18 mars 2018

Quand tes collègues se plaignent (encore) de toi

Les lecteurs de longue date de ce blogue qui connaissent ma situation auront probablement la même réaction que moi: ils rouleront les yeux vers le plafond et soupireront.

Ben oui, je sais, encore...

Mais si cette fois-ci n'est pas la plus odieuse ou la plus catastrophique, elle est certainement la plus révélatrice.

Comme je l'explique plus en détails dans mon livre, j'enseigne dans des écoles primaires depuis 20 ans. Comme je suis toujours le seul (ou un des très rares) hommes, je suis un éternel "outsider". De plus, mon approche qui n'est pas basée sur un exercice sévère de mon autorité, mais plutôt sur la collaboration et le respect mutuel, dérange beaucoup. C'est l'antithèse de l'approche qui est adoptée par la vaste majorité de mes collègues féminines.

Cette situation a donné lieu à d'innombrables problèmes qui vont de l'isolement aux fausses allégations, en passant par les ragots, les trahisons et l'agressivité ouverte et décomplexée.

Et, à chaque fois que je reçois cette inévitable tarte à la merde en plein visage, je me retrouve inexorablement seul. Sans appui, sans soutien, sans compassion, sans marque de solidarité de la part de mes collègues féminines qui restent généralement de glace face à ce qui m'arrive.

Or, on peut essentiellement dégager deux théories pour expliquer ces événements répétés.

Est-ce que ce sont mes collègues féminines qui sont le problème? Est-ce leur intransigeance, leur intolérance, leur autoritarisme et possiblement leur misandrie qui sont en cause?

Ou est-ce plutôt moi le problème? Suis-je un marginal extrémiste? Un provocateur? Suis-je une tête de cochon déraisonnable qui refuse d'accepter le gros bon sens et de faire comme les autres? Est-ce ma personnalité qui est en cause? Suis-je à blâmer pour ces situations similaires dans lesquelles je me retrouve irrémédiablement plongés encore et encore?

Au premier abord, la seconde théorie semble être la plus plausible. En effet, d'une école à l'autre, les gens changent mais je suis le même, je suis la seule constante évidente. Il semble donc que ce soit moi le catalyseur. De plus, il est plus facile de croire qu'une seule personne soit un fouteur de merde plutôt que de croire que des centaines de femmes caressent toutes un bon fond de misandrie.

Je ne tiendrais donc pas rigueur à quiconque en venait à cette conclusion en me lisant. En fait, ce serait plus simple si c'était le cas. Il me suffirait alors de travailler sur moi-même, de me forcer à socialiser davantage, de mettre de l'eau dans mon vin et de faire des efforts pour imiter les autres et le problème serait réglé.

Mais malheureusement, ce n'est pas la réalité et cette nouvelle plainte l'illustre hors de tout doute raisonnable.

Car voyez-vous, à ma présente école, je ne suis pas seul. Nous sommes trois hommes, quatre si on compte le prof de musique. Mais comme ce dernier enseigne à plusieurs écoles, il n'est pas souvent là.

Et cette nouvelle plainte des enseignantes a été formulée à la directrice à propos "des trois gars". Nous sommes d'ailleurs convoqués dans le bureau de celle-ci cette semaine.

Comme je suis en très bon terme avec la directrice, j'ai su à l'avance quel était le contenu de la plainte en question. On nous reproche essentiellement notre manque de discipline, un bruit qui serait exagéré lors des déplacements dans les corridors et le fait que nous laissons supposément les enfants sans surveillance dans nos classes. Bref, nous serions trop laxistes et nous manquerions de professionnalisme.

Pas l'un de nous en particulier. Les trois. Nous sommes tous l'objet de cette plainte formulée envers "les trois gars". Et bien que la directrice ait évidemment refusé de nommer les gens qui ont formulé cette plainte, elle m'a tout de même dit qu'il s'agissait de plusieurs enseignantes, ce n'est donc pas l'initiative d'une seule personne.

Cette plainte ressemble aux dizaines d'autres qui ont été formulées à mon égard au courant de ma carrière. En fait, elle est plutôt inoffensive comparativement à certaines des pires horreurs qu'on m'a crachées à la figure. Si j'étais le seul à qui elle s'adressait, je ne suis même pas certain que j'en aurais parlé ici. Mais ce qui la rend si intéressante, c'est que pour la première fois, elle ne s'adresse pas seulement à moi, mais "aux trois gars".

