To this day, the BBC formally deny that the banning of ‘The War Game’ was due to pressure by the government, but a review of now available documents reveals that there was (is) much more to this affair than was admitted publicly. »
Peter Watkins

Le 5 septembre, Whitehouse écrivit à Greene et Harold Wilson, ainsi qu'au ministre de l'Intérieur Frank Soskice le 6 octobre. Selon elle, la décision de diffuser – ou pas – le film de Watkins relevait du Home Office et non de la BBC. La guerre nucléaire était « un sujet trop sérieux pour être traité en tant que divertissement. Qu'un producteur puisse être autorisé, comme cela semble maintenant possible, à nuire à l'efficacité de nos Services de Défense Civile, où à la capacité du peuple Britannique à réagir avec courage, initiative et contrôle durant une crise, ne peut qu'aller bien au-delà de la responsabilité » accordée à une personne dans ce rôle.

Il est possible que Greene ait hésité à mener une bataille sur plusieurs fronts : à la fois contre la « Clean-up Brigade » de Mrs Whitehouse et contre une presse jusque-là amicale.

Il est également envisageable que Greene ait réfléchi aux conséquences dévastatrices d'un tel film sur l'opinion publique – avec la possibilité d'émeutes, une scission au niveau du gouvernement, le refus de soldats de prendre les armes en cas de conflit, la désertion d'officiers de police face au rôle qu'il se verraient exigés : celui de juge, jury et bourreau.

Pire, Watkins avait franchi plusieurs lignes : la prémisse de la guerre nucléaire évoquée ici est la guerre du Vietnam, sujet tabou. Il évoque également à plusieurs reprises le bombardement de Dresde par la R.A.F. De plus, le film est profondément biaisé : contre l'autorité, contre le gouvernement quel qu'il fut, contre les militaires, contre les forces de l'ordre. Bien que l'ubiquité de la caméra permette de montrer le point de vue des uns et des autres.

Sir Hugh Carlton Greene avait compris cela. En conséquence, le film ne pouvait être montré. Ceci étant dit, il ne fut pas détruit ni condamné à être enfermé dans un coffre. Il fut rendu disponible pour des sociétés de films, des cinémathèques, des écoles et des cégeps. Comme le fit remarquer Ludovic Kennedy dans son introduction à la diffusion du film par la BBC en 1985 – en double programme avec « Threads » – 6,5 millions de personnes l'avaient vu à cette date.

En décembre 1965, la BBC se fendit d'une lettre ouverte dont voici un extrait :

« There was an element of experiment in this project, as in much broadcast production. Such programme experiments sometimes fail and have to be put on one side at some stage in production, even though money has been spent on them. They are, nevertheless, a necessary part of the development of broadcasting, and such failures as may occur are the price we must expect to pay if new forms and subjects are to be brought within the compass of television. »

Comme indiqué précédemment, « The War Game » remporta l'Oscar du meilleur documentaire en 1966, que la BBC s'empressa d'accepter avec ardeur.

Peter Watkins accusa ensuite la BBC de l'avoir « marginalisé » en tant que réalisateur » et d'avoir sali sa réputation. Les nouvelles du soir l'accusèrent d'avoir délibérément caché des câbles dans la bruyère sur le tournage de « Culloden » afin de faire chuter les acteurs. Watkins appela immédiatement le studio, demandant si la BBC avait vérifié cette accusation avec les acteurs en Écosse : pas de réponse. Il annonça alors que s'il n'y avait pas rétractation immédiate de la part de la BBC, il viendrait lui-même, dès le lendemain, démonter le studio « brique par brique ». La BBC se rétracta le lendemain soir.

Voici des extraits d'articles de l'époque :

YES, THE BBC ARE RIGHT TO BAN THIS
« .... the only possible effect of showing it to the British public at large would be ... to raise more unilateral disarmament recruits. »
(Defence Correspondent, Evening News)

BRILLIANT. BUT IT MUST STAY BANNED.
« It is a brilliant film, a brutal film. But I would never let any son of mine see it ... I object to this film because it is propagandistic and negative in its approach, politically calculated in its effect. What producer Peter Watkins has made here is not a film about The Bomb, but a plea to ban it ... It excluded hope. In that I judge it to be irresponsible. It excluded any reasoned argument on why we must have The Bomb. The powers-that-be have the right to censor ‘The War Game’, for it is a game to be played seriously and responsibly. It is better left to the powers-that-be than to Mr. Peter Watkins. »
(Daily Sketch)

