8 février 2018

SANDMAN vol. 1: Preludes & Nocturnes

J'ai manqué plusieurs journées de travail la semaine dernière parce que j'étais malade comme un chien. J'en ai donc profité pour plonger dans cette BD qui trônait sur ma table de chevet depuis beaucoup trop longtemps. Il faut dire que j'ai plus de livres sur ma table de chevet que la plupart des gens en possèdent dans toute leur maison.

Disons d'emblée que je n'avais pas d'idée précise de ce qui m'attendait en ouvrant ce livre. J'en ai souvent entendu parler, mais les descriptions que j'ai lues et entendues étaient tellement floues, vagues et parfois contradictoires que ça ne me disait vraiment pas grand-chose.

Et maintenant que je me retrouve à la place de celui qui veut tenter de la décrire à d'autres, je comprends pourquoi ce que j'avais lu dans le passé était si nébuleux. C'est une série vraiment inclassable et très difficile à décrire.

Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller après un rêve particulièrement intense et de tenter de raconter ledit rêve à quelqu'un? Vous avez alors sans doute réalisé avec horreur que vos mots étaient incapables de traduire le fameux rêve et que votre récit n'arrivait pas à lui rendre justice. Le regard interloqué ou amusé de votre interlocuteur vous a confirmé que vos mots ne rendaient pas justice à l'intensité de l'expérience dont vous émergiez.

C'est un peu la même chose avec cette BD. Elle est comme un rêve, ou plutôt une série de rêves, avec des séquences tout à fait lucides ainsi que d'autres profondément délirantes, symboliques et ouvertes à l'interprétation. Le fait que je l'ai lue dans une brume fiévreuse a peut-être aussi amplifié l'effet! ;-)

Comme ce recueil réunit les huit premiers numéros de la série de comics, je vais tenter de parler sommairement de chacun d'eux sans vendre de surprises.

SLEEP OF THE JUST

Cette histoire introduit habilement le personnage principal ainsi qu'une bonne partie de la mythologie qui l'entoure. À l'aide d'un ancien et puissant grimoire, un mystique ésotérique du nom de Roderick Burgess souhaite capturer... la Mort. Il faut savoir que dans l'univers du Sandman, certains de ces concepts sont personnifiés, c'est-à-dire que la Mort est une personne. Ou, pour être plus précis, un être anthropomorphe immortel. Le Désir également. Et le Destin.

Burgess complète son rituel, mais il réalise avec dépit que la créature qui apparaît devant lui n'est pas la Mort. Burgess ignore de qui il s'agit, mais comme la créature est affaiblie et inconsciente, il s'empresse de le priver de ses trois "outils": un collier de rubis, un sac de sable et un masque aux apparences steampunk qui n'est pas sans rappeler les masques à gaz utilisés pendant la première guerre mondiale. Puis, il l'emprisonne dans une espèce de sphère magique.


Les années passent et Burgess déduit finalement qui est son prisonnier. Il s'agit de Sandman, Morpheus, la personnification du rêve. Burgess promet de le libérer s'il partage avec lui le secret de son immortalité, mais Sandman refuse. Les années continuent de défiler et deviennent des décennies. Burgess meurt et est succédé par son fils. Et pendant toutes ces années, on entrevoit les conséquences désastreuses de l'emprisonnement du Sandman sur les rêves de gens ordinaires à travers le monde.

Finalement, des fiers-à-bras de Burgess font l'erreur d'ouvrir la prison de verre. Sandman s'échappe et, malgré son état affaibli, il punit son ancien geôlier comme seul le maître du monde des rêves le peut...

J'ai bien aimé cette première histoire, c'est une bonne intro à l'univers du Sandman. Gaiman nous donne des indices à petites doses, sans se presser, et maintient ainsi notre intérêt jusqu'à la dernière page. Il nous dépeint un Sandman intriguant et envoûtant, apparemment au-dessus des concepts mortels du bien et du mal.

