21 mars 2018

Grands mots

Suite à cette plainte, les "trois gars" avons été convoqués dans le bureau de la directrice.

Ça a duré deux heures. Et je vous avoue que cela a été en grande partie de ma faute parce que j'ai complètement refusé d'avaler ce qu'on me disait sans protester. Et j'ai protesté avec véhémence. Ce qui a probablement été une perte de temps, mais j'ai au moins la satisfaction de ne pas avoir fermé ma gueule pour une fois.

Et je dois vous avouer que la conversation a été par moments complètement surréaliste.

J'ai expliqué à la directrice que ce qui nous heurtait, ce n'était pas les reproches eux-mêmes qui étaient relativement bénins et insignifiants, mais plutôt le fait que nos collègues avaient préféré se plaindre à elle plutôt que de venir nous voir directement.

Comment aimerais-tu, lui ai-je demandé, que plutôt que de venir te voir en personne à propos d'un désaccord, nous appelions plutôt ta supérieure à la commission scolaire pour nous plaindre de toi anonymement? Comment te sentirais-tu si nous agissions de la sorte?

Elle a commencé par me répondre que nous travaillons dans "un milieu de femmes", que nous devions apprendre à "accepter les sursauts d'hormones" et à "lire le non-verbal dans les visages".

Disons que cette réponse ne m'a pas satisfaite. Sincèrement, j'étais franchement renversé de l'entendre et ce, pour plusieurs raisons.

Premièrement, c'est plutôt étonnant de voir de tels stéréotypes sortir de la bouche d'une femme. Je ne suis pas une femme, mais on m'a appris que ce genre d'arguments étaient misogynes et étaient jadis utilisés par les hommes pour discréditer les femmes. Je veux bien, mais lorsque c'est une femme qui le dit, que dois-je en penser? Y aurait-il un fond de vérité là-dedans après tout?

Deuxièmement, j'étais choqué de voir que la directrice excusait le comportement inacceptable de nos collègues en faisant référence à des concepts aussi ésotériques. Moi, lorsque j'agis mal, personne ne cherche des raisons pour me disculper. On s'attend à ce que j'assume l'entière responsabilité de ce que j'ai fait et que je corrige la situation promptement. Et cela me semble tout à fait légitime, en passant. Les femmes, elles, seraient-elles dispensées de cette obligation élémentaire? Est-il impossible de demander à une femme d'admettre une faute? Plus j'y repense et plus je me dis que cela semble effectivement être le cas.

Et troisièmement, et c'est sans doute l'aspect le plus odieux dans cette histoire, la directrice affirmait cela tout en plaçant sur nos épaules à nous, les hommes, la responsabilité de rétablir la paix en nous soumettant à leurs demandes. Comme s'il n'était pas réaliste de demander à nos collègues féminines de se comporter comme des adultes professionnelles responsables et respectueuses! Comme s'il était impensable de les rabrouer, elles, et de s'attendre à ce qu'elles fassent preuve de plus de tolérance ou de compromis. Comme si nous devions donc être ceux qui capitulent inconditionnellement, ceux qui plient l'échine pour mettre fin à la crise! Comme si, face à un comportement aussi abject, hypocrite, mesquin et détestable, il fallait que NOUS soyons raisonnables et que NOUS encaissions sans broncher.

Comme si celles qui ont mal agi deviennent les victimes de "leurs hormones" pendant que ceux qui sont les réelles victimes de ces plaintes anonymes et couardes deviennent ultimement les responsables du problème parce qu'ils n'ont pas su lire les "signes non-verbaux" et que, après tout, nous travaillons dans un "milieu de femmes" qui leur appartient à elles.

Hallucinant.

Un peu plus tard dans la conversation, la directrice m'a regardé et m'a dit que si mes collègues ne viennent pas me voir directement, c'est parce que j'utilise "des grands mots" qu'elles "ne comprennent pas".

Je n'ai pas pu m'empêcher de rire. J'ai regardé Marcus et je lui ai dit: "Je pense que ceci est le reproche le plus flatteur qu'on m'a fait de toute ma vie."

Et ceci n'est qu'une infime fraction de la conversation.

Surréaliste, que j'vous dis.



8 commentaires:

fylouz a dit...

Totalement typique de TOUS les milieux sociaux, je pense : la minorité a TOUJOURS tort face à la majorité, quelle que soit la situation, quels que soient les arguments avancés d'un côté comme de l'autre. La raison ? Il est tout simplement plus simple pour les représentants de l'autorité de blâmer les premiers plutôt que les seconds. Le problème est ainsi plus facilement résolu et au diable les conséquences.

"Deru kugi wa utareru".

"Le clou qui dépasse appelle le marteau." (proverbe japonais)

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fylouz a dit...

