5 mars 2018

Tous à genoux devant Sébastien Proulx

Le ministre de l'Éducation a écrit un livre à propos de l'éducation.

Il n'en faut pas plus pour que tous les médias le proclament plus merveilleux ministre de l'histoire du ministère.

Peu importe le contenu du livre, en fait. Peu importe qu'il s'agisse d'une magnifique collection d'inanités sans intérêt et complètement dépourvues d'inspiration et d'originalité. Peu importe qu'il évite de parler de tous les véritables problèmes, ceux qu'on ne mentionne jamais parce qu'ils nous rendent trop mal à l'aise. Peu importe que ce soit un exercice qui ne serve essentiellement qu'à lécher le cul des parents-électeurs en leur disant très précisément ce qu'ils veulent entendre. Rien de tout cela n'a d'importance! Oublions ce que les libéraux ont fait à l'éducation pendant leur dernier mandat! Le ministre a écrit un livre! Sablons le champagne!

Je vais être entièrement honnête avec vous, je n'ai pas lu le livre de M. Proulx. Je n'ai ni le temps, ni l'intérêt de le lire. Les bribes que j'ai trouvées sur Internet ont suffi pour me convaincre qu'il s'agit là d'une gigantesque farce et d'un ouvrage futile qui ne vaut même pas le papier sur lequel il a été imprimé.

Voici ce qu'on en sait et ce qu'en pense votre humble serviteur, un vrai de vrai enseignant qui a les pieds dedans depuis deux décennies.

Tout d'abord, cet article de La Presse nous apprend ceci:

M. Proulx lance aujourd'hui Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire, qu'il a écrit pendant les Fêtes. L'essai n'est ni un bilan ni un programme électoral, précise-t-il d'entrée de jeu. Sa démarche vise plutôt à « engager un dialogue » sur l'état de l'éducation.

Tout de suite en partant, le titre est risible. Un Québec libre est un Québec libre, mon p'tit Seb. N'en déplaise à ton petit esprit obtus de fédéraliste de pacotilles, le Québec est un état et les états ne sont pas des individus. Les états ne peuvent pas apprendre à lire et à écrire. Pour qu'un état soit libre, il ne doit pas être soumis à l'autorité et aux lois d'un autre état, point. Le bon petit fédéraliste servile que tu es est un obstacle à cette liberté, alors ne sois pas odieux au point de te prétendre libérateur alors que, dans la réalité, tu n'es qu'un petit geôlier.

Pour le reste, tu nous dis que ton livre n'est pas un bilan. Tu es à la tête de ce ministère depuis deux ans, mais tu ne veux pas nous parler de ce que tu as fait. Fascinant.

Tu nous dis également que ton livre n'est pas un programme électoral, c'est-à-dire que ce tu écris ne t'engage à rien et qu'il ne nous apprendra absolument rien à propos de ton plan pour les prochaines années. Fascinant.

Dis-moi, mon p'tit Seb, si ton livre ne nous apprend rien à propos du passé et rien à propos de l'avenir, alors que nous apprend-il exactement? Quel en est l'intérêt?

"Engager le dialogue", dit-il. Ouais, c'est ça. Tant que c'est toi qui contrôle la conversation et tant que tu as le beau rôle de te draper dans la vertu, le "dialogue" t'intéresse beaucoup. En bon politicien, tu es très fort pour te faire aller la gueule, mais pas très bon pour écouter, par exemple.

Le ministre lance un « appel à la mobilisation » pour la réussite éducative. Et il reconnaît que son propre ministère doit mettre l'épaule à la roue.

La mobilisation! Mettre l'épaule à la roue! Paroles creuses de politicien. Expressions qui ne veulent rien dire. Que du vide. Du vent. En voici d'autres pour toi, mon p'tit Seb: "Faisons preuve de détermination!" "Demeurons fidèles à nos valeurs!" "Ne nous laissons pas détourner de nos objectifs!" Bla! Bla! Bla! Bla!