C'est très, très révélateur parce que, n'en déplaise à nos collègues féminines, nous sommes tous les trois très différents. Nous sommes bien loin d'être des copies l'un de l'autre. Nous avons des personnalités, des valeurs, des approches et des méthodes de travail différentes. Mais aux yeux de nos collègues, ces différences disparaissent. Nous ne sommes que "les trois gars", trois casse-pieds interchangeables. En fait, pour elles, nous sommes si indiscernables l'un de l'autre que tout ce qui peut être reproché à l'un peut l'être aux autres.

Pour elles, un gars c'est un gars. Et ce sont ces femmes-là qui enseignent à vos enfants.

Or, mes collègues et moi sommes des gars très différents.

Marcus est un gars hyper-sociable. Depuis qu'il est arrivé à l'école, il a investi beaucoup de temps à jaser et à blaguer avec les femmes de l'école. Il a d'ailleurs toute mon admiration, car je serais bien incapable d'en faire autant. Mais ce qui serait de la torture pour moi semble être tout naturel et même agréable pour lui. C'est un type hyper sympathique, affable, drôle et doux comme un agneau. Mais au final, toutes ces heures passées à socialiser pendant que moi je me terrais dans ma classe ne l'auront pas épargné d'être inclus dans la plainte contre "les trois gars".

Ceci est un peu une validation pour moi. Em effet, je me suis longtemps dit que si je faisais un effort pour socialiser davantage avec mes collègues, si je faisais l'effort d'écouter leurs incessants blablas inintéressants à propos de turpitudes ennuyantes à mourir, mes relations professionnelles seraient plus harmonieuses. Ceci me démontre que c'est faux. Marcus a joué le jeu avec brio et il ne l'a pas fait pour des raisons stratégiques, il l'a fait par sincère amicabilité. Et au final, qu'est-ce que cela lui aura apporté? Rien. Il demeure un "des trois gars", rien de plus.

Le troisième, Davis, a une approche beaucoup plus traditionnelle que Marcus et moi. Il entre beaucoup plus dans le moule. Il n'essaie pas de changer l'école, du moins pas encore (il est très jeune). Ses cours sont magistraux comme ceux des femmes et son approche est très formelle. Contrairement à Marcus et moi qui portons habituellement jeans et t-shirts, Davis est toujours habillé de manière impeccable, parfois même veston-cravate. D'un point de vue professionnel, il collabore beaucoup plus avec les enseignantes que nous. Il va les voir, se tourne vers elles pour conseils et activités, il tente de se conformer. Mais en bout de ligne, rien de tout cela ne l'aura épargné d'être inclus dans la plainte contre "les trois gars".

Encore une fois, ceci est une validation pour moi. Je me suis longtemps dit que si je faisais des efforts pour être plus conformiste, si je faisais preuve de plus d'ouverture envers mes collègues, si j'importais leurs projets et leurs méthodes dans ma classe, cela aurait un effet d'apaisement qui rendrait mes relations de travail plus harmonieuses. Je me suis aussi très souvent dit que si je m'habillais davantage comme un adulte et moins comme un vieil ado, je serais peut-être davantage pris au sérieux et que mes collègues feraient preuve de davantage de respect et de considération à mon égard. L'exemple de Davis me démontre que c'est faux. Tous les efforts qu'il aura déployés pour être plus conformiste, collaboratif et bien habillé n'auront servi à rien. Tout comme Marcus et moi, il est visé par cette plainte.

En fait, ce n'est pas compliqué, essentiellement tout ce que nous avons en commun, c'est le fait que nous sommes des gars.

Même le contenu spécifique de la plainte, du moins ce que j'en sais pour avoir tiré les vers du nez de la directrice, est révélateur.

Manque de discipline? D'un point de vue autoritaire, je suis clairement celui qui serait davantage à blâmer à cet égard. Marcus est plus discipliné que moi, en partie à cause de sa vaste expérience avec des enfants très jeunes, dans quel cas un cadre plus strict est nécessaire et même indispensable. Davis, lui, est aussi discipliné que les femmes. Mais à leurs yeux, il n'y a pas de différence. Nous sommes tous les trois également coupables.