Toutefois, je n'ai jamais été un admirateur des dessins de Sam Kieth et cette BD ne modifie pas mon opinion. Ses visages exagérément caricaturaux enlèvent de la crédibilité au récit et son usage exagéré des plans rapprochés font perdre tout effet à cette technique qui, lorsqu'elle est utilisée avec davantage de parcimonie, peut être un outil puissant. Il faut tout de même lui donner le crédit qui lui revient: Kieth recrée avec brio l'atmosphère graphique des comics d'horreur des années 50 et je crois que cet hommage était volontaire de sa part.

IMPERFECT HOSTS

L'histoire s'ouvre sur une scène domestique entre Caïn et Abel. Ce dernier est l'éternelle victime de son frère qui s'amuse à l'insulter, à le menacer et même à le tuer. Mais la mort n'est pas une condition permanente ici. On comprend bientôt que la scène se déroule dans le monde des rêves. Sandman a réussi à y revenir mais, épuisé, s'est écroulé. C'est le dragon domestique des deux frangins qui l'amène à leur maison, à demi conscient.

Grâce aux soins d'Abel, Sandman reprend des forces, mais il demeure affaibli tant qu'il n'a pas retrouvé ses "outils". Lorsqu'il est à nouveau capable de se déplacer, il se rend à son palais qu'il trouve en ruines. Le monde des rêves s'est sérieusement détérioré en son absence.

Sandman convoque alors Hécate qui apparaît ici sous la forme de trois femmes: Atropos qui ressemble à la fée marraine de Cendrillon, Morrigan qui a l'apparence grotesque d'une sorcière et finalement la belle et blonde Cynthia. On devine qu'il s'agit là de trois archétypes féminins très puissants: la bienveillante femme maternelle, la sorcière effrayante et la sex-symbol hollywoodienne. La séquence qui les met en scène est vraiment hypnotique. Les trois femmes empruntent constamment l'apparence et l'identité de leur voisine. En plus, elles possèdent plusieurs noms, dont ceux des Érinyes de la mythologie grecque. On est vraiment en présence d'une trinité surnaturelle aux origines très anciennes.

Sandman leur demande alors ce qu'il est advenu de ses trois "outils" qu'il a créés en utilisant sa propre substance, des morceaux même de son âme, et sans lesquels il demeure désespérément affaibli. Les trois femmes lui répondent très brièvement que sa poche de sable a été achetée par un Britannique du nom de John Constantine. Son casque est en possession d'un démon de l'enfer. Son pendentif orné d'un rubis a été utilisé par un criminel et a été confisqué par la Ligue des justiciers.

Cette dernière explication rappelle une énigmatique scène vue précédemment dans laquelle on voit une vieille femme qui visite son fils à l'asile d'Arkham. Le prisonnier, une gargouille difforme au regard dément, se plaint à sa mère qu'on a "pris ses rêves". S'agit-il de ce criminel que l'on aperçoit en flashback être appréhendé par Batman et Green Lantern?


J'ai vraiment préféré cette histoire à la précédente. Gaiman semble déjà beaucoup plus à l'aise et nous dépeint un monde de plus en plus fascinant et captivant. La scène avec la trinité Hécate est vraiment géniale et vaut le détour à elle toute seule.

DREAM A LITTLE DREAM OF ME

La première case nous montre un bungalow, tout ce qu'il y a de plus anodin. Mais lorsqu'on pénètre dans une chambre, on aperçoit dans l'ombre une femme allongée sur un lit. Elle est assez pitoyable. Malgré son jeune âge, son corps est dans un état de décrépitude avancé. S'agit-il d'une junkie? On devine que c'est le cas, en quelque sorte, car sur sa table de chevet se trouve... la poche de sable du Sandman.

Quelques pages plus loin, un homme s'introduit par effraction dans la maison et dès qu'il y met le pied, il perd contact avec la réalité et est submergé de rêves délirants qui se succèdent à un rythme infernal. Le premier est un rêve érotique; il se retrouve à faire l'amour passionnément avec une femme magnifique. Puis, le voilà roulant à toute vitesse au volant de sa voiture de rêve. Dans la case suivante, il est Jésus, adoré et admiré de tous. Dans la dernière case, il est Superman, mais un Superman grossièrement dessiné, comme s'il l'avait été par un enfant démoniaque. La dernière case de cette séquence nous offre un gros plan du visage de l'homme, le regard vide et les traits figés. On comprendra plus tard qu'il est en train d'être "dévoré" vivant par les rêves...

