31 août 2014

Quelle est cette haine dirigée contre Lisée?

Je connais Jean-François Lisée depuis au moins 20 ans. Pas personnellement, malheureusement, mais je l'ai jadis découvert en lisant son livre Dans l'oeil de l'aigle. Je sortais de l'adolescence à l'époque et je crois qu'il s'agit du premier ouvrage d'histoire et de politique que j'ai lu. J'avais absolument adoré et j'avais été très impressionné par l'extraordinaire travail de recherche qui avait servi à documenter le bouquin.

Mon respect pour Lisée n'a fait qu'augmenter au cour des années. Ses ouvrages massifs et magistraux sur Robert Bourassa, encore une fois appuyés sur une montagne de travail, de recherche et d'entrevues, sont une oeuvre colossale et inattaquable. Son travail à propos de Bourassa est si blindé que ses ennemis n'arrivent pas à l'attaquer de front, ils préfèrent l'ignorer ou le balayer du revers de la main en prétendant qu'il ne s'agit que d'une guenille de propagande séparatiste. Or, il s'agit d'un document exceptionnel qui lève le voile sur un moment charnière de notre histoire récente avec une transparence, une honnêteté et une intégrité désarmante. Bref, j'adore Lisée et ce, depuis l'époque où la plupart des gens, particulièrement ceux de mon âge, ignoraient tout de lui.

J'étais évidemment fou de joie lorsque j'ai appris qu'il se lançait en politique. Ce type-là a une très, très solide tête sur les épaules et on a besoin de plus d'intellectuels en politique pour faire contrepoids aux esti d'avocats! J'ai suivi sa courte carrière politique de près et il ne m'a jamais déçu. Je l'ai trouvé intelligent, articulé, conséquent, intègre et tout à fait admirable dans tout ce qu'il a entrepris.

Mais voilà, pour des raisons que je ne comprends tout simplement pas, il semblerait qu'une profonde animosité à son endroit se soit lentement installée dans la population. Les gens n'aiment pas Lisée et plusieurs ne se gênent pas pour le mépriser ouvertement. Ils sont toutefois totalement incapables de donner des exemples concrets de ce qu'il aurait fait de mal, ils se bornent à dire qu'il est pédant et prétentieux.

Les bras m'en tombent. Parce qu'en 20 ans, je n'ai jamais senti ça une seule seconde. Et je suis très sensible au mépris que dégage certaines personnes publiques. C'est principalement pour cette raison que je trouve Denise Bombardier complètement insupportable, par exemple. Mais Jean-François Lisée? Je ne l'ai jamais trouvé prétentieux dans ses gestes ou dans ses paroles.

J'en suis venu à me dire que cette antipathie était, au fond, de l'anti-intellectualisme. Il semblerait que, même en 2014, les Québécois n'aiment pas les intellectuels. Ils n'aiment pas que quelqu'un en sache plus qu'eux. Ils ont honte de leur propre ignorance et plutôt que de tenter de la réduire, ils s'en prennent farouchement aux gens qui osent leur faire réaliser l'ampleur de ce qu'ils ne savent pas. C'est la seule explication qui me vient à l'esprit.

Et ça me décourage.

Évidemment, il ne faut pas s'étonner que l'une des personnes qui s'attaque le plus violemment à Jean-François Lisée est l'indigeste et insupportable Jean Lapierre. Peut-on imaginer deux types plus dissemblables? Lapierre est un bousier. Alors qu'un homme comme Lisée s'intéresse aux grands enjeux et à l'analyse exhaustif de l'histoire et de la politique, Lapierre est une petite verrue opportuniste qui ne voit dans la politique que l'incessant jeu des alliances de coulisses et des petitesses d'hommes et de femmes obnubilés par le pouvoir et l'argent. La réflexion est complètement absente des propos de Lapierre. Il n'est donc pas étonnant de voir ce petit mécréant dénué de principes s'en prendre à un gars comme Lisée.

Et les propos qu'il tient à son égard sont ahurissants. Lorsque Lapierre parle de Lisée, le masque de journaliste impartial tombe et on le voit pour le petit microbe propagandiste libéral qu'il est, volant au secours de ses petits amis libéraux.

Je suis donc fou de joie de voir que Lisée a décidé de lui répondre, à ce petit cafard! Le résultat, comme toujours, est savoureux:

J’étais heureux de constater ce jeudi que l’opinion que Jean Lapierre a de moi s’améliore. En effet, sur les ondes radiophoniques et télévisuelles, il m’a qualifié de «cheap, petit, mesquin, pas de classe».

J’insiste: c’est une amélioration! Au printemps, il préférait le terme «chien sale» pour me décrire en ondes.

Cette fois-ci, il était très fâché que j’aie osé rappeler, au lendemain de la désignation d’un Boulevard-Robert-Bourassa, que l’ancien premier ministre libéral a 1) emprisonné 500 personnes dont cinq poètes pour délit d’opinion pendant la crise d’octobre 1970; 2) lancé le formidable chantier de la Baie James et 3) conduit tout le Québec dans un cul de sac après l’échec du Lac Meech.