Bruit dans les corridors? Je ne peux pas parler pour mes collègues, mais ceci ne s'adresse clairement pas à moi. Je refuse de mettre un pied hors de la classe tant que les enfants ne sont pas silencieux. Et ils le savent. Ceux qui parlent dans le corridor sont avertis, pas menacés, mais avertis. Et s'ils font fi de l'avertissement, ils ont des conséquences. Je n'ai pas le choix, c'est un règlement d'école! Malgré quelques bavards récalcitrants (il y en a dans toutes les classes), mes élèves sont généralement discrets. Mais voilà, aucune importance, je suis inclus dans la plainte contre "les trois gars".

Laisser les enfants sans surveillance? Encore une fois, je ne sais pas pour mes collègues (contrairement à nos collègues féminines, je m'occupe de mes affaires et je ne vais pas foutre mon nez dans ce qui ne me concerne pas), mais je ne laisse à peu près jamais mes élèves sans surveillance. À part pour aller pisser, mais n'est-ce pas là un besoin de base? Cette semaine, pendant une récré, j'ai fait un téléphone pendant qu'une poignée d'élèves travaillait dans ma classe, mais je savais que l'appel serait bref et que Marcus était dans les parages.

Lorsque je l'ai dit à la directrice, elle m'a répondu qu'elle avait dû intervenir parce qu'une de mes élèves avait crié et que je n'étais pas dans ma classe. Je lui ai expliqué qu'à ce moment-là, c'est-à-dire à la fin de la période de dîner, il y avait des enfants dans la classe parce qu'ils étaient restés en récupération. Je n'y étais pas parce que je devais me rendre à l'autre bout de l'école pour ma surveillance. Et ils n'étaient pas seuls puisque le prof d'anglais était à son poste et surveillait le corridor.

C'est le genre de situation qui se produit pour tout le monde. Mais ce serait seulement grave et digne d'une plainte lorsqu'il s'agit d'un prof masculin? Ben voyons...

Bref, je suis resté calme et j'ai expliqué deux trucs à la directrice. Je ne l'ai probablement pas fait aussi habilement qu'ici, je m'exprime beaucoup mieux par écrit qu'à l'oral, mais je vous expose tout de même l'idée générale de mon argumentaire.

Lorsqu'on occupe le poste de direction, on est inévitablement exposé aux plaintes répétées d'un seul côté de ce type de conflit. Ce côté, c'est celui des autoritaires. Comme elles sont intolérantes et intransigeantes et comme elles ont le poids du nombre, ce sont elles qui se plaignent. Les personnes autoritaires ont un profond désir de contrôle et vont prendre tous les moyens à leur disposition pour tout contrôler et tout gérer. Ce qu'elles n'arrivent pas à contrôler les terrorise. De plus, leur pensée rigide les empêche de considérer qu'il puisse être même possible de faire les choses différemment. Pour elles, il y a LEUR méthode et c'est la seule qui soit acceptable. L'autre option, à leurs yeux, c'est le chaos.

De l'autre côté, on a les types comme moi, généralement des hommes, que je qualifierai de plus libertaires. De par sa nature, le libertaire fait preuve d'une grande tolérance à la différence. Il ne ressent aucun malaise à ce que les autres se comportent différemment de lui. Ça ne l'importune pas du tout. Il ne répond qu'à sa conscience, à ses valeurs et à ses convictions et il ne tente jamais d'imposer ces dernières aux autres. S'il voit une pratique avec laquelle il est en désaccord, il adoptera généralement la tactique de la résistance passive. Il sait qu'il n'a pas le poids du nombre puisqu'il est condamné à être éternellement minoritaire à tous les points de vue. Jusqu'à un certain point, il n'est même pas lui-même entièrement convaincu d'opter pour l'approche optimale, il réévalue constamment ses pratiques et se dit qu'il y a toujours place à l'amélioration. Bref, il n'impose rien à personne et ne se plaint pas à la direction, à part s'il est témoin de quelque chose de profondément grave.

La directrice m'a répondu: "Ben vous n'avez qu'à parler vous aussi au lieu de demeurer silencieux."

Belle naïveté que voilà. Seule une femme dans le milieu de l'enseignement peut penser une seule seconde qu'il soit possible de s'exprimer candidement sans en subir de répercussions. Je l'ai déjà essayé, le résultat a été rien de moins que dévastateur.

Alors bref, voilà où j'en suis.

"Les trois gars" sont convoqués dans le bureau de la directrice cette semaine.

Nous sommes l'objet de plaintes de nos collègues féminines qui n'ont même pas la décence, la transparence et le respect de s'adresser directement à nous. Elles préfèrent rester anonymes et se plaindre à la direction.