Autre détail intéressant, tout le comic est habilement parsemé d'extraits de paroles de chansons qui évoquent les rêves. Je ne vous dis pas lesquelles, mais vous pourriez sans doute en deviner plusieurs par vous-mêmes. Ces mélodies viennent hanter l'histoire et réveillent de vieux vers d'oreille chez le lecteur. J'ai assez rarement vu ça dans une BD. J'adore.

Finalement, avec l'aide de Constantine, Sandman trouve la maison et y pénètre à son tour. Mais avant de récupérer son sac, il doit traverser une pièce dont les murs et les plafond sont recouverts de chair, de veines, de protubérances tentaculaires et d'yeux. "What is this stuff?" demande Constantine, dégoûté. Sandman répond placidement: "A human body. What's left of it. Your woman's father, I woulkd surmise." "But it - it's still alive" s'exclame Constantine, horrifié. La réponse de Sandman, toujours aussi calme: "That's right."

Pas un moment qu'on oublie facilement.

Gaiman nous offre vraiment un récit percutant parsemé de moments cauchemardesques et mémorables. C'est avec ce numéro que j'ai compris que je n'avais pas une série de comics ordinaire dans les mains, mais plutôt quelque chose d'unique et d'extraordinaire. Les dessins de Mike Dringenberg m'ont beaucoup plus et m'ont semblé plus adaptés à ce style de récit. L'horreur est encore pire lorsque les personnages sont dessinés de manière réaliste.

A HOPE IN HELL

Revigoré depuis qu'il a récupéré son sac de sable, Sandman décide de s'aventurer en enfer pour retrouver son casque. Pour y parvenir, il devra affronter le démon qui l'a en sa possession. Il ne s'agit toutefois pas d'un combat physique, mais plutôt d'un concours de rimes dans une espèce de boîte de nuit démoniaque. Très original comme duel.

Mais voilà, une fois qu'il a remporté le combat et qu'il a son casque en sa possession, la partie n'est toujours pas gagnée pour Sandman. Il s'adresse à Lucifer en ces mots: "I thank you. The kings of Hell are honorable. I will remember this." Lucifer rétorque: "Honorable? You joke, surely. Look around you, Morpheus. The million lords of Hell stand arrayed about you. Tell us why we should let you leave?"

La réponse de Sandman est géniale.

Un bon numéro, même si certains aspects m'ont déçu. Sincèrement, l'Enfer m'a paru beaucoup moins abominable que le bungalow du précédent épisode. Mais il ne faut pas blâmer uniquement les artistes pour ce résultat décevant, je trouve que le choix des couleurs est hautement discutable. Une palette plus sombre aurait déjà été une vaste amélioration.


PASSENGERS

Je serai particulièrement vague ici parce que les trois numéros suivants sont vraiment très réussis. Et il me semble évident que pour les apprécier pleinement, il faut en savoir aussi peu que possible à propos de leur contenu. Je ne voudrais donc pas gâcher l'expérience pour qui que ce soit.

Armé du pendentif orné d'un rubis du Sandman, qu'il a au préalable perverti et désacralisé, le Dr. Destiny (l'être monstrueux emprisonné à Arkham qu'on a d'abord rencontré dans "Imperfect Hosts") s'évade et se rend dans un petit Diner. Le resto est occupé par six autres personnes, dont la serveuse. Pendant les 24 prochaines heures, patiemment, lentement et insidieusement, le Dr. Dee s'insinuera dans leurs esprits et les fera sombrer dans la folie. Leur contact avec la réalité s'efface progressivement et ces pauvres gens sont de moins en moins humains et ressemblent de plus en plus à des bêtes de cauchemar.

Les effets dévastateurs de son pouvoir seront ressentis à travers le globe, mais ce sont les occupants du Diner qui seront ses jouets de prédilection. Les pauvres sont réduits à l'état de marionnettes, complètement à la merci d'un psychopathe homicide et sadique qui contrôle leurs pulsions, leurs désirs, leurs pensées... jusqu'à leur perception de ce qui est réel ou non...