WHAT DOES IT REALLY ACHIEVE?
« It is hard to argue with Mr. Watkins’ appalling predictions. Nobody can accuse him of exaggerating the effects of nuclear war. Nuclear war cannot be exaggerated. Perhaps he cannot even be accused of hysteria. Nuclear war may entitle him to hysteria. But throughout ‘The War Game’ there is not a glimmer of human resilience. And humans are incredibly, wonderfully resilient ... All ‘The War Game’ has to offer is a screen of protest and blame. Not an opportunity is missed for a sneer at the Civil Defence or the Church. »
(The Sun)

MUDDLE-MINDED MR. WATKINS.
« This monstrous misrepresentation so accurately mirrors the claims of the Campaign for Nuclear Disarmament that it is a mystery how the BBC was induced to put up 10,000 pounds to make the film, which could more accurately be called ‘The C.N.D. Game. »
(Daily Express)

ONE BAN THE BBC NEED NOT HAVE DEFENDED
« ... the real horror is the stark documentary quality of the film. It reproduces with sickening realism charred limbs, crushed faces and eyes melting in their sockets. This, as the BBC rightly decided, could not have been borne by the millions of viewers sitting at home. »
(Daily Mirror)

(Note : le commentaire ci-dessus est tellement outrancier que c'est à se demander si son auteur a effectivement vu le film.)

« The film is the most sickening in the world today and one the public should never see. »
(Manchester Evening News)

« The BBC is failing in its duty in keeping it from the public ... packed with things people have forgotten or not bothered to read. »
(Leicester Mercury)

« Shocking ... leaves the impression of sadness and madness. »
(Oxford Mail)

« Horrifying, but so also would be a nuclear war. »
(Evening Mail, Birmingham)

THIS FILM MUST BE SHOWN
«  ... No wonder the Establishment wants to stop the film being widely shown. If several million people saw it, the campaign for the banning of nuclear weapons would receive an enormous impetus. »
(The Daily Worker)

A WARNING MASTERPIECE.
« It may be the most important film ever made. We are always being told that works of art cannot change the course of history. Given wide enough discrimination, I believe this one might ...‘The War Game’ stirred me at a level deeper than panic or grief ... It precisely communicates one man’s vision of disaster, and I cannot think that it is diminished as art because the vision happens to correspond with the facts. Like Michelangelo’s ‘Last Judgement’, it proposes itself as an authentic documentary image of the wrath to come - though Michelangelo was working from data less capable of verification. »
(Film and theatre critic, The Observer)

Par la suite, Peter Watkins réalisa les films suivants :

« Privilege » (1966) : fut qualifié « d'hystérique » et fut un échec critique. J. Arthur Rank refusa de le distribuer en Grande-Bretagne pour sa « nature immorale ». Universal Pictures retira le film à l'étranger après de rares projections. Il semble qu'au moins une scène fut copiée par Kubrick dans « A clockwork orange ».

« Gladiators » (« The Peace Game ») (1969) : tourné en Suède, massacré par la critique, diffusé dans quelques rares festivals, jamais montré au cinéma et uniquement en de rares occasions à la télévision Suédoise.

« Punishment Park » (1971) : projeté au Festival de Cannes en mai, massacré par la critique, qualifié de « wish-fulfilling dream of a masochist » par le New York Times. Projeté au « Murray Hill Cinema » de New York, il fut retiré au bout de quatre jours. Le film a été rarement projeté aux USA et jamais à la télévision. Un représentant d'un grand studio américain déclara : « We could never show this film, we would have the Sheriff’s office [or perhaps ‘the Federal authorities’ - PW] on our necks in five minutes. »

« Edvard Munch » (1973) : coproduction Norvégo-Suédoise (NRK-SVT), bénéficia de critiques majoritairement positive et d'une diffusion aux États-Unis, France, Australie, etc. Le lendemain de sa diffusion, un groupe de responsables de la NRK se réunit pour dénoncer l'utilisation de comédiens amateurs et l'usage d'expressions modernes dans les dialogues. La NRK et la SVT tentèrent de prévenir sa projection au Festival de Cannes (qui eut lieu en 1976). En conséquence, la NRK détruisit toutes les copies qui auraient permis de produire une version cinéma, ne laissant subsister que des copies 16mm médiocres. Le film restauré put malgré tout être diffusé sur les chaines de télévision européennes. Il fut ensuite tabletté et abandonné à son sort par la NRK.