Mais ma phrase préférée est la deuxième. Vous avez-vu ça? Le ministre de l'éducation RECONNAÎT que le ministère de l'Éducation a un rôle à jouer en éducation! Ah! ben ça parle au diable! Qui l'aurait cru? Quelle idée absolument révolutionnaire!

Si la situation sur le terrain n'était pas aussi tragique, j'en rirais.

À l'instar de toute l'administration publique, le ministère de l'Éducation « fait face à un enjeu de crédibilité », croit M. Proulx. On le juge lent, conservateur et rigide. Ces critiques ne sont pas toutes fondées à ses yeux.

La lenteur, le conservatisme et la rigidité du ministère sont les moindres de ses défauts. Il est surtout coupé de la réalité, incompétent et contrôlé par des idéologues.

« Est-ce qu'une société accepterait que l'on dise à nos enfants de cesser de rêver, d'avoir des idées, des projets ? ajoute-t-il. Le ministère, lui non plus, ne peut pas punir les rêveurs. Il doit apprendre à mieux connaître les acteurs et aller à leur rencontre. Et faire confiance. »

Tu ne veux pas punir les rêveurs, mon p'tit Seb? Tu veux leur faire confiance? Ben alors, qu'est-ce que tu dirais de les libérer du carcan que tu leur imposes? Déverrouille les menottes que sont les programmes!

Par exemple, avec ton maudit programme d'ECR, tu te sers des profs comme courroie de transmission dans une scandaleuse et massive entreprise de propagande idéologique multiculturaliste. Comme je le disais dans cet autre billet, je suis obligé de me cacher et de me livrer à de toutes sortes de contorsions risquées pour faire de ce cours ridicule quelque chose de véritablement éducatif et formateur qui sert réellement les élèves. Mais ce faisant, je m'expose à de sérieuses réprimandes si je me fais prendre! C'est ça que tu appelles encourager le rêve, les idées et les projets? C'est ça que tu appelles faire confiance?

Laisse-moi rire!

Tu prétends que l'apprentissage de la lecture te tient à coeur? Il se trouve que je suis un enseignant qui est passé maître dans l'art de donner le goût de lire aux jeunes. Je le dis bien humblement, je ne connais pas d'autres enseignants qui soient aussi efficaces que moi dans ce domaine. Dans cet autre billet, j'ai expliqué comment je m'y prenais pour obtenir d'aussi bons résultats. Mais encore une fois, ton ministère n'est pas un allié dans ce combat, il est un obstacle. À chaque année, les montants que je peux consacrer à l'achat de nouveaux livres diminuent. Alors mets ton violon de côté, lâche-moi avec tes belles petites paroles vides et donne-moi l'argent dont j'ai besoin pour transmettre la passion de la lecture aux jeunes qu'on me confie!

Je parle de la lecture et d'ECR, mais je pourrais continuer comme ça à propos de tous les programmes. Ils sont tous à revoir, à réformer ou carrément à abolir! Le programme d'histoire est une horreur, le cours de français un gigantesque éteignoir, le cours de maths est tout croche, etc. Je vais tenter d'en parler plus en détails sur ce blogue dans les prochaines semaines.

À la liste de tous ces cours mal foutus s'ajoutent tous ces cours merveilleux qui n'existent pas et que je n'ai pas le temps de donner: philosophie, pensée critique, débat, psychologie, etc.

Mais là où je veux en venir, mon p'tit Seb, c'est que si tu veux me faire confiance, si tu veux que je sois efficace, ben libère-moi des boulets que sont tes maudits programmes de merde et donne-moi les moyens de faire entrer du matériel motivant et excitant dans la classe.

Dans un monde en mutation, M. Proulx souhaite que la société tout entière se rassemble pour valoriser le « rôle fondamental » de l'éducation. Il égratigne les « objecteurs de changement » qui « se braquent » et qui « lèvent le ton » devant toute nouvelle idée pour améliorer le réseau.

« [Les objecteurs de changement] nient les faits par peur de devoir changer quoi que ce soit. Nous sommes là, à la frontière du corporatisme. Force est de constater que notre société compte plus de gardiens du statu quo que d'accélérateurs de changements », dit M. Proulx.