Toutes choses que j’ai dites, écrites et répétées depuis des années, et encore sur ce blogue en juin dernier. (Voir: En flânant sur l’avenue Robert Bourassa.) Selon Jean Lapierre, il serait incorrect de critiquer un ancien premier ministre «18 ans après sa mort». Cela s’applique-t-il aussi à Duplessis, mort depuis encore plus longtemps?

Est-ce que parce que je suis candidat présumé pour le poste de chef de parti que je devrais m’interdire d’avoir des opinions? Que ça se sache: je ne suis pas un adepte de la langue de bois. Et laissez-moi prendre un engagement assez facile à exprimer: quelle que soit ma fonction, je ne cesserai jamais de croire, et de dire au besoin, qu’il est inexcusable d’avoir suspendu les libertés civiles et d’avoir emprisonné des poètes.

Il arrive qu’on demande pourquoi Jean Lapierre parle régulièrement de moi avec un mépris proche de celui qu’il utilisait toujours pour parler de Jacques Parizeau (je dis «proche», car il réservait une hargne encore plus profonde pour Monsieur). Un ami m’affirma récemment que le chroniqueur n’avait jamais digéré un billet de blogue que j’ai écrit à son sujet, un jour où la mémoire lui avait flanché en ondes.

Je ne sais pas si c’est vrai. Mais je suis allé le relire. Il s’agissait encore de Bourassa. Il me fait plaisir de le citer en entier. Je vous reviens ensuite:

Les trous de mémoire de Jean Lapierre (22 février 2012)

Il m’est arrivé de prendre la défense de Jean Lapierre, l’ex-libéral-bloquiste-commentateur-libéral, maintenant commentateur. Mais j’ai rarement été plus estomaqué que lorsque je l’ai entendu, un soir de 2004, lors de sa réentrée en politique fédérale, en entrevue télé. Paul Arcand, qui l’interviewait, a demandé à la nouvelle vedette libérale fédérale quel avait été son vote lors du référendum de 1995.

Lapierre a répondu (cramponnez-vous) qu’il ne s’en souvenait pas!!!

Les problèmes de mémoire de Jean Lapierre me sont donc revenus en tête lorsque je l’ai entendu, lors d’une chronique avec Paul Houde ce lundi, affirmer qu’entre 1990 et 1992, Robert Bourassa ne lui avait jamais laissé entendre qu’il pourrait tenir un référendum sur la souveraineté.

Le problème avec cette déclaration est que j’ai longuement interviewé Jean Lapierre en 1992, devant un magnétophone, et qu’il m’a expliqué en détails chacune de ses rencontres avec Bourassa où ce dernier l’assurait que, s’il n’y avait pas de réforme en profondeur du fédéralisme, il appliquerait la loi 150 qu’il avait votée et qui prévoyait, précisément, ce référendum.

Lapierre, dont la mémoire semblait excellente, m’expliquait que son engagement de souverainiste-libéral au sein du jeune Bloc québécois tenait spécifiquement à cet engagement réitéré par son vrai chef — Bourassa. Au printemps 1992, lorsque Lapierre se rend compte que Bourassa ne tiendra pas parole, il démissionne du Bloc. Et il a, devant mon micro, cette phrase très dure:

«Il [Bourassa] nous a tous fourrés quand même. Il nous a tous menés en bateau.»

Pour lui rafraîchir la mémoire, cette citation apparaît en page 291 du Petit Tricheur, en librairie. Je lui en ai fait envoyer une copie, pour ses archives et, peut-être, un jour, ses « Mémoires ».

Maintenant si Jean pouvait aussi se souvenir de son vote référendaire de 1995, sa crédibilité en serait encore rehaussée.

***

Voilà donc ce que j’écrivais lorsque j’étais blogueur. Aujourd’hui député et candidat tenté par le leadership, je me vois effectivement contraint de prendre un peu de hauteur et de m’excuser auprès de la famille Bourassa pour avoir reproduit ci-haut le propos, disons, ordurier, utilisé par M. Lapierre pour décrire les agissements de l’ex-premier ministre. Je n’ai jamais utilisé ce langage et je ne compte pas commencer aujourd’hui. (Je précise qu’il ne m’arrive jamais, non plus, de traiter qui que ce soit de «chien sale», en ondes ou en privé. Chacun son style.) Mais je ne me sens pas autorisé à trafiquer la citation. L’exactitude a ses droits.

Il n’est pas de tradition qu’un élu critique un commentateur. Encore moins lorsque celui-ci a eu, selon une évaluation, davantage de temps d’antenne pendant la dernière campagne électorale que n’importe lequel des chefs de partis.

Mais, il faudra s’y faire, je ne prétends pas être un politicien traditionnel. D’autant qu’en ce cas, M. Lapierre fait clairement campagne contre moi. Alors, qu’ai-je à perdre?

À bien y penser, j’aurais davantage à perdre si M. Lapierre m’était favorable dans la course au leadership. Il n’y a qu’à voir le sort réservé aux candidats qu’il a soutenus dans sa carrière. Le premier s’appelait John Turner, et se fit manger tout rond à la seule  aux deux élections qu’il a menée. Le second s’appelait Paul Martin et son court règne fut catastrophique, même s’il était admirablement soutenu par son lieutenant québécois, un certain… Jean Lapierre.



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