« The Seventies People » (1975) : réalisé pour la « Corporation Danoise de Radio et Télévision ». Peter Watkins fut accusé par la presse d'être un étranger qui ne comprenait pas la culture Danoise. Le film fut diffusé un fois à la télévision avant d'être retiré définitivement sous la pression du Premier Ministre.

« Fällan » (1975) : réalisé pour la « Sveriges Radio » de Stockholm, le film fut critiqué par certains responsables de SR pour son usage d'acteurs amateurs. Il fut toutefois favorablement accueilli par la presse suédoise. Diffusé à au moins trois reprise par la télévision suédoise, il n'a jamais été projeté ni au Danemark, ni en Norvège, les responsables des réseaux de télévision de ces deux pays le critiquant avec un souverain mépris. Il a remporté le Prix Futura de bronze en 1977.

« Attenlandet » (« Evening Land ») (1977) : réalisé pour le « Danish Film Institute », « Attenlandet » fut reçu avec férocité par la critique danoise. Le président de la télévision danoise écrivit à Peter Watkins qu'il refusait de diffuser le film car « il n'atteint pas à notre avis dans sa forme le standard nécessaire aux yeux de DR ». Cette décision précipita le nouvel exil de Watkins.

« Resan » (« The journey ») (1988) : en 1982, Watkins tenta de réunir les fonds nécessaires pour un nouveau film antinucléaire mais se vit opposer un refus systématique de toute part, à l'exception de Peter Katadotis du « National Film Board of Canada » à Montréal. En 1983, Watkins montra « The War Game » à la « Swedish Peace and Arbitration Society » (SPAS) qui décida de soutenir le financement d'un nouveau film. Le film qui en résulta obtint le soutien de nombreuses organisations en Suède, au Canada, aux USA, Australie, Nouvelle-Zélande, Union Soviétique, Mexique, Japon, Écosse, Polynésie, Mozambique, Danemark, France, Norvège, Allemagne de l'Ouest. Sa post-production se fit à Montréal pour une durée totale de 14hrs30.

« The Freethinker » (1994) : ce film, basé sur la vie de August Strindberg, fut commissionné à l'origine par le « Swedish Film Institut » et la télévision suédoise avant que sa production ne fut annulée. Quinze ans plus tard, il reçut le soutien de Birgitta Östlund, Rektor de la « Nordens Folk High School » avec la participation de 24 étudiants. Le film reçut des critiques positives mais ne fut projeté à Stockholm que pendant quelques jours. Il fut projeté également dans quelques festivals, notamment Toronto et Manosque. Les télévisions Suédoise, Danoise et Norvégienne refusèrent de diffuser le film. En 1996, il fut projeté au Symposium International de Strindberg à Moscou. Le lendemain de la projection, lors d'une réception, la plupart des invités se comportèrent comme si Watkins et ses étudiants n'existaient pas.