Trois questions stupides :

1) Y a-t-il moyen de faire une plainte en harcèlement ou quelque chose ?
2) Comment ont réagi tes collègues durant la réunion ?
3) Comment réagiraient ta directrice et tes collègues si tu te pointais en jupe à l'école et que tu expliquais que tu te considère comme une femme ?

Cette dernière question est évidemment à prendre avec une grosse poignée d'ironie.

Guillaume a dit...

Je ne sais évidemment pas tout, mais j'ai l'impression que ta directrice sait que les reproches sont déraisonnables, au moins en partie, mais qu'elle désire ménager etre la chèvre et le chou afin d'acheter la paix. Dire que c'est un milieu de femmes et qu'il faut vivre avec les sursauts d'hormones, c'est en effet réducteur et misogyne. C'est aussi une manière d'exhonérer des prétentions que l'on n'aime pas sans les condamner. "Je sais bien qu'elles exagèrent, mais que veux-tu, ce sont des femmes puis c'était sans doute le temps de leur PMS, essaie de te plier à ce qu'elles te demandent ou fais semblant et moi je vais faire semblant d'avoir exercé mon autorité à leur avantage, comme ça elles vont me sacrer la paix et à toi aussi." Est-ce que c'est possible qu'elle craigne pour une raison ou une autre les enseignantes? Ça arrive chez des personnes en position d'autorité. Surtout si elles sont agressives et elles ont la plainte facile. Si toi et les deux autres gars sont fâchés, elle peut se permettre de vous mettre à dos. Si un nid de vipères la prend en grippe en disant qu'elle vous défend, elle peut craindre des représailles.

Sans être pareil (en tout cas pas du tout dans la même mesure), je dois t'avouer que ça a des similitudes avec ma situation au travail en ce moment. J'ai une collègue qui est méchante comme une teigne et qui est également adepte des couteaux dans le dos. Heureusement, je suis dans la hiérarchie au même niveau qu'elle, sinon un peu au dessus (parce que le suis pas mal le seul spécialiste dans la boîte du département que je dirige). Elle a poussé à la démission au moins trois de mes collègues, des subalternes à elle, et dans au moins deux cas ça a fini en engueulades. L'une a même démissionné subitement. Pourtant la direction l'a à la bonne. À cause de mes expériences passées, notamment dans le milieu de l'enseignement, j'ai décidé de ne pas en laisser passer: si elle fait preuve de mauvaise volonté à mon égard, je lui sers un savon. De par mon expérience, on ne gagne rien à prendre un reproche injustifié et se taire. Même si parfois je me suis fait reprocher mon côté abrasif par mon patron immédiat pour avoir bardassé une ou deux collègues.

Prof Solitaire a dit...

Merci à vous tous pour vos commentaires, vos interprétations et pour le partage de vos expériences personnelles. Vous lire m'aide beaucoup à observer tout ceci à travers d'autres perspectives. Difficile parfois de juger adéquatement une situation dans laquelle on est directement et émotivement plongé. Vous m'aidez à prendre du recul et à regarder le problème sous un angle plus objectif et je vous en suis reconnaissant.

Prof Solitaire a dit...

Réponses aux questions de Fylouz:

1- Pas présentement, pas assez de faits pour l'appuyer, mais si on montait des dossiers bien étayés, ce serait sans doute éventuellement possible. Je ne suis toutefois pas sûr que je souhaite vivre de même...

2- Marcus est dix ans plus jeune que moi et c'est seulement sa 2e école... et sa 2e trahison. Il est blessé, profondément désillusionné et indigné de ce qui se passe, comme je l'ai jadis été. Sa réaction me rappelle la mienne lors de mes premiers coups de poignards dans le dos. Sa révolte commence à sortir et je crois qu'il commence à bien comprendre comment la game se joue. Davis est un jeune enseignant, il est encore dans la vingtaine, ceci est le premier coup tordu qu'on lui fait. Il était juste sonné, il ne savait pas quoi dire. Il essaie encore de comprendre, je soupçonne qu'il est plongé dans une profonde dissonance cognitive... je suis passé par là aussi jadis.

3- J'essaie ça demain matin et on s'en reparle! ;-)

fylouz a dit...

Au sujet des "grands mots", je te recommande de t'en tenir désormais à des termes de deux syllabes maximum.

https://www.youtube.com/watch?v=LS37SNYjg8w

Guillaume a dit...

Aux grands mots les grands remèdes (calembour atroce).

Kevin Macarry a dit...

" Elle a commencé par me répondre que nous travaillons dans "un milieu de femmes", que nous devions apprendre à "accepter les sursauts d'hormones" et à "lire le non-verbal dans les visages"." halala qu'es ce qu'elles sont connes,elles ne se rendent pas compte qu'elles sont elles même un plaidoyer pour la suppression des femmes aux travail :)