6 mars 2018

Le coup de foudre de Denise et Sébastien

Dans mon dernier billet, je parlais de la réaction dithyrambique des médias à la publication du pitoyable livre de Sébastien Proulx, le ministre de l'Éducation.

Denise Bombardier est un bon exemple de cette réaction disproportionnée dont je parlais. En effet, elle est en complète pâmoison devant le ministre, comme l'illustre cette chronique:


Sébastien Proulx a osé prendre sa plume pour mettre en mots sa vision de l’éducation et, ce faisant, il mérite notre reconnaissance.

Sa vision? Si c'est ça sa vision, alors il devrait consulter un optométriste.

Sébastien Proulx aime l’éducation. Il affectionne les enfants et les enseignants. Avec une candeur désarmante, il réfléchit sur notre avenir collectif en réussissant – fait rare – à se placer, lui, un ministre du gouvernement, au-dessus de la partisanerie politique.

Quelle époque, mes amis! Nous voilà rendus au point où on encense un ministre de l'Éducation parce qu'il "aime l'éducation". Parce qu'il "affectionne les enfants et les enseignants". C'est tout ce que ça prend pour se lever et applaudir de nos jours. Plus besoin d'avoir réalisé quoi que ce soit!

Difficile de tomber plus bas.

En passant, remarquez le choix des mots de Mme Bombardier. Ce n'est pas innocent. Le ministre "aime" l'éducation, mais il "affectionne" les enfants.

Que se passerait-il si Mme Bombardier écrivait que le ministre "aime" les enfants? Tout le monde penserait immédiatement à la pédophilie. Mme Bombardier le sait, c'est pourquoi elle a choisi un autre verbe.

Est-il normal pour une société de craindre et de diaboliser les hommes à ce point? Est-il normal d'immédiatement conclure à la pédophilie dès qu'il est question d'une quelconque affection entre un homme et un enfant? Est-il normal d'être paranoïaque à ce point?

Mais ne craignez rien, tout comme le ministre, Mme Bombardier n'en parlera pas, elle non plus. Elle en est pleinement consciente, comme l'illustre son choix de verbe, mais elle n'en dira mot. On ne parle pas de ces choses-là dans des conversations polies. Ça rend mal à l'aise. Demeurons aussi superficiels que possible, les gens préfèrent ça.

Sébastien Proulx est l’antithèse des technocrates de son ministère. 

Vraiment, Mme Bombardier? Pourtant, dans mon dernier billet, j'ai souligné son utilisation de phrases creuses et de termes technocratiques. En anglais, ils ont un dicton qui affirme que si quelque chose marche comme un canard, cancane comme un canard et a l'apparence d'un canard... ben... c'est probablement un canard.

Alors dites-nous, Madame, qu'est-ce qui fait de lui l'antithèse des technocrates? Sur quoi vous basez-vous pour en arriver à une telle conclusion?

C’est un homme sans prétention qui possède une vision de l’éducation qui nous ramène à l’essentiel. Il prône le goût de l’effort à défaut duquel il est impossible d’accéder aux connaissances. Mine de rien, sa conception de l’éducation est une critique impitoyable du système scolaire québécois déconnecté de la réalité. Dans son petit essai, le ministre a les pieds bien ancrés dans la culture générale dont il fait l’éloge.

Belle collection d'affirmations gratuites.

Il prône le goût de l'effort? Est-ce à dire que les technocrates, eux, prônent le goût de la paresse? Bon, ils ne foutent pas grand-chose de leur journée, je vous le concède, mais ils n'ont pas le culot d'en faire ouvertement la promotion, quand même.

En fait, cette éloge du "goût de l'effort" est une sombre farce, une de plus. Le ministre se drape dans la vertu en éructant des évidences, il n'y a pas de quoi lui organiser tout un défilé!

 Évidemment que l'effort joue un rôle déterminant dans la réussite scolaire des élèves, il n'y a rien de bien révolutionnaire à affirmer une chose pareille! Là n'est pas le débat! Les vraies questions sont plus complexes et plus existentielles! Comment motive-t-on des enfants à fournir les efforts requis? S'y prend-on correctement? Est-il réaliste de s'attendre à ce que les enfants fournissent de tels efforts dans le contexte des cours ennuyeux, futiles et impertinents qu'on leur impose?

Voilà les questions qu'il faut se poser. Mais encore une fois, ni le ministre et ni Madame Bombardier n'ont le courage de le faire. Ils préfèrent s'en tenir à des généralités et des évidences qui sont complètement dénuées d'intérêt.

Le ministre Proulx balaie de la main les théories et les idéologies qui ont eu cours au Québec et qui ont pénalisé des générations de jeunes à qui l’on n’a pas su apprendre à lire et à écrire correctement. Des jeunes qui ont servi de cobayes. En effet, le Québec est une des rares sociétés où on a aboli durant des années les cours obligatoires d’histoire et de géographie en vertu du principe que les enfants n’ont pas une notion claire de lieu et de temps.