« La Commune » (1999) : film produit par « 13 Production », « La Sept-Arte » et le Musée d'orsay. Une fois de plus, la plupart des chaines contactées se refusèrent à financer le projet, y compris la BBC, dont le « Commissioning Editor » déclara : « Je n'aime pas les films de Peter Watkins ». La distribution – toujours composée d'amateurs – fut invitée à se renseigner préalablement sur cet événement historique. Le film emploie le même procédé d'anachronisme que dans « Culloden ». Des reporter télé interviewent les protagonistes tandis que la télévision diffuse des bulletins de nouvelles du gouvernement Versaillais. Les acteurs sont appelés à faire preuve d'improvisation, les poussant violemment et en même temps leur donnant l'opportunité de s'exprimer de façon spontanée. Prévu pour durer deux heures, le résultat final fait 5h45. Le film fut constamment soutenu par « La Sept-Arte » durant sa production et son montage (il est à noter que « La Sept-Arte » comptait avoir la haute main sur celui-ci. Watkins refusa). Puis, un responsable des programmes le visionna et en fit le plus grand éloge. Une heure après, les interférences commencèrent. Watkins se vit demander de couper, couper et couper encore jusqu'à ce qu'il réalise que le problème n'était pas dans la durée mais dans la forme du film. A ce stade, avec l'appui du producteur Paul Saadoun, il fit savoir que le montage était finalisé. En réaction, « La Sept-Arte » annonça que le film serait projeté entre 22 heures et 4 heures du matin le 26 mai, refusant même l'idée de le diffuser en deux fois. On estime qu'un grand total d'environ 50 téléspectateurs le virent à l'époque. Une fois de plus, Watkins se vit accusé d'avoir réalisé un mauvais film. Le responsable précité lui déclara : « Vous comprenez, n'est-ce-pas, que vous avez échoué dans vos objectifs ? » La presse française garda le silence sur toute l'affaire, à l'exception de « L'Humanité ». Le film fut diffusé dans différents festivals en France ainsi qu'au Musée d'orsay. Les réactions de la part du public furent mitigées (dans le cas d'une large audience, environ 1/3 du public quittait la salle avant la fin du film). « Télérama » le qualifia « d'interminable diarrhée verbale », « Télé Star » en dit « Des actualités fictives » d'une grande intensité  qui tente de prouver que l'histoire se répète constamment. ». « Le Monde » : « A les entendre, on a rapidement l'impression que les volontaires recrutés par Peter Watkins sont déjà convertis [au Marxisme]. » « Libération » : « Peu importe, une actrice Communarde finit, avant de mourir, par interpeller directement [la TV Communale qui la filme], « Que ce soit la réalité ou un film, tout ce que vous faites est nous regarder, mais vous vous en foutez ! C'est ça que je veux tuer ! » Il est 3heures30 du matin, et nous, les derniers téléspectateurs, sommes secoués par ce cri ; à cet instant, les Versaillais, c'est nous. » « L'Humanité » : « Il n'y a rien de plus difficile que de filmer l'utopie, l'espoir en un monde meilleur. Les acteurs s'interrogent les uns, les autres, regardent la caméra et à travers ce médium interrogent le spectateur : idées de révolution et de pouvoir sont discutées. Ces questions furent posées durant la Commune comme elles le sont aujourd'hui... »

Pour finir, un extrait de lettre d'un acteur de « La Commune » :

« Je pense que nos médias, et les intellectuels Français, préfèrent marginaliser « La Commune » et sa présence, plutôt que de confronter Peter Watkins et le thème de cette révolution sociale d'il y a 129 ans... Aujourd'hui je suis vraiment devenu conscient du rôle des médias de masse, et il est clair que toute forme d'opposition médiatique est totalement absente de ce combat. Il est donc nécessaire de s'émanciper de ce système audiovisuel de censure et de travailler ensemble pour imaginer la création d'une nouvelle forme de télévision critique, informative. »
Jean-Yves Starapoli.

Citant leur « Bed-in » de 1969 et leur Concert pour la Paix, un interviewer demanda à John Lennon et Yoko Ono :

« Y a-t-il un incident en particulier qui vous a motivé à lancer votre campagne pour la paix ? »

John répondit :

« ...la chose qui m'a particulièrement frappé fut une lettre d'un type appelé Peter Watkins qui avait fait un film appelé « The War Game ». C'était une très longue lettre rapportant tout simplement ce qu'il se passait – à quel point la presse est vraiment sous contrôle, comment tout cela est dirigé, et toutes ces autres choses que les gens savent tout au fond d'eux. Il dit : Les gens dans notre position ont la responsabilité d'utiliser la presse pour la paix dans le monde ». Et on s'est assis sur cette lettre pendant environ trois semaines en pensant : « Ben, on fait de notre mieux. All you need is love, mec. » Cette lettre a vraiment été l'étincelle. C'était vraiment comme de recevoir nos papiers de service pour la paix ! »

En 1985, une encyclopédie du Cinéma est publiée par le « British Film Institute », le nom de Peter Watkins n'y figure pas.

« Dans ce documentaire je n’ai pas cherché à exagérer l’horreur de la situation, au contraire. Je suis certain qu’en cas de guerre nucléaire, la situation serait bien pire. Et si « The War Game » choque les spectateurs, ce n’est pas parce qu’on a eu recours à des effets de terreur, mais parce qu’il voit pour la première fois, avec l’évidence de l’image de cinéma, ce qu’il ne veut pas voir et ce qu’on ne lui laisse pas voir. »
Peter Watkins

« We blew it ».
Peter Fonda : « Easy Rider ».





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