Je ne peux vraiment pas en dire plus. J'ajouterai simplement que je n'ai probablement jamais rien lu d'aussi effrayant de toute ma vie. Ce récit est littéralement à glacer le sang et il n'a pas fini de me hanter. Un véritable chef-d'oeuvre d'horreur. Il faut vraiment le voir pour le croire.

THE SOUND OF HER WINGS

Le dernier récit de ce recueil est plutôt anodin et sans intérêt... il faut dire qu'après son abominable prédécesseur, n'importe quoi aurait semblé mondain. Essentiellement, il explore la relation entre Sandman et sa soeur, la Mort. Morpheus accompagne cette dernière dans sa tournée où elle visite les condamnés dans leurs derniers instants, ce qui donne lieu à des scènes très touchantes. Les dialogues ne m'ont toutefois pas semblé particulièrement intéressants.

Bref, ce recueil est vraiment une oeuvre incontournable pour tout amateur de BD. Vous n'avez jamais lu un truc pareil, je vous le garantis.

Un gros merci à Fylouz qui m'a permis de faire cette extraordinaire découverte!



4 commentaires:

fylouz a dit...

Nyhahahahahaha ! Et maintenant, TON ÂME M'APPARTIENT ! (a ce sujet, je n'ai toujours pas reçu la feuille blanche que je t'ai demandé de signer de ton sang. Je rajouterais le texte plus tard, fais moi confiaaaance).

Quelques petits commentaires : j'avais un peu peur que tu n'apprécie pas justement à cause des premiers épisodes de Sam Keith (qui a abandonné la série car il jugeait que ce n'était pas trop son truc) et aussi pour l'épisode "Passsengers" qui est effectivement extrêmement glauque.

Je trouve un peu dommage que tu n'ais pas apprécié : "The sound of her wings" qui présente la mort sous un aspect très original. Comme tu le constateras par la suite, étonnamment, c'est la plus optimiste et charismatique des sept "Endless".

A noter d'ailleurs que tous portent des noms qui commencent par "D" : Dream, Death, Desire, Destiny, Despair (sœur jumelle de Desire, oui, oui), Delirium (autrefois connue sous le nom de "Delight"), Destruction.

Et maintenant, par Azazel, Choronzon et Merkin, je t'ordonne de nous faire une entrée sur... STARSHIP TROOPERS !

https://www.youtube.com/watch?v=X4cTPHqlS70

Prof Solitaire a dit...

Haha, ouais, je suis tombé dans ton piège diabolique! ;-) Quelle série du tonnerre...

Je comprends ton inquiétude... difficile de jauger quelle sera la réaction de quelqu'un à une histoire aussi intense et extrême. Tu ne sais pas si la personne jouera à la vierge offensée ou si elle pensera qu'il y a quelque chose de malsain dans le fait de trouver intéressant quelque chose d'aussi sadique... rassure-toi, comme tu vois, j'ai adoré... ce qui fait sans doute de moi un sick twisted freak ;-)

Comme je l'écrivais, Sound of her Wings m'a probablement semblé pâlot parce que ça suivait l'histoire du Diner. C'est comme regarder une fleur quand tu viens de regarder le soleil. Il faudrait que je le relise plus tard, sans lire les numéros précédents, pour l'apprécier à sa juste valeur. Ou encore pour réaliser que j'avais raison et que c'est très ordinaire...

En passant, j'ai trouvé un papier qui t'appartient dans le 3e recueil... c'est une note que tu as prise au sujet d'un rendez-vous quand tu habitais Montréal... mais je ne te dirai pas ce qui est écrit dessus tout de suite, question de faire durer le plaisir ;-)

Et voici mon entrée sur Starship Trooper: "C'est de la purée de merde."

Merci, bonsoir! ;-)


fylouz a dit...

"De la purée de merde", j'ai encore du me planter en dessinant le pentagramme.
Quand au RDV, houla, ça a pas de rapport avec le Triskelion, j'espère...

Prof Solitaire a dit...

Tu vas être soulagé d'apprendre que le Triskelion n'est mentionné nulle part ;-)