Il "balaie de la main" les idéologies?

Vous vous foutez de moi?

Deux des cours obligatoires sont des organes de propagande idéologique et je n'ai jamais entendu ce ministre les dénoncer!

Le cours d'histoire est un outil de propagande fédéraliste. On a retiré pratiquement tous les conflits afin de dresser un portrait mensonger de fraternelle amitié entre les francophones et les anglophones de ce pays. On endort les enfants avec des détails complètement dénués d'intérêt comme l'organigramme gouvernemental de la province du Canada-Uni ou l'économie des Prairies en 1850! Il ne faudrait tout de même pas que les élèves s'intéressent à l'histoire! S'il fallait qu'ils s'ouvrent les yeux et qu'ils deviennent des maudits séparatisses!

Le cours d'ECR est un autre outil de propagande, multiculturaliste cette fois-ci, qui vise à mettre les religions sur un piédestal, à décourager la pensée critique et à imposer le respect absolu et inconditionnel de toutes les religions. Il fait l'apologie du relativisme! C'est un crachat au visage de la Renaissance et du siècle des Lumières! Une vomissure à la gueule de la Révolution tranquille!

Ces deux cours-là sont clairement motivés par des dogmes idéologiques qui sont chers aux libéraux. Et ce n'est pas ce petit ministre de pacotilles qui aura l'audace (ou l'intelligence) de les dénoncer! Il ne balaie rien du tout de la main, certainement pas ces idéologies! Il ne les remet pas en question une seule maudite seconde!

Non mais... il y a toujours bien des limites à écrire n'importe quoi!

Le ministre réfute une autre théorie fumeuse imposée dans le système scolaire par les pédagogues technocrates sur les compétences qui prévaudraient sur les connaissances. Il écrit noir sur blanc qu’au contraire, c’est uniquement par les connaissances que l’on acquiert des compétences.

Quel débat futile et stupide... et pourtant, cette conversation stérile continue inlassablement depuis des années.

Êtes-vous pro-connaissances et anti-compétence? Ou êtes-vous plutôt pro-compétence et anti-connaissances?

Quel cirque ridicule. Qui se pose de telles questions à l'extérieur du monde merveilleux de l'éducation? Absolument personne. Vous savez pourquoi? Parce que c'est une fausse dichotomie inventée de toutes pièces entre deux concepts qui ne sont pas du tout en opposition l'un avec l'autre.

C'est encore une belle façon de noyer le poisson et d'éviter de réels débats.

La question n'est pas de savoir s'il faut favoriser les compétences ou les connaissances. Parce que dans la réalité qui semble échapper si cruellement à ces grands intellectuels de salon, ni l'une et ni l'autre n'est une incarnation du Mal.

Dans certains contextes, comme l'écriture par exemple, l'emphase doit être mise sur la compétence. Ce que je m'apprête à dire provoquerait les hurlements des pédagogues du ministère et de Mme Bombardier, mais une connaissance aiguë de la grammaire n'est absolument pas nécessaire pour bien écrire. De la même façon, on n'a pas besoin de connaître les noms de toutes les composantes mécaniques d'une voiture pour être capable de la conduire correctement. J'y reviendrai dans un prochain billet.

Dans d'autres contextes, l'importance des connaissances s'impose d'elle-même. C'est le cas de l'histoire, par exemple. On connaît l'histoire ou on ne la connaît pas. On la comprend ou on ne la comprend pas. Ce n'est pas une question de compétence, c'est une question de connaissances. J'en reparlerai également dans un autre billet.

Si le système d'éducation cessait de perdre son temps dans des débats aussi futiles et qu'il se concentrait plutôt sur les vraies questions, peut-être qu'on arriverait à progresser. Il faut revenir à l'essentiel et se poser deux questions fondamentales:

1- Quel objectif souhaitons-nous atteindre avec ce cours?
2- Quels moyens, quelles approches et quelles ressources doivent être mises en place pour atteindre cet objectif?

Tout le reste, c'est du maudit blabla inutile de technocrate à la noix. Et c'est exactement ce que fait le ministre. Il ne s'intéresse pas aux question de fond, il patine, il dit tout et rien, il utilise l'habituel jargon vide pour noyer le poisson.

Il fait l’éloge de la qualité, un mot blasphématoire pour les idéologues du nivellement par le bas, dont Sébastien Proulx écrit « qu’il n’est jamais la solution ».

Il fait l'éloge de la qualité!

Encore une fois, la même maudite tactique. Il se drape dans une évidente vertu tout en refusant de définir le terme ou d'expliquer comment il veut concrètement y parvenir.

Or, le système au sommet duquel il trône est un monument au "nivellement par le bas".

Lorsque les notes sont jugées trop basses aux examens du ministère, on reçoit carrément la consigne de booster les notes! La directive vient du ministère lui-même!

Les rares ressources qui sont déployées dans les écoles le sont pour venir en aide (inadéquatement) aux élèves en difficulté. Ils en ont besoin, évidemment, vous ne m'entendrez jamais dire le contraire.

Mais qu'en est-il des élèves doués? Qu'est-ce qui est mis en place pour eux? Quelles ressources sont mises à leur disposition? Que fait-on pour encourager l'excellence et les amener à se dépasser? Que fait-on pour leur donner des défis à leur mesure? Réponse: absolument rien.

Et après ça, le ministre va venir nous parler de "qualité" et dénoncer le "nivellement par le bas"?

Juste des mots vides, vides, vides...

Pas étonnant alors qu’il s’en prenne au corporatisme syndical. À ce jour, seuls les syndicats d’enseignants définissent les règles pratiques et professionnelles des maîtres. Sébastien Proulx souhaiterait la création d’un véritable ordre professionnel dont les objectifs seraient essentiellement consacrés à l’amélioration des contenus de l’éducation. Les syndicats s’occuperaient, eux, des conditions de travail et des négociations salariales.

Une idée stupide, comme je l'ai déjà expliqué sur ce blogue.

Sébastien Proulx croit à l’évaluation des enseignants, ce que refusent, on le sait, les syndicats. « Il faut valoriser les meilleurs professeurs », écrit-il. Et il rêve de professeurs plus diplômés, plus cultivés. En clair, sans écrire le mot si honni au Québec, il rêve d’un corps d’élite au sein du système d’éducation.

Une autre idée stupide, comme je l'ai également expliqué sur ce blogue (voir mon dernier billet).

Remarquez, encore une fois, la superficialité de l'argument. Il faut "valoriser" les "meilleurs" enseignants? Les valoriser comment? Et selon quels critères? Quelle serait la grille d'analyse? Qui seront les juges? Qui sera consulté?

Aucune idée.

Sébastien Proulx n’est pas dépourvu de préoccupations esthétiques. Il imagine l’aménagement d’écoles accueillantes, lumineuses, où les enfants les plus défavorisés auraient plaisir à se retrouver. Hélas, hier Le Journal faisait sa manchette au sujet d’une école secondaire surpeuplée où les jeunes mangent carrément par terre, faute de lieu adéquat.

Il faudrait que je vous parle de ma classe une bonne fois...

Je devrais partager des photos avec vous.

Vous verriez à quel point les élucubrations du ministre n'ont rien d'inspirant mais qu'elles sont plutôt dignes d'un beau parleur qui croit que le simple fait de tenir des propos vertueux fait de lui une personne vertueuse.

Et si le ministre investissait de l'argent au lieu de se faire aller la gueule? Ça ne serait pas beau, ça?

Le ministre trouvera ses critiques. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas être touché par ce petit ouvrage signé par un honnête homme sans visée électoraliste, habité par une foi dans l’éducation, cette voie royale vers la liberté.

La seule personne qui est aveuglée ici, c'est vous Madame Bombardier.

Il est vraiment pathétique de constater qu'il est aussi facile de vous émerveiller avec des paroles abyssales et vides.

Êtes-vous vraiment crédule à ce point?



2 commentaires:

fylouz a dit...

Je ne sais pas si ça se fait beaucoup au Québec (vu tout ce pataquès pour un livre, je dirais que non) mais en France il est tout à fait habituel pour un(e) politique d'écrire un bouquin quelconque, histoire de bien montrer :

1)Qu'il/elle est un homme/une femme cultivé(e),
2)Parce que ça lui permet de faire parler de lui/elle et de se démarquer du troupeau.

Venir dire après que l'ouvrage "n'a rien de politique" ferait hurler de rire tout le monde. Bien sûr que c'est de la politique ! Ça permet à l'auteur(e) d'avancer ses idées, ou, au minimum, de se faire passer pour un intellectuel, une personne articulée.

C'est très français, en fait.

Quand à créer un corps d'enseignants "plus diplômés, plus cultivés, (...)un corps d'élite au sein du système d'éducation...

Comment y arriver ? La réponse se trouve ici :

"Il suggère aussi d'établir une évaluation des enseignants et de créer un ordre professionnel."

Là encore, j'ignore si ça existe au Québec, mais ça ressemble fort au principe des "inspecteurs d'académie" qui existe en France.

Chaque année, un inspecteur viendra visiter ta classe pendant ton cours et vérifiera la qualité de ton enseignement (selon les critères officiels) et ton application religieuse du programme, tel que défini par les Commissions Scolaires.

Autrement dit une couche bureaucratique supplémentaire et une épée de Damoclès en permanence au-dessus de ta tête.

Bonne chance !

Prof Solitaire a dit...

C'est plutôt rare qu'un politicien publie lui-même... au moment des élections, il y a toujours un paquet de biographies autorisées (et donc complètement dénuées d'intérêt) qui sont publiées, c'est tout.

Mais je suis entièrement d'accord avec toi, le fait de prétendre que l'ouvrage n'est pas partisan est une très mauvaise blague.