Il ne précise pas s'il fait référence aux politiciens, aux syndicats ou aux commissions scolaires.

Seigneur... par où commencer?

Premièrement, un changement n'est pas intrinsèquement une bonne chose. Il y a de bons changements et de mauvais changements. Ce n'est pas parce que quelque chose est un changement qu'il faut immédiatement qu'on y soit favorable. De la même façon, ce n'est pas parce que quelqu'un s'oppose à un changement qu'il est automatiquement un "objecteur" déraisonnable qui agit par peur et par amour pour le statu quo! Franchement... cette espèce de vision puérile et manichéenne est-elle véritablement celle du ministre de l'Éducation? Je parle à un adulte responsable ou à un enfant, là?

Deuxièmement, évidemment qu'une société va compter davantage de gens sceptiques que d'idiots qui sont toujours prêts à jeter le bébé avec l'eau du bain! Une maudite chance! Autrement, nous serions tous à la merci du premier zigoto venu! En contexte démocratique, si on peut qualifier ainsi le système dans lequel nous vivons, quiconque désire effectuer un grand changement a le devoir de l'expliquer à ces concitoyens et de tenter de les convaincre du bien-fondé de son projet. S'il n'y parvient pas, ben c'est peut-être parce qu'il s'y est mal pris ou peut-être que son projet ne vaut pas un clou. Ce n'est pas automatiquement parce que "les objecteurs" se "braquent" et "lèvent le ton"!

Troisièmement, évidemment que M. Proulx refuse d'identifier qui sont ces objecteurs dont il parle. C'est d'un politicien dont il est question ici. Pire, d'un politicien libéral qui est membre du parti au pouvoir et qui a accédé à un poste prestigieux au sein du gouvernement. De toute évidence, il n'identifiera personne clairement. Et il n'identifiera aucun problème, ni aucune solution, clairement.

Il est trop chicken pour le dire, mais la réalité est que OUI, les politiciens et les syndicats font partie du problème. Pas seulement eux, mais en grande partie eux.

Et surtout, surtout, surtout les cOmMisSIoNs scOLaiReS:

Le Prof versus les cOmMisSIoNs scOLaiReS

L'incompétence des commissions scolaires

Une "réforme" libérale, ça ressemble à ça...

La "réforme" libérale

Commissions scolaires corrompues

Il convie par ailleurs les enseignants à une « réelle conversation » sur leurs conditions de travail. Il propose de s'inspirer des meilleures pratiques qui ont cours à l'étranger. Il cite en exemple la formation des maîtres, qui requiert une maîtrise dans certains pays, mais seulement un baccalauréat ici.

Le problème avec la formation des enseignants ce n'est pas sa longueur, c'est son contenu. Moi, je suis plutôt mal placé pour en parler parce que je suis issu de l'ancien système. Mais les enseignants plus jeunes que je connais et qui me décrivent les nouveaux programmes universitaires sont essentiellement unanimes: c'est une grosse farce. Les profs qui leur enseignent n'ont pas mis les pieds dans une classe depuis des décennies, les étudiants sont traités comme des demeurés, aucun des véritables problèmes fondamentaux du système d'éducation ne sont abordés, on ne les prépare pas adéquatement aux réalités quotidiennes d'un enseignant, etc. Les seuls moments où ils apprennent quelque chose qui a de la valeur, c'est lors de leurs stages.

Alors ce n'est pas en prolongeant la torture que tu vas améliorer la qualité des enseignants. De plus, qui se taperait des études aussi longues pour des conditions de travail aussi mauvaises et un salaire aussi médiocre?

Puisqu'« enseigner n'est pas un métier comme un autre », le ministre avance une série d'autres idées pour améliorer la pratique des enseignants. Il propose la création d'un programme d'insertion professionnelle pour mieux retenir les jeunes, un « plan annuel de développement professionnel » pour encadrer la formation continue et l'amélioration des conditions de travail. Il suggère aussi d'établir une évaluation des enseignants et de créer un ordre professionnel.