Nous sommes trois types très différents, mais pas à leurs yeux. Pour elles, nous sommes simplement "les trois gars". Si interchangeables en fait, que ce qui est reproché à l'un d'eux peut l'être aux trois par association.

Parce que, après tout, un gars c'est un gars. Au fond, on est tous pareils. Nous sommes collectivement le "problème".

Cette perception déshumanisante, sexiste et profondément misandre est présente partout dans notre société mais nous, hommes minoritaires en milieux de travail féminins, le voyons le plus clairement.

Une société qui crache sur les hommes et qui leur attribue tous les torts et tous les travers est une société malade.

Monstrueuse et malade.




4 commentaires:

Sébastien a dit...

Trois petites réflexions:
1- Tu devrais éviter d'identifier à un sexe les type d'attitudes (autoritaire et libertaire). Tu te trouves à faire des amalgames, ce que tu n'aimes généralement pas que l'on fasse. C'est peut-être le type d'individus que la profession attire.
2- Paradoxalement, je soulignerais cette étrange coïncidence du sexe des individus lors de la rencontre. Tu évites personnellement de te laisser influencer par le sexe de ton interlocuteur, mais tu soulignes quand même que d'autres semblent le faire face à toi.
3- Je me rappelle avoir lu ton opposition par rapport à l'évaluation des enseignants. Tu vois, j'ai l'impression que ton approche se démarquerait bien à ce niveau. Je comprends que c'est un défi de bien faire cette évaluation, mais ultimement, elle devrait aider à démontrer que des approches différentes peuvent fonctionner.

Bon courage.

Guillaume a dit...

Sur le point 1 de Sebas j'abonde: j'ai une virago au travail qui empoisonne l'existence de bien du monde. Assez pour montrer la porte a des subalternes, toutes des femmes, qui sont parties de leur propre initiative. Des fois y a du monde sur un power trip qui pense qu'ils ont du leadership.

Prof Solitaire a dit...

@ Seb: Je veux bien éviter les amalgames, et je te remercie de tenir à l'oeil, mais dans ce cas-ci, ça se vérifie. Ça ressort également dans les études et dans la littérature qui s'intéresse aux différences d'approche hommes-femmes en enseignement, particulièrement au primaire. Je ne généralise pas à toute la société, je n'ai pas les données pour affirmer une chose pareille, mais dans l'enseignement primaire, ça crève les yeux. J'aimerais bien que ce ne soit pas le cas, mais je suis bien obligé de constater.

Toutefois, il est vrai qu'à force d'être exposé à un traitement sexiste, il y a un réel danger qu'on en vienne à adopter les schèmes de pensée des sexistes, bref qu'on s'abaisse à aller se battre sur leur terrain selon leurs règles et qu'on tombe aussi dans le sexisme. J'essaie d'en demeurer conscient et j'essaie de ne pas tomber dans ce piège. À vous, chers lecteurs, de déterminer si je réussis ou si j'échoue.

Pour ce qui est du bien-fondé de l'évaluation, je ne saurais être plus en désaccord. Ces sont les gens autoritaires qui prendront le contrôle de ce processus, comme ils prennent le contrôle de tout le reste, et ils en feront inévitablement un outil d'oppression contre des gens comme moi pour nous forcer à nous conformer. Donner plus d'autorité et de pouvoir à ces gens-là auraient des conséquences dévastatrices... j'en frissonne d'horreur juste à y penser...

Sébastien a dit...

Je comprends ton "amalgame", si je puis dire et je suis surpris que ça ressorte même dans la littérature. Ce que je voulais aussi souligné par ce commentaire, c'est que si tu exposes cette situation auprès de ta directrice ou d'autres avec l'emphase sur le sexe des individus, plutôt que sur l'approche (autoritaire vs libertaire), tes remarques ont plus de chance d'être mal reçu. Ce qui n'empêche pas de souligner le sexisme des autres, comme ça semble être le cas. Quoique j'opterais ici pour une approche du type "we report you decide", plutôt que d'être accusateur.

Merci pour la remarque sur les évaluations, je n'avais jamais vu ça sous cet angle. Mon penchant initial était plutôt celle d'un groupe syndical qui s'oppose aux évalution pour éviter d'avoir à rendre des comptes alors que la majorité des gens doivent être évalués d'une manière ou d'une autre. Je crois que ce qui est important dans une évaluation c'est principalement le résultat et non les moyens (sans tomber dans les extrêmes bien sûr). Ton commentaire m'amène à réévaluer ma position.