Un bureaucrate qui pense comme un bureaucrate et qui apporte des solutions de bureaucrate.

Allons-y une proposition à la fois.

1- Un programme d'insertion professionnelle pour mieux retenir les jeunes. Il faudrait voir ce qu'il entend par là, mais ma première réaction n'est pas favorable. Les jeunes qui quittent le font parce qu'ils réalisent que les conditions de travail sont exécrables. C'est là-dessus qu'il faut travailler. Ce n'est pas un programme d'insertion professionnelle qui va améliorer les conditions de travail!

2- Un plan annuel de développement professionnel. Dites-moi, est-ce qu'il arrive que ces bureaucrates s'expriment comme des gens normaux? Il veut dire: plus de formation. L'idée, sur papier, est excellente. Le problème, et je sais malheureusement de quoi je parle, c'est que la vaste majorité des formations offertes sont de la merde. Ils ne répondent pas aux besoins des enseignants. On nous parachute des zigotos qui viennent  nous faire la leçon et qui n'écoutent pas. Des gens qui nous regardent avec mépris et qui croient tout savoir. Des gens qui ne savent pas ce que c'est enseigner ou qui l'ont oublié. C'est tellement nul, que j'en suis venu à fuir les formations comme la peste. Celles qui me sont imposées tiennent de la torture. Et la seule que j'ai aimée ces dernières années s'est avérée être minée de pseudoscience.

3- Évaluation des enseignants et ordre professionnel. Deux idées horribles pour de nombreuses raisons, j'en ai déjà abondamment parlé sur ce blogue, cliquez ces liens si la question vous intéresse:

Le plan Legault (19 février 2011)

Les risques de noter les profs (12 décembre 2011)

Évaluer les enseignants (1er février 2012)

The CAQ strikes again! (13 mars 2012)


Évaluer les enseignants (7 septembre 2014)

Un ordre professionnel pour les enseignants? (3 septembre 2017)

Alors en gros, voilà essentiellement ce qui intéresse le ministre de l'Éducation. Voilà sa vision de la situation et ce qui le préoccupe.

C'est de la bouillie pour les chats. Il est complètement à côté de la plaque.

Les programmes sont de la merde et les cours sont impertinents et plates à mort. Seb n'en parle pas.

Les garçons vivent une crise épouvantable, ont leur diagnostique 1001 problèmes, on les bourre de médicaments, on les fiche à la porte des classes, ils sont victimes de discrimination lorsqu'ils sont évalués et lorsqu'ils jouent, ils décrochent en grand nombre, les taux de suicide sont horribles. Malgré tout ça, on s'en balance et on continue de prioriser les filles. On fait la sourde oreille. On tripatouille les notes pour "régler" le problème. Seb ne parle de rien de tout ça.

Il y a de moins en moins d'hommes en éducation et ceux qui sont présents dans le système sont regardés avec méfiance et s'exposent à de fausses accusations qui menacent à tout moment de les anéantir. Je l'ai vécu et j'en ai fait un livre. Seb, lui, n'en parle pas.

Certaines enseignantes et intervenantes qui travaillent dans nos écoles sont des matrones qui abusent de leur position d'autorité pour humilier les enfants. Elles crient, hurlent, dénigrent, ridiculisent, terrorisent et punissent injustement à longueur de journée. Seb n'en parle pas.

Les commission scolaires sont des repaires de parasites incompétents qui détournent les fonds publics. Seb n'en parle pas.

Les profs sont muselés et on les menace de réprimandes s'ils parlent sur la place publique, si bien que je me vois obligé de me cacher derrière un pseudonyme pour pouvoir m'exprimer. Seb n'en parle pas.

Et vous voulez que j'applaudisse la publication de son petit livre, écrit sur un coin de table pendant le temps des fêtes?

Laissez-moi rire!



2 commentaires:

fylouz a dit...

L'alcool, c'est de la merde : https://www.youtube.com/watch?v=YtK8aEEtNUw

Prof Solitaire a dit...

Ah, ben si le Père Noël a aimé ça, je devrais peut-être lui donner sa chance